Un été chez les Rétais

Les-Portes-en-Ré ont misé sur un accueil chaleureux, et ce jusque dans le choix du nom des rues : rues du Printemps, du Soleil Couchant, ruelle de la Paix, impasses du Rêve, du Paradis, du Beau Soleil, des Quinze Printemps...Il faut dire qu'on est ici presque tout au bout de l'île. Beaucoup de touristes d'un jour ne vont pas plus loin que les longues plages de l'autre côté du pont, les Sablanceaux ou Rivedoux.

Au bar de la Case à Vent, Michel Polnareff serine une fois de plus son «Love me please love me» pour les nombreux clients nonchalants attablés sur la terrasse. Le soleil de plomb accable toute espèce vivante, pas un soupçon de vent ne vient de la mer pourtant si proche. Le patron du bar semble encore plus fatigué que d'habitude. Il traîne ses savates d'une table à l'autre, avec une indifférence remarquable, pour finir par s'échouer derrière son comptoir, les yeux pleins de tristesse. Cela fait plusieurs jours que je passe par là, mais je suis à chaque fois déçu. En pleine saison touristique, il semble bien qu'une fois de plus, le patron du bar est seul pour assurer son service. Pourtant Flora m'a affirmé avoir été embauchée pour la saison dans ce bar du bout du monde. Et elle n'est plus joignable depuis plusieurs jours. Vraiment, quelque chose ne va pas. Elle ne répond pas à mes messages, ne me rappelle pas. Son dernier contact ne semblait laisser pourtant aucune ambiguïté sur ses intentions : «La Case à Vent du un au trente».

J'ai rencontré Flora il y a plus d'un an, plus précisément le dix huit avril de l'année dernière, le jour de la Saint Parfait, et ça m'a paru un bon signe ! Nous avons passé ensemble plusieurs semaines délicieuses. La profondeur de sa pensée et de ses analyses, son humour et son goût pour la nouveauté m'ont séduit, mais c'est aussi ce côté délicieusement vulgaire dans l'intimité qui m'a réjoui chaque jour. J'adorais me glisser sans retenue le long de ses jambes si douces et ajouter pour un tendre moment de la chaleur à sa chaleur. Mais tout cela, c'était il y a un an. Depuis, c'est le train-train, moi ici, elle là-bas, et des rencontres irrégulières au gré de nos emplois du temps. Où allons-nous exactement ? Se voir deux jours de temps en temps, est-ce que cela a un avenir ? Mais faut-il se poser la question ?

Avant d'aller questionner à nouveau le patron, je rassemble mes esprits. Je regarde un peu autour de moi. La place principale n'est pas si grande, avec ses platanes épanouis et ses vasques fleuries. Assis sur un banc, un quotidien largement ouvert devant moi, je tâche de m'intéresser aux allées et venues entre le bar, la boutique de prêt-à-porter féminin-maroquinerie-salon-de-thé et, à l'angle opposé, le magasin de souvenirs et produits locaux, cartes postales et poissons en boîte. Rien que l'ordinaire d'un lieu touristique comme un autre. Je me souviens de la première phrase de Lévi-Strauss dans «Tristes Tropiques». Oui, certains jours, je hais les voyages et je n'ai pas besoin d'aller à l'autre bout du monde pour m'en rendre compte. Et si j'ai quelque chose à explorer en ce moment, c'est plutôt du côté des circonvolutions de mon cerveau -parfois je ne me comprends plus moi-même- que de celui des souvenirs en coquillage ou des paquets de sel iodé. J'appréhende ma discussion avec le patron de la Case à Vent, craignant qu'elle ne soit vaine, une fois de plus. Je me trompe. L'autre maugrée, élude un peu mes questions et finis par me lâcher quelques mots, comme si c'étaient les derniers.

«Une tire-au-flanc ! Une aguicheuse ! Allez voir sa cousine, à Niort, elle vous dira, mais arrêtez de m'agacer avec ça, s'il vous plaît !»

Cette réponse, curieuse et définitive, a le don de m'inquiéter davantage. Hélas, je n'en sais pas plus et ne réussis pas à joindre cette cousine par téléphone. Il faut que j'aille à Niort au plus vite. Je connais l'adresse, j'y ai été hébergé il y a quelques mois, un jour de grève de la SNCF. Pour retrouver l'arrêt de bus, je me perds un peu dans les ruelles des-Portes-en-Ré. Rue de la Bienvenue, je demande mon chemin à un artisan maçon en pleine activité. Il restaure un mur de pierres à grands coups de taloche. Cet homme semble épuisé et me rabroue avec rage. «Je n'ai pas deux secondes à perdre avec des étrangers». Je fais quelques pas et dans le chemin voisin, tombe sur une plaque commémorative en hommage à Jean Monnet, Père de l'Europe, Homme de Paix. Qu'elle est dure à advenir ! Puis, un peu plus loin, une autre plaque dédiée à François Guizot, Président du Conseil en 1847-1848. C'est lui qui a pu dire un jour : «On ne tombe jamais que du côté où l'on penche.» A méditer ! C'est aussi l'homme de l' «Enrichissez-vous» (formule tronquée, en réalité, la phrase entière est : «Éclairez-vous, enrichissez-vous, améliorez la condition morale et matérielle de notre France») et il disait aussi : «Ma fortune est très petite, mais elle est en bon ordre». Il y en a eu des hommes célèbres dans cette île. Il paraît qu'il y en a encore. Quels souvenirs ceux-là laisseront-ils ?

En attendant, ma fortune à moi ne me sourit guère. Ma virée pour les vacances, où je pensais sourdement recoller les morceaux, ressemble peu à peu à un voyage raté, de ceux dont on n'aime pas parler, à l'image de celui de George Sand aux Baléares, qui n'avait pas eu peur, malgré tout, d'en faire un livre. Je reprends vers 18 heures un bus place de la Liberté, le Rébus, précisément, qui va me reconduire en une heure de l'autre côté du pont. Je prévois d'aller le lendemain matin à Niort, où Flora serait partie, chez cette cousine Anne.

 

 

A la gare de La Rochelle, au petit matin, un préavis de grève est affiché. Je réussis quand même à me faufiler dans l'unique train régional prévu. Par le bercement du train et fatigué des mauvaises nuits récentes, je m'assoupis rapidement, coincé entre une valise monstrueuse et une bicyclette. Mon sommeil ne dure pas. Le contrôleur, massif au milieu de la rame du train, me sort de ma somnolence, ou plutôt réveille tout le wagon comme un ouragan. Voilà qu'il se met à interpeller avec sévérité la soixantaine de passagers apathiques et comprimés :

« Je sais que c'est quelqu'un d'entre-vous qui a bloqué la porte à l'arrêt de Surgères pour finir de fumer sa clope. En tous cas je vous préviens solennellement, si je le découvre, c'est 164 € d'amende. Ou alors un carton de pinard ! Et il est à qui le sac à dos sans étiquette, ici à mes pieds, vous savez bien que c'est fini tout ça, nous exigeons votre adresse sur l'étiquette. Et madame, à côté de moi, qui me fait une crise d'apoplexie ! Ah la la la la !» Les clients hésitent entre plusieurs sentiments contradictoires. Ce contrôleur a l'air d'être une fameuse andouille ou un sacré provocateur, à moins qu'on soit là en face d'un sommet de la création artistique. En attendant, je le remercie intérieurement d'au moins assurer le service un jour de grève, et referme les yeux jusqu'à Niort.

 

 

Résidence Les Brigottines, à deux pas de la gare, j'appuie, le cœur battant, sur la sonnette de l'appartement 12. C'est le mari qui répond depuis l'interphone sans me proposer d'entrer. D'après lui, Flora n'a pas mis les pieds à Niort depuis bien longtemps, elle doit être du côté de Saint-Martin-de-Ré, pas loin du phare, enfin, pour ce qu'il en sait. Il répond de façon nonchalante. Je reste poli mais je bous intérieurement. Dommage que je ne l'ai pas devant moi. Il ne m'est pas possible d'en savoir plus. Bientôt, l'autre raccroche définitivement. Incroyable ! Il y a dans cette histoire une énigme que je n'arrive pas à résoudre. Où est Flora, que se passe-t-il exactement ?

J'ai appris à la connaître, du moins je le pense, je sais que sa vivacité, sa détermination cachent sa vulnérabilité. Quand il m'arrive de l'observer un peu, le pouce et l'index frôlant par réflexe sa lèvre supérieure et son nez, dans un geste de réassurance, je la sais abattue, comme certains soirs harassants, au bord des larmes, à deux doigts de toucher à ses fragilités essentielles. Mais, et c'est sa force aussi, elle sait s'abandonner et se détendre absolument, et c'est alors la plus séduisante, la plus belle femme du monde. Parfois aussi elle s'ennuie, la pauvre, ne sait pas encore combien courte est la vie. Mais n'est-ce pas d'être avec moi ? Il ne faut pas que je me mette à gamberger avant de l'avoir retrouvée, cela ne mène nulle part. Mais au fond, qu'est-ce que je comprends ? Notre relation est devenue cahoteuse, inconstante. Déjà nous n'avons jamais réussi à vivre au même endroit, ensemble quoi ! Il y a souvent trop de passivité dans notre recherche de plans pour nous retrouver, alors que nous savons bien tous les deux que le progrès en amour réside dans le désir mutuel de maintenir du lien. Le cœur n'y est plus vraiment, ni les mots d'amour, mais je ne veux pas me l'avouer. Mes pensées vers elle deviennent plus erratiques, j'ai l'impression de faire ce que je peux, tout en restant en souffrance d'amour. J'imagine facilement la conversation que Flora peut avoir avec sa cousine, sur cette visite à Niort : les hommes nous empoisonnent la vie, ils nous enquiquinent, mais on reste avec. Ils ont la belle vie et on trime comme des connes, au mauvais endroit, parce qu'on ne sait pas se décider, pourquoi est-ce qu'on laisse les choses aller comme ça, comment est-ce qu'on les supporte encore ? Oui, sans doute on les aime, parfois ils sont si gentils, et puis aussi, il y en a d'autres qui nous tournent autour, qui nous promettent monts et merveilles, qui nous enveloppent de leur regard, qui s'énamourent, qui s'emballent... Que faire avec tout cela ?

Flora me mène-t-elle en bateau ? Comme j'ai aimé ses longs doigts si doux qu'elle faisait courir sur mon corps, comme je déteste aujourd'hui les bruits misérables qu'elle fait courir sur mon compte. Je n'ai pas été accueilli à Niort alors qu'il y a quelques mois seulement, nous y avons eu de fameuses parties de plaisir. Faut-il s'entêter, cette virée d'été chez les Rétais tourne-t-elle au désastre, ou à la plaisanterie ?

 

 

Le lendemain, je suis de retour sur l'île, à bicyclette cette fois. Alors que je me trouve en vue de Saint-Martin-de-Ré, un orage d'une rare violence s'abat sur moi. Je ne l'ai pas vu arriver, perdu que j'étais dans mes pensées calamiteuses, mais j'ai la chance de me réfugier dans une cabine téléphonique, rare sur l'île. Pour passer le temps, je me mets à lire les quelques affiches et bouts de papiers apposés là : c'est Karine qui a perdu «Tigrou», un chat de gouttière, à voir la photo jointe, et qui, semble-t-il, ne s'en remet pas. Un peu plus haut, un comité de vigilance appelle à se manifester par une pétition contre les crimes d'État d'un pays africain. Et moi qui cours après Flora, est-ce bien raisonnable, alors que tant d'éminentes causes m'attendent ? Ou alors, dois-je penser moi aussi à confectionner des affichettes ? «Perdu sur l'île de Ré : amour empêtré». Et qu'on m'aide à la retrouver dans l'île, que je sache enfin à quoi m'en tenir. Il me semble que je vais m'épuiser à sillonner l'île de village en village, passer par Ars ou La Flotte, des beaux villages de France, certes, La Couarde, Loix, Le Bois-Plage... Je préférerais les visiter dans de meilleures circonstances. Saint-Martin-de-Ré m'apparaît d'un coup, ses toitures de tuiles rouges étincellent après la pluie. Je file vers le port que j'ai repéré aux dizaines de mâts qui hachurent l'espace. Et maintenant ? Je prends conscience du ridicule de la situation. Où et comment chercher ? Sur l'îlot du port, plusieurs restaurants sont alignés, les terrasses sont vides et le personnel s'agite pour remettre un peu d'ordre après les bourrasques et la pluie. Le Marco-Polo, la Sarrasine, La Baleine Bleue... Tout un enchantement qui me parait déplacé et défendu, pour l'instant !

A l'heure de l'hyper-communication, où l'on est censé être joignable à tout moment et de mille manières, je me trouve moche de devoir questionner les gens. Mes questions sur Flora les laissent tous perplexes. Après un court instant de réflexion, ils me renvoient à ma quête. J'en vois certains sourire, d'autres aimeraient chercher un peu avec moi. C'est au Bistrot du Marin qu'on me donne enfin une piste sérieuse : Aller voir le patron du Restaurant Le Phare, quelques maisons plus loin. Une terrasse sur le quai, une belle vue sur le port, une façade blanche aux volets bleus, est-ce là qu'enfin je vais la retrouver ? Le jeune couple qui a repris cet endroit s'affaire à servir une famille nombreuse réfugiée à l'intérieur et qui en a pris possession. Je m'installe sur la terrasse et commande des crêpes avec mon café. J'ai besoin de souffler, et de me régaler un peu. Quand le moment est propice, je questionne l'aimable tenancière, qui, de fait, en a à dire :

«Ah oui ! Flora ! Flora ! Une personne bien sympathique mais bien hésitante ! Nous l'avons vue arriver vers le début du mois, nous cherchions encore quelqu'un pour compléter notre équipe pour l'été, elle est restée quelques jours. Mais quelque chose n'allait pas, elle n'était pas à son affaire, distraite ou pendue au téléphone, c'est ennuyeux quand on fait ce boulot, et elle a eu envie de repartir. Je ne vous cache pas que c'était aussi bien pour nous. En plus le temps est moyen et les clients plus rares. Dimanche, elle nous a appelés pour nous remercier, mais entre-nous, tout le monde est content. A ce qu'elle m'a dit, elle est maintenant tout au bout de l'île, du côté du phare de Saint-Clément. Elle a quitté un phare pour un autre ! Un homme pour un autre ? Ça, je ne sais pas. Ces histoires de cœur, c'est quelque chose, n'est-ce pas ?»

J'arrive de justesse à Saint Clément-les-Baleines. Un employé du Restaurant Le Patio, le plus proche du phare, m'accueille gaiement sur le pas de la double porte, il fait la fermeture.

«Non, pas de Flora ici. Montez donc au phare, vous la verrez peut-être de là-haut !»

Très drôle ! J'ai le temps de jeter un coup d'œil dans l'immense salle qui découvre son ossature de bois peint et dont la décoration, à base de blanc et de bleu local, est de bon goût. Mon cerveau a-t-il ou pas imprimé l'essentiel ? Un court instant, je crois voir, tout au fond du restaurant, passer rapidement la silhouette de celle-là même que je recherche sans cesse depuis quelques jours. Je ne peux me résoudre à repartir sans comprendre, je m'installe à l'écart sur l'un des nombreux bancs de béton dédiés aux touristes. Une heure passe, puis encore du temps, le froid commence à me pénétrer. C'est alors que relevant la tête une fois de plus, je vois ce que je n'imaginais plus : Flora, là-bas, qui traverse le carrefour, avec prudence et souplesse. Je l'observe, longuement, aussi longtemps que je le peux. Comme on regarde s'éloigner une passante inconnue. Et qu'on sait qu'on ne reverra plus.

récit publié en septembre 2011

Un été chez les Rétais