Voisinage

C'est-à-dire qu'au début, j'ai hésité.

Bon, je suis installé ici depuis... disons deux ans. La maison et le jardin, c'est ordinaire, mais, vous avez vu cette plaine en contrebas ? Ah oui, le paysage est magnifique. Par beau temps on voit à plus de cinquante kilomètres. Certains matins, les clochers se détachent dans la brume, comme si la vallée se transformait en lac, c'est à pleurer tellement c'est beau. Regardez, ici, ces petits bois, ces fermes isolées, et là, les chevaux dans les prairies, les petites routes qui scintillent après la pluie. Et le joli troupeau de moutons là-bas, en miniature, vous le voyez ? Et...

Mais je vous ennuie, vous n'êtes pas là pour que je vous décrive le paysage, d'accord, je vous comprends. Donc je continue. Je vous disais que j'étais ici depuis deux ans environ, croyez-moi, j'étais heureux quand j'ai trouvé cette petite maison au calme. Le paysage, ça inspire, et ça repose. Mais non je ne vais pas recommencer à vous parler du panorama, rassurez-vous ! C'est vrai, j'avais vu que la maison était mitoyenne, d'un côté. Mais non, on ne m'avait rien dit de particulier à ce sujet.

J'ai pas mal déménagé dans ma vie, pourquoi, je ne sais pas trop, des évènements professionnels ou personnels, et puis je crois que j'aime ça. Bref, pourquoi je vous dis tout cela, je ne sais plus. Ah oui, avec toutes mes adresses successives, il m'est arrivé de me retrouver avec des voisins pas commodes, vous savez ? Je ne sais pas pour vous, mais là-dessus, on n'a pas tous la même chance. Tenez, je pense à un en particulier, un exhibitionniste, à sa fenêtre, vous voyez ça d'ici, c'est quand même gênant. Et ces autres voisins assez dissipés qui sans arrêt laissaient filer leur bâtard de chien, pour un oui pour un non on entendait dans la rue toutes les filles de la maison crier à tue-tête : « Bébelle, Bébelle ! » Et je ne vous parle pas du voisin dont le chien, à l'occasion, venait étrangler mes poules et qui frappait toute sa famille quand il avait bu. A ma porte ! Il y en a, je vous jure ! Comment ? Je dévie ? Non je vais continuer, ne vous en faites pas ! Ce qui fait qu'en arrivant ici ce n'était jamais que la dixième ou douzième maison que j'ai pu occuper.

La première fois, tout à fait imprévisible, l'orage est tombé d'un coup, au petit matin, je m'en souviens très bien, comme si c'était hier, comme on dit. Vous savez, ces évènements importants qui arrivent et qu'on associe immédiatement à un souvenir très précis. Ainsi, par exemple je me rappelle bien de l'assassinat de John Kennedy. C'est le surveillant de l'étude du collège où j'étais pensionnaire qui nous l'a annoncé le 23 novembre 1963 à onze heures du matin. Calculez un peu, ça fait quand même vingt quatre heures après l'évènement, les nouvelles n'allaient pas si vite qu'aujourd'hui. Et du coup, le surveillant nous avait demandé de faire une prière. Bon, c'était comme ça à l'époque, alors on a fait une prière. Et aussi en 1969, le 21 juillet, quand les premiers hommes ont marché sur la Lune, figurez-vous que... Je vous demande pardon, je crois que je fais encore un écart, et vous n'appréciez pas, on dirait.

Donc ce jour-là, j'étais à peine réveillé. J'aime bien lire un peu dans mon lit le matin pour mettre ma pensée en éveil. C'était l'époque où je relisais «Les Essais» de Montaigne. J'étais sur le chapitre où Michel de Montaigne, malade, donne à ses lecteurs différents conseils sur la santé, à la lumière de son expérience. Ce qu'il écrivait me touchait, car il avait eu un peu les mêmes ennuis de santé que moi, mais, hélas pour lui, il n'avait pas eu, et de loin, les mêmes traitements. Entre nous, il avait intérêt à être philosophe ! Mais me voilà reparti à faire une digression, je suis incorrigible vraiment, pardonnez-moi encore.

L'orage, je disais, ô rage ô désespoir... Bon, pas d'humour, d'accord ! Donc, l'orage s'est abattu d'un coup. En réalité je veux dire par là, que brusquement j'ai entendu une voix féminine venue de derrière le mur mitoyen, une voix stridente, aiguë, qui m'a surpris, et même plus que ça, plutôt interloqué. Cette voix disait distinctement :

«Et qui c'est qui a encore déplacé les bibelots de cette étagère ? Ah ! tu es un méchant, vraiment un méchant, tu n'as aucune compassion, il n'y a rien à faire, tu es un vrai méchant, un vrai méchant ! »

Voilà comment ça a commencé et ce que disait cette voix, que j'ai attribué bien sûr à ma voisine.

Et ensuite plus rien. Alors, c'est exact, j'ai hésité, je n'ai pas su quoi faire. Je le reconnais. Et vous, qu'auriez-vous fait à ma place ? Il y a des moments, comme ça, on reste un peu baba. On ne sait pas par quel bout le prendre ! Mais je continue d'expliquer. Sur ce que j'avais entendu, il y a quelque chose qui ne collait pas, et aussi sur la façon de le dire. En fait, rien ne collait dans cette affaire. A priori, ce n'était pas moi qui était visé. Elle devait s'adresser à quelqu'un qui était là avec elle, un mari, des enfants, un père, un beau-père, que sais-je ? Je n'en avais pas la moindre idée. Et puis pourquoi crier de la sorte, pour un détail pareil, des bricoles qui auraient été déplacées, il n'y avait pourtant pas de quoi en faire une maladie.

Evidemment ça ne s'est pas arrété là, ça s'est reproduit de temps en temps, surtout le matin, et puis toujours des phrases un peu du même genre. D'ailleurs, j'en ai noté quelques unes, si ça vous intéresse, je vais aller chercher la feuille...

Mais avant, je voulais vous dire que peu à peu, j'ai entendu les réponses de l'interlocuteur, le mari je crois ou quelqu'un comme ça. En général, il était un ton en dessous, répondait de façon bonhomme, quelques mots et puis on ne l'entendait plus, comme s'il était penaud. Souvent, j'entendais claquer la porte d'entrée, il prenait sa voiture et s'absentait quelques heures, si vous voyez ce que je veux dire, genre le type qui va chercher des cigarettes et qui traîne un peu avec le buraliste, rencontre des connaissances, alors ça dure, ça dure, et le temps passe comme ça... Pour vous aussi le temps passe ? Je continue mon récit, soyez tranquille, mais on en reparlera, sans doute.

Tout à l'heure je disais que j'avais hésité sur l'attitude à avoir, mais je ne suis pas resté inactif, vous savez ! Quand j'ai vu que ces explosions verbales devenaient plus fréquentes, il a bien fallu que j'agisse. Je vous assure que je ne suis pas resté les bras ballants. D'ailleurs tout le monde sait que ce n'est pas bon pour la santé de rester à ne rien faire dans ces cas-là. J'ai lu un jour dans une revue scientifique qu'ils avaient fait des expériences sur des souris et des rats pour prouver que, si jamais il était impossible d'avoir une issue de secours, voilà que ces petits animaux développaient toutes sortes de... Oh ! vous me regardez de travers, je crois que je réponds encore à côté.

Donc, quoi faire ? Est-ce que j'allais cogner au mur, passer mes nerfs en hurlant plus fort, leur écrire, leur téléphoner, augmenter le son de la radio, mettre un casque, acheter des boules Quies en pharmacie ou bien un fusil à l'armurerie ? Allez, je rigole ! Eh bien figurez-vous que j'ai fait tout ça, selon les moments, sauf le fusil bien sûr. Je travaille surtout avec un stylo et un ordinateur vous savez, alors un fusil... Mais ça n'a pas changé grand chose, et puis j'ai envie de vous faire une confidence : mis à part quand il était trop tôt le matin, là je n'étais pas trop content... Je ne suis pas un lève-tôt vous savez, avant neuf heures on ne me voit pas. Oui, je sais, on dit que l'avenir appartient à ceux qui se lèvent t... Pardon ! Revenons à notre affaire. Et donc, en toute confidence, figurez-vous que je m'y suis habitué, je ne vais pas dire que j'y ai pris goût, ce serait exagéré. Mais cette voix féminine, haut perchée, d'accord, certains auraient pu dire criarde, dramatique en tous cas, chantante et larmoyante à la fois, souvent ça me subjuguait. Elle me faisait penser à ces grandes scènes théâtrales comme Avignon, à ces actrices emphatiques qui mettent leurs tripes sur scène. A l'instant où ça se passe, elles y croient dur comme fer. Mais ensuite, c'est oublié, d'un coup, toutes ces grandes affaires criminelles ou passionnelles dans lesquelles elles étaient empêtrées et avec lesquelles elles s'échauffaient une heure avant. Et les voilà parties à boire un verre au troquet du coin, ce n'est pas plus compliqué que ça, même si c'est tout à fait impressionnant.

Figurez-vous que je me demandais parfois si j'était dans la fiction ou dans la réalité, j'avais ce plaisir d'apprécier un excellent jeu théâtral, tout en étant partie prenante de la douleur d'une vie exposée. Une excellente tragédienne, je vous assure. Un peu comme la Sarah Bernhardt des années 1880, dans Médée ou Hernani , ou Marie Bell jouant Phèdre dans les années 1960, si ça vous dit quelque chose. De quoi je parlais déjà avant le théâtre ? Je ne sais plus. Mais ne vous impatientez pas, j'essaie d'expliquer du mieux possible, ça n'est pas simple, vous savez. Je peux dire aussi que je me suis rendu compte que pendant plusieurs semaines parfois, je n'entendais plus rien, je n'ai jamais bien su pourquoi. Je me disais : ils sont morts ou quoi ? Et puis ça repartait. J'ai oublié de vous expliquer que je ne les rencontrais jamais. C'est étonnant comme agencement, mais nos deux maisons, bien que mitoyennes, sont desservies par deux rues différentes. Venez voir si vous voulez. Plus tard ? D'accord ! Donc, je les ai peut-être vus quatre fois en deux ans, et d'ailleurs, ma pathétique voisine, je ne la reconnaissais jamais d'une fois sur l'autre. Cet émouvant théâtre était sans spectateur et n'avait qu'un auditeur, occasionnel, c'était moi, mis à part le mari, bien sûr, puisque c'était lui qui en prenait pour son grade. C'est insolite comme situation, vous ne trouvez pas ? Ah, vous n'avez rien à dire à ce sujet !

Bon, voilà, j'ai retrouvé cette fameuse liste, je vous la lis ma feuille de «citations», attention les oreilles, c'est mot pour mot, pris sur le vif ah ah, et n'oubliez-pas, il faudrait y mettre le ton juste. Moi je suis meilleur à l'écrit qu'à l'oral. Si je lis, ça ne va pas vraiment bien rendre comme il faudrait. Tant pis, allez, je me lance :

«Tu es toujours en train de me dénigrer, sale type !

Toi et ton air supérieur, ça ne m'impressionne plus depuis longtemps !

C'est toi qui es perturbé, espèce de veau !

T'es mauvais, t'es mauvais comme la gale, et dis en plus que c'est moi l'enquiquineuse !

Encore un dimanche de passé et t'as pas encore fait le moindre effort, espèce de connard !

Et avec ses copains, alors là il la fait sa grande gueule !

Tu mets des bâtons dans les roues de mes initiatives !

J'ai pas besoin que tu ailles quelque part et pour me faire des commentaires quand tu rentres !

On ne vit plus dans cette baraque, c'est mort, et depuis longtemps !

Ecoute-moi ça, avec lui, il faut toujours que ça fasse du bruit, c'est qu'il ne s'entend pas ce crétin !

Et sur ton mobile, l'option fermer ta grande gamelle, tu ne l'aurais pas par hasard ?»

Vous préférez que j'arrête ? Vous savez, des phrases comme ça, ça peut toujours servir ! Sans blague ! De toutes manières, vous voyez à peu près de quoi ça parle. Je n'ai rien inventé. Et il y en a deux pages comme ça, je pourrais continuer. Enfin, c'est comme vous voulez.

Et ce qu'il disait, lui ? Comme je vous l'ai expliqué tout à l'heure, il répondait rarement et peu de chose, comme s'il pensait que ça ne servait à rien. Il m'arrivait de l'imaginer impassible, abattu, ou bien ironique et blessant à l'occasion. Car il n'avait jamais le dernier mot, quittant la maison pour calmer sa peine ailleurs, ou sa colère, panser ses plaies ou fermer les yeux sur son avilissement. Qu'est-ce qui me fait dire ça ? Je ne sais pas, là c'est moi qui interprète. C'est fatigant toutes vos questions. Est-ce qu'il était un homme tyrannique, ou calculateur ? Pas la moindre idée, mais cette femme harcelante, dès le matin, j'insiste parce que ça me réveillait parfois, rappelez-vous, cette femme qui l'humiliait par des mots tranchants, péremptoires, est-ce qu'il n'y avait pas de quoi être fatigué, épuisé même depuis toutes ces années ? Je ne vais pas vous faire de la psychologie à quatre sous, mais quand-même ! Enfin je ne sais pas ! Il n'y a pas longtemps, j'ai lu dans un magazine que souvent... Hum ! Une fois à jamais, ça lui arrivait de répliquer sur le même ton, du genre : «Ah ferme-la un ptit peu... Et elle continue, et elle continue... Patati patata...» Un petit sarcasme de temps en temps, noyé rapidement par un flot de propos injurieux ou plaintifs, déclamés de façon si solennelle ! Magnifique !

C'est vrai que, puisque vous m'en parlez, depuis une semaine, tout est calme et paisible. Il n'y a rien à dire. En plus, vous voyez les magnifiques couleurs de l'automne ? Oh, regardez là-haut, le passage des oies qui s'en vont cacarder vers le sud-ouest ! Que du bonheur !

Qu'est-ce vous me dites là ? Non, non, il ne faut pas croire ça. Un jour où j'étais absent, je vous le rappelle ! Ne pensez-pas que cet événement ne m'a pas tourneboulé. Sur le coup, oui, et encore maintenant, si, si, j'y pense ! Je m'en serais bien passé, vous savez ? Vous n'imaginez pas, tous les curieux qui vont et viennent dans la rue, avec des regards appuyés, ils forceraient bien ma porte s'ils le pouvaient, pour en savoir plus. Mais de toute manière je n'étais pas là, je vous l'ai dit, j'étais au cinéma... Mais qu'est-ce que vous voulez savoir exactement ? Vous êtes là que vous tournez autour du pot depuis tout à l'heure ! Mais oui, puisque vous me le demandez, je vous le confirme. Ce n'est pas du tout réjouissant une pareille tragédie !

Comment, je ne peux pas dire que je ne savais pas ? Que je ne savais pas quoi d'abord ? Vous me dites que je n'ai pas essayé d'empêcher ça. Pourquoi fallait-il que je le fasse ? Et comment j'aurais fait ? Pourquoi est-ce que maintenant vous me poursuivez et m'accablez comme ça ? Je vous assure, j'ai dit tout ce que je savais. Pour non assistance à personne en danger ? Mais, ne soyez pas injuste, monsieur le Commissaire !

récit publié en mars 2011

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