Sur une échelle de un à dix
Sur une échelle de un à dix, pouvez-vous évaluer votre douleur ? Cette phrase, désormais leitmotiv de la moindre consultation médicale, combien de fois ai-je pu l'entendre et y répondre durant ces douze jours d'hôpital. Et aussi, de fait, avoir une pensée positive sur les progrès en matière de traitement immédiat de la douleur. Dès mon accident, vers dix heures du matin, j'ai carburé au Doliprane. C'est en sautant à cloche-pied qu'une heure après j'ai rejoint la salle d'attente des urgences. Chacun se regarde, estime en son for intérieur les motifs de consultation des autres patients, se situant dans la gradation des accidents ou maladies, évaluant le temps d'attente. Il en arrive toujours. J'ai le bonheur d'avoir été accompagné par ma fille qui, par sa bonne humeur et ses à-propos distrayants, me fait gagner du temps. Nous sommes bien les seuls à rire. Nous nous sommes un peu éloignés car la salle d'attente impose TF1 à tous. Je n'accroche pas à la série américaine proposée ni aux pubs lancinantes, peut-être plus que ma douleur à ce moment-là... Et puis nous attaquons les mots fléchés d'une revue datant des années 90, où l'on nous propose de gagner 100 francs.
Quelques heures plus tard, dès la prise en charge réelle, c'est un ballet qui se met en place, avec de longs entractes, du service radiologie jusqu'au plâtre provisoire, le temps de décider de la suite à donner à cette fracture du calcanéum compliquée, et aussi parce que les heures passent. Lundi noir aux urgences. En arrivant, on s'était dit : avec un peu de chance on verra l'équipe de l'après-midi. Très vite, j'en suis déjà à l'équipe de nuit du service traumatologie, dans cette chambre à deux lits où j'ai atterri. Mon voisin ne va pas tarder, il est encore au bloc. Et je vais goûter aux agréments des chambres à deux lits. Les deux jours suivants, avant l'opération, je me fais aux lieux, aux horaires, au caractère aléatoire des informations transmises, sur des questions comme : opérer ou pas, scanner ou pas, endormir ou pas ? Le départ au bloc est paisible, j'ai un bon souvenir de la précédente anesthésie et d'un très beau rêve au moment du réveil.
C'est après l'opération que ça va se gâter. Trois jours infernaux où tout mon corps, ce lieu de profonds mystères, se déglingue de partout et me le fait savoir. Où je ne sais pas dire combien les visites de mes proches, si bienveillants, si joyeux, me sont pénibles. Où je suis attaché de partout : les perfusions, la ligne de morphine qui tempère ma douleur tout en me détraquant le corps et ses systèmes complexes et sur laquelle j'appuie de façon abusive, et au pied le redon, ce drain aspiratif postopératoire qui n'est pas celui qui redonne, bien qu'il en remplisse un flacon, mais qui porte le nom de son inventeur en 1954, Henri Redon. Où je ne trouve aucun plaisir à partager ma chambre avec quatre voisins successifs en six jours, tous aussi « originaux ». Le premier accroché à son mobile en conversations impudiques avec sa « chérie ». Le second, attendant son tour pour une petite intervention, morveux impatient et insupportable. Le troisième, un égaré bien bruyant qui ne reste que quelques heures. Le dernier, tombé du haut en bas de son escalier et bien amoché ; il s'est, entre autres, démis l'épaule ; le lendemain matin, surprise de l'infirmière : « et votre bandage à l'épaule, vous ne l'avez plus ? » Réponse banale du patient, extraordinaire de simplicité : « je l'ai enlevé, ça me gênait ! » Et je ne parle pas de tous les autres dont les excentricités douloureuses arrivent jusqu'à moi par le couloir, étouffées mais bien réelles !
Tout en remerciant, bien sûr, le professionnalisme de chacun, je pense à cet instant que vivre à l'hôpital, voila ce qui s'appelle varier les déplaisirs. Jusqu'alors, j'avais été dans l'acceptation de mon sort. Ici, je deviens furieux après moi-même de cette bêtise évitable. Calque : âne et homme. Oui, je suis bien aussi stupide qu'un âne, incapable de mener à bien un petit travail à un mètre du sol. Quand on est dans la lune, on ne bricole pas, on observe les étoiles. Cale, cane, eh ! homme inattentif. Mais c'est quoi, ce qui me casse les pieds en ce moment ? Introspection... Déjà il y a quatre ans, j'étais tombé sur la tête, précédente visite à cet hôpital, et sans doute je vivais alors un drôle de casse-tête. Ah je sais montrer que je suis fort, mais au fond, je les connais mes faiblesses ! On n'est pas toujours bien beau ni fier dans l'enflure de l'âge. Le bouton rouge de la ligne d'appel me nargue mais je me fais fort de ne pas m'en servir, sauf la nuit où après avoir trempé ma chemise de sueur, je grelotte sans couverture. Les ténèbres sont interminables, l'assoupissement nocturne tient du hasard.
Et puis les jours passent découvrant des petites éclaircies après ce déluge d'ennuis, des petits mieux par ci par là, et une douleur un peu maîtrisée. Grâce à ta détermination, toi à qui je dois tant, j'obtiens une chambre individuelle tout au bout du couloir, la dernière qui n'ait pas été restaurée. Je peux commencer à me plaire enfin à apprécier l'organisation impeccable du personnel de l'hôpital, qui fait ce qu'il peut, semble-t-il, et avec qui je sympathise un peu, privilège de la durée.
5 heures, passage de l'infirmière de nuit avant son départ.
6 heures 30, nettoyage des meubles et du sol.
7 heures, prise de la température dans l'oreille et de la tension au bras. Prise de sang un jour sur deux.
7 heures 30, passage de l'aide soignant pour la toilette et le remplacement des draps. En fin de séjour, conduite à la douche.
8 heures 30, passage du chirurgien avec internes et infirmières. Surtout bien écouter et se souvenir des questions à poser, car ça va très vite.
9 heures, petit déjeuner. Combien de tartines ? Chocolat ou café ? (si on peut appeler ça du café)
9 heures 30, soins infirmiers selon prescription du chirurgien.
12 heures 30, déjeuner (de toutes façons, ça ne passe pas).
14 heures 30, passage de l'infirmière de l'après-midi.
15 heures, en fin de séjour, passage de la stagiaire d'une école de kinésithérapeutes pour l'apprentissage des cannes. Les petits tours dans le couloir, c'est parti !
15 heures 30, passage de l'aumônière, une fois par semaine. Je n'ai pas la patience de lui parler tout en pensant que profiter des faiblesses est sa force. L'idéal étant pour moi que nous puissions être des aumôniers laïcs les uns pour les autres.
16 heures, parfois, service de location de la télévision.
19 heures, dîner. Manger à 18 heures à l'hôpital, c'est une rumeur !
19 heures 30, passage de l'infirmière avant son départ.
23 heures ou minuit, passage de l'infirmière de nuit, qui a le chic pour vous réveiller si vous venez de vous endormir.
Avec des petits morceaux de sommeil entre tout cela. Et, toujours vrai, un sourire ou l'encouragement du personnel qui font du bien. Après les premiers jours douloureux, que dire sinon qu'ils furent des bonheurs, tous ces appels ou visites de mes proches, et surtout celle, quotidienne, de ma bien aimée. Quelques heures volées au train-train.
Après douze jours, retour à la maison. Nouvelles expérimentations, nouveaux désirs profonds d'avancer, de progresser, de réussir. Je cours, si l'on peut dire, vers l'amélioration de ma situation, chaque petit progrès m'enchante, chaque réussite si minime soit-elle, m'irise l'œil. Il n'empêche, quand, muni des cannes ou assis sur le fauteuil roulant, lorsque ça va encore moins vite que je ne le pensais, lorsque l'envoi d'un objet n'atteint pas sa cible, lorsque ça bout et que je ne peux courir éteindre le gaz, ou que pour un oubli ou un instant de distraction, je perds un temps précieux, il m'arrive de balancer quelque juron bien senti, ce qui ne me ressemble pas. Mais je suis seul chez moi, et ça ne gêne personne. J'ai lu quelque part que la guérison est un processus ouvert, que la force personnelle est une chance mais non une garantie. Je tente la chance alors, credo, confido, je crois, j'ai confiance. Pour la garantie on verra plus tard. L'effet placebo marchait déjà chez Hippocrate. Il me faut aussi surveiller la triste inflexion vers le bas de la commissure de mes lèvres, moi qui aimerais garder le sourire quoi qu'il arrive. Étonnant de penser quand même que quand le pied se casse, c'est tout le corps qui se détraque. Ça me déplairait de prendre cela comme un avant goût de la vieillesse et son lot d'incapacités, mais je ne peux pas ne pas y penser... Et aussi me sentir de la communauté de tous ceux qui sont touchés dans leur chair, et qui, contrairement à moi, n'ont pas toujours de soutien autour d'eux. Puis l'agilité de l'esprit reprend le dessus, et l'humour est salvateur. Chaque jour je repars d'un bon pied ! Au fait, se lever du pied gauche pendant trois mois, cela va-t-il laisser des traces ?
Maintenant que mon pied impotent m'est accessible, je passe du temps avec lui, je le lave, le soigne, le dorlote, le caresse, comme une mère inquiète son petit encore fiévreux mais dont le médecin rassurant a affirmé qu'il irait mieux, qu'elle cajole encore timidement et qu'elle inonde de paroles chuchotées, et dont elle masse avec douceur et opiniâtreté la poitrine d'un onguent mentholé. Je ne sais pas quoi faire pour lui plaire, à ce pied, je l'aère autant que possible, je l'installe sur les meilleurs coussins. La cicatrice fait plus de quinze centimètres. Elle est belle, paraît-il. Les fils ont été enlevés. Avant de le reposer par terre, il en faudra encore du temps. Et alors !
Six semaines sont passées. Je m'affranchis, tout en prenant toutes précautions pour ne pas heurter ce pied encore très sensible et infirme. Le mollet a fondu. A mon premier rendez-vous à l'hôpital, le chirurgien me confirmera que la marche, c'est pour plus tard. Et je verrai à la radiographie l'étrange attirail installé au creux de mon pied. Un meccano, une surprise, une inquiétude ! Et alors !
Pour finir et au pied levé, une petite morale : l'équilibre n'est jamais qu'un déséquilibre qui passe au bon endroit, prend le vite quand il est là. Quoi que tu fasses, la minute suivante est pleine de suspense.
récit publié en septembre 2012