Lilith

Les grands événements avancent à pas de colombe
(F.Nietsche)

 

Lilith, je l'admire. J'ai fait sa connaissance il n'y a pas si longtemps, en participant à des cours d'Histoire de l'Art. Lilith a été représentée par de nombreux peintres à partir du siècle de Rubens. Mais en réalité, on écrit à son sujet depuis la nuit des temps, dans certains textes sacrés des religions, chez les Sumériens, les Akkadiens, les Hébreux etc. Selon les sources, elle est la dame du Vent ou de la Lune, la femme de la Nuit, Celle qui sait... A l'origine on lui trouve donc plutôt des caractères bénéfiques, parce que ça va se gâter !

Dans l'Alphabet de Ben Sira, un écrit de la tradition du judaïsme (Kabbale), il est expliqué que Lilith est créée en même temps que Adam à partir de la même terre. Elle est donc l'égale de lui en tout. Elle est vite obligée de revendiquer ce statut d'égalité absolue avec Adam. Elle dit non à la position de domination que lui propose l'homme dans leur couple. Adam va cafter auprès de Dieu. C'est là qu'on découvre que Lilith a un problème avec Dieu. Elle dit non à la conciliation proposée par Dieu qui va dans le sens d'une soumission. Et ça ne se passe pas bien. Alors, Lilith quitte Adam.

C'est après que ça se gâte vraiment : Lilith a les pires ennuis. Elle est victime de graves calomnies. On la fait passer pour une démone dévoratrice et maléfique, un spectre nocturne, une déesse-serpent, séductrice, et j'en passe, bref on (mais c'est qui, on ?) lui attribue les pires avanies et elle devient connue pour être quelqu'un de peu recommandable.

Adam, qui ne sait pas se débrouiller tout seul, supplie Dieu de faire quelque chose, c'est vrai quand même, et la solidarité alors ? Bizarrement Dieu est masculin, apprend-on, tiens donc, il a une grande barbe ! Alors Dieu va créer Ève, à partir d'une côte d'Adam, vu qu'il n'a plus Lilith sous la main. Ève, la femme soumise, docile, et qui en plus fait des bêtises -l'affaire de la pomme- et mérite bien cette soumission à l'homme, cette gourde ! C'est aussi la génitrice attitrée.

C'est ainsi que l'Ancien Testament, écrit entre -700 et -400, transmet le mythe. Et c'est cela que les trois religions tirées de la Bible (judaïsme, christianisme, islam) nous ont imposé : C'est Dieu qui veut la domination de l'homme sur la femme et le fameux «croissez et multipliez-vous» !

On en tire vite une conclusion, c'est pas nous, c'est Dieu, disent les hommes. Nous, nous ne faisons qu'appliquer les volontés de Dieu. Et le tour est joué. L'entourloupe de l'inégalité homme-femme peut se déployer dans toute son obscénité. Et Taslima Nasreen affirmer avec justesse, elle qui, victime d'une fatwa, en souffrira toute sa vie : «Aucune religion ne prône l'égalité entre les hommes et les femmes». Et les conséquences sont autrement graves. Car c'est là-dessus que les fondements des civilisations ont été bâtis, sur une usurpation, sur une inégalité d'essence et d'existence en aucune façon justifiée.

Les sectes/religions sont irrationnelles, acceptons-le, et leurs guides, des hommes, pour les principales, au mieux, gouvernent seuls en pensant bien faire, au pire frisent avec l'extravagance ou le totalitarisme, prenant en otage une population qui devient sa victime au long de sa vie. Crédulité, superstition... Comme dit Patrick Declerck dans un texte de 2006 : «Il ne leur est dû aucun respect intellectuel et éthique, au delà du cadre légal de l'exercice de la liberté du culte.»

Certes, toutes les sectes et les religions ne se valent pas, car le sort des «fidèles» varie beaucoup de l'une à l'autre, notamment celui des femmes. En attendant, «les hommes font les dieux, les femmes les adorent» (Frazer, cité par S. de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe). S'il est grand le mystère de la foi, elle est grande l'obéissance, la servitude, volontaire ou pas.

Danièle Sallenave, dans «dieu.com», traite de la force de la charia dans les codes de la famille, la femme comme outil de reproduction, les mariages forcés ou précoces, les violences conjugales ou domestiques, et pour tout cela les hommes invoquent le strict respect des lois religieuses. Argument fallacieux car lois créées par les hommes eux-mêmes. C'est bien ainsi pour les trois religions issues de la Bible, la femme est seconde et souvent impure. Et même dans les polythéismes ou l'hindouisme. Toutes les religions sont concernées. Comme elle dit aussi : «Les crimes d'une religion n'absolvent pas ceux d'une autre». Le crime est général. Les hommes ont inventé les religions pour asservir les femmes qu'ils ne comprennent pas et dont ils se méfient.

Certes, on trouve parfois de bien jolis textes, les béatitudes évangéliques ont quand même une belle gueule. D'autres écrits sont d'un poétique ! Mais qu'en ont-ils fait ?

 

 

Il existe aussi de fameux totalitarismes, des fieffés délirants ou paranoïaques ailleurs que dans les religions, le 20ème siècle nous l'a amplement montré. Il apparaît que Lilith court derrière la Politique et a bien du mal à la rattraper.

On ne peut pas seulement imputer aux religions le sort des femmes jusqu'à ce jour : Quand on parle que la Grèce Antique a inventé la démocratie, il faut toujours rappeler que cette démocratie fut limitée aux hommes citoyens athéniens, ce qui ne représentait qu'une petite partie de la population.

Mais l'on voit que, courageuse et rationnelle, Lilith cherche à se prendre en mains. La Révolution française, période laïque s'il en est, a été un grand espoir pour de nombreuses femmes, d'avant-garde ou pas. En réalité, la Révolution affirme l'égalité des droits individuels en même temps qu'elle fonde l'exclusion des femmes, ne leur laissant que leurs statuts habituels d'épouses et de mères des citoyens ! C'est Marie Olympe de Gouges qui peut être considérée comme la pionnière du combat. En 1791, en réponse à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, elle crée la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Elle assiste à l'effondrement du siècle des Lumières dans la Terreur révolutionnaire et est guillotinée le 3 novembre 1793. Sitôt derrière, le Code Napoléon continue de traiter les femmes en éternelles incapables. Mention spéciale au «Suffrage Universel» qui, en France, est décidé en 1848, mais reste exclusivement masculin pendant encore un siècle entier, les femmes obtenant enfin le droit de vote en 1944. Ce fut meilleur dans certains autres pays, mais encore bien pire dans d'autres. Et presque toujours le résultat de luttes acharnées, avec en face le mépris scandaleux de beaucoup d'hommes, politiques ou pas. C'est la Nouvelle-Zélande qui ouvre le bal du droit de vote des femmes en 1893, suivie en 1906 de la Finlande et du Danemark. Beaucoup d'autres suivent dans les années 1920 et 1930. En France, le Sénat refuse de le voter à plusieurs reprises. Cela viendra enfin en 1944. La Suisse ne doit pas être fière, 1972, ni le Liechtenstein, 1984 ! Le Koweït en 2005, les Émirats Arabes Unis en 2006, l'Arabie Saoudite en 2011 (l'effet printemps arabe, peut-être, mais toujours pas le droit de conduire un véhicule). Ne parlons pas des dictatures et du Vatican qui n'ont pas du tout d'élections.

Et quand Lilith veut être élue ? En France, beaucoup de partis politiques ont préféré payer des amendes plutôt que de respecter la parité légale. Un exemple : la représentation des femmes dans les Assemblées est inférieure à 20%. La France est 21ème sur 25 en Europe, 85ème dans le Monde. A titre de comparaison, en Suède, les femmes sont plus de 46% dans leurs assemblées représentatives. Et ça va plutôt mieux que chez nous.

Faut-il énumérer tous les cas d'inégalités, les 20% de différence dans les salaires, les 16% de femmes dans les prix littéraires, jusqu'aux noms des rues, flagrant délit de l'excès de pouvoir des hommes. En France, les noms de femmes données aux rues sont autour de 2%. Moins de 1% à Marseille, environ 2% à Paris, Toulouse, Nancy etc, 4% à Angers, un record ! Suite à des manifestations de mécontentement, certaines villes ont créé des commissions cherchant à tendre à la parité... mais seulement pour la création des rues nouvelles. Dans deux cents ans, on pourrait s'en rapprocher ! Pourtant, il y en a des femmes à célébrer, en plus de Marie Curie, Jeanne d'Arc et les aviatrices. Il n'en manque pas, des écrivaines, des scientifiques, des techniciennes, des héroïnes, des personnages mythologiques ou de fiction (Shéhérazade ou Lilith), madame Decourcelle première femme taxi parisienne pas aidée par ses confrères, Aliénor d'Aquitaine, Hildegarde von Bingen, Antoinette Fouque, Coco Chanel, Anna de Noailles, Madame de Stael, Flora Tristan, Hannah Harendt, Cléopâtre et Marianne... Au lieu de cela on nous a farci nos villes de quantités de généraux de l'Empire ou de petits roitelets locaux qui n'ont, somme toute, fait que leur devoir d'élu. Lilith doit penser que ce n'est pas une fatalité.

 

 

Si les pensées sont créatrices, il y aurait urgence à penser autrement. On constate que Lilith a aussi un problème avec le mot homme. Certaines langues et institutions internationales font clairement la différence entre l'Homme et tant qu'Humain, personne humaine, et l'homme en tant que genre/sexe, à égalité avec la femme en tant que genre/sexe. Human n'est pas man-woman, en anglais. Idem pour l'allemand et le néerlandais par exemple. En France, nous ne sommes pas gâtés à ce sujet, l'homme servant indistinctement à définir l'espèce humaine et le genre masculin. Bien d'autres pays sont dans ce cas, comme l'Espagne.

Il est irritant d'entendre parler en France des droits de l'homme. Combien d'années encore, combien de décennies, combien de siècles seront nécessaires pour que l'on dise enfin partout et naturellement, et que l'on écrive dans le marbre, Les Droits Humains, tout simplement, comme l'ont fait, entre autres, l'ONU, l'UNESCO, Amnesty International ou la Fédération Française du Droit Humain, ordre maçonnique mixte depuis plus d'un siècle ?

Au hasard, quelques exemples contraires de ceux qui, en France, sont toujours en retard :

La Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, la même modifiée le 24 juin 1793, et la Déclaration universelle des Droits de l'homme du 10 décembre 1948.

La Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme (CNCDH), composée de 64 membres dont à peine un quart de femmes, qui a voté récemment le maintien de la dénomination, alors qu'elle est contestée et que cela l'aurait grandie de parler de Droits Humains.

La Ligue des Droits de l'Homme. Quand décidera-t-elle à s'appeler Ligue des Droits Humains, peut-être jamais si l'on voit le peu d'empressement qu'elle met à s'occuper des brimades subies par les femmes.

Le livre de Luc Ferry, Qu'est-ce que l'homme ?, édité en 2000, traite de la nature humaine et de la condition humaine, du statut humain en opposition au statut animal... Alors que ne l'a-t-il appelé : Qu'est-ce que l'humain ? Cela l'aurait honoré !

Science et Avenir, le mensuel, en retard d'un avenir, dans un hors-série de 2012, titre aussi : Qu'est-ce que l'homme ?

Même Nicolas Hulot, qui a créé une fondation, s'est permis de l'appeler F.N.H. : Fondation de la Nature et de l'Homme. On attendait mieux de lui.

Quand je parle de l'homme, j'embrasse la femme : je ne sais plus quel humoriste bien lourd a bien pu dire cela, mais on en reste au niveau zéro. Et ça ne fait guère avancer la parité que revendique Lilith à juste titre depuis la nuit des temps.

 

 

Le 20ème siècle a-t-il été le siècle des femmes ? On l'entend dire parfois, mais ce n'est pas si sûr. Le siècle des miettes accordées aux femmes, sans doute. Et encore, pour quelles femmes, pour combien de femmes dans le monde et pour quels progrès ? Disons que ça évolue un peu, mais surtout, cela oblige à ne jamais relâcher la pression et surtout à rester solidaires.

C'est là que Lilith se dit que le bât blesse. Car, pour une Lilith, combien d'Èves ? La conscience de l'injustice n'est pas forcément partagée et quoi faire ? Pourquoi cela ne marche pas, ce «Femmes de tous les pays, unissez-vous», pour parodier Marx. En 1932, une pétition internationale rassembla huit millions de femmes. Des solidarités féminines existent, mais pourquoi n'y aurait-il pas là aussi une majorité silencieuse, qui se pense profondément inférieure, qui attend que ça s'améliore, en silence, en souffrance, dans la peur, en ne sachant comment s'y prendre, et une autre majorité qui préfère du fric et s'amuser.

L'intelligence des femmes, leur force de caractère, leur sens pratique, leur humanité, leur sensibilité à la lutte contre la pauvreté et la violence, pour l'environnement et le bien-être, toutes ces qualités évidentes, beaucoup d'entre elles n'y croient pas, voire coopèrent avec le pire, pour cause de traditions ou de systèmes bien en place. Sahar Khalifa, romancière, résume à sa façon une situation singulière : «Les femmes palestiniennes, après avoir tenu tête à l'armée d'occupation rentraient chez elles se faire battre par leur mari».

C'est toujours le plus intelligent qui cède, comme disent le proverbe et l'instituteur. Mais à ce rythme-là, au secours Lilith reviens, toi la Femme qui Sait et qui n'a pas cédé sur le principe de l'égalité. Conscience sublime, au nom d'une simple justice, Lilith réclame la parité totale, et n'en démordra pas. Toutes les Lilith du monde. En France, 86% des femmes interrogées estiment que l'égalité et la parité sont un des thèmes à traiter prioritairement. Elles le disent mais certaines ne semblent pas le croire elles-mêmes. Pour des raisons éducatives et culturelles, le doute de soi est, a priori, plus important chez la plupart d'entre elles que chez les hommes. Lilith peut bien être leur modèle. L'une des héroïnes de Marie Ndiaye, dans son roman Trois femmes puissantes, y croit absolument, elle, envers et contre tous : «Elle avait toujours eu conscience d'être unique en tant que personne [...] quand bien même nul être sur terre n'avait besoin ni envie qu'elle fut là».

Le féminisme le plus en pointe vise la parité, les inégalités, les violences. Des associations en France et dans le Monde, font un gros travail, parfois dans des conditions extrêmes, dont Lilith peut être fière. En octobre 2011, le prix Nobel de la Paix a été attribué à trois femmes africaines : deux libériennes, Ellen Johnson Sirleaf, premier chef d'Etat africain et Leymah Gbowee, pacifiste et initiatrice de la première grève du sexe pour que la parole des femmes soit entendue dans les pays les plus archaïques, et une yéménite, Tawakkul Karman, pour son action en faveur de la liberté d'expression, de la sécurité et des droits des femmes. Douze autres femmes avaient précédemment obtenu ce prix, dont Wangari Maathai, militante pour la reforestation en Afrique, Aung San Suu Kyi, opposante birmane, Shirin Ebadi, avocate iranienne.

Les vanités ne sont pas dans leurs valeurs. Toutes se sont émancipées, libérées des servitudes et tirent leur force d'elles-mêmes. Elles sont les porte-parole des droits humains fondamentaux, l'alimentation suffisante, l'eau, le logement, l'égalité, la santé, l'éducation, l'environnement sain, la protection contre la violence, le contrôle sur son avenir... L'égalité des femmes et des hommes devra partout relever des Valeurs Universelles. Choisir la cause des femmes, c'est choisir un avenir meilleur.

Choisir comme Lilith le respect le plus total de la parité -partout une femme, un homme- c'est choisir une humanité équilibrée d'individus libres et égaux.

récit publié en janvier 2012

Lilith