Rond-point
Trois voitures, pas plus ! Douze mètres pour aller, une vingtaine de pas, des pas paisibles, mais sans traîner, douze mètres pour revenir. Trois voitures, pas plus, sinon plus le temps de rentrer, dérangement dans le trafic. Saluer. Ne pas insister surtout. Même quand, depuis vingt ou trente feux, rien encore. Donner le bonjour. Sourire. Mais pas trop, avec les dents que j'ai. Remercier, essayer de se constituer sa petite clientèle.
Pourquoi est-ce que c'est à moi qu'ils ont donné ce boulot bizarre, est-ce que personne n'en veut ? C'est sûr, ce travail de patience, c'est pas pour tout le monde, j'en connais qui pourraient vite s'énerver. Un coup de godillot dans la carrosserie, un mot de trop, une gueulante, et ton job c'est fini, t'es oublié, tu peux quitter la ville. Mais de la patience, moi j'en ai. Depuis tout gosse. Même ma mère elle le disait, toi t'as de la patience, tu iras loin mon petit Pavel. Je ne suis pas allé bien loin, elle n'est plus là pour le voir, tant mieux. Mais des fois je me demande, c'est patient ou résigné que je suis, moi ? Te pose pas de questions, qu'il dit Radek, mon cousin, mon boss. Il a raison et je l'écoute. Je ne dois pas me plaindre, j'ai déjà eu de la chance d'avoir été accueilli par le cousin d'Ennequin quand ils m'ont viré pour détruire la gare de marchandises. A la place, il paraît qu'ils vont construire des nouvelles maisons. Ça ne sera pas pour moi en tous cas ! Mais ils parlent aussi d'agrandir le Parc Santé de l'Épi de Soil. On pourrait bien se faire repousser plus loin, le cousin et moi. Allez, un jour à la fois. C'est ma devise.
Mon cousin Radek, c'est pas un mauvais type. Je ne sais pas ce qu'il fabrique de ses journées, ou plutôt de ses nuits je crois. Moins t'en sais, mieux tu te portes, qu'il me dit. Il me laisse tranquille. De temps en temps je le vois passer dans son fourgon sale, il ne s'arrête jamais, ne me fait pas de signe, pas de commentaire, il regarde, je ne sais pas vers où, il a ses lunettes noires sur le nez. Ce qu'il fabrique et ce qu'il pense, je m'en fiche. Il m'a dit ce qu'il fallait faire, je le fais. C'est mon boss. Il m'a expliqué en deux mots où me mettre et comment palper sans se biler. J'ai accepté. Il m'avait promis une bonne place, il me l'a trouvée, rien à redire. C'est un endroit nickel, qu'il m'a dit, récupéré après le départ du type d'avant, pour longtemps d'après lui. Il le surveille de près ce coin-là, j'ai deux feux pour moi tout seul, garantis jusqu'à deux heures après-midi. Après je suis remplacé par un plus jeune que je ne connais pas. Il doit venir d'un autre quartier. Mais je ne lui demande rien, c'est bonjour au revoir. Conseil du patron.
Un jour plus calme, j'ai calculé mon chemin quotidien, mon surplace habituel. Je reste huit heures au moins et c'est changement de feux toutes les minutes à peu près, c'est facile à compter. Un ou deux kilomètres de l'heure, je ne vais pas pleurnicher pour ça. Après il y a le trajet pour rentrer, trois kilomètres de plus vers les bas quartiers de Loos. Parfois, on vient me chercher, pas souvent. Le matin, en général il y en a un qui me dépose tout près, c'est sur sa route. J'embauche vers sept heures, c'est l'afflux qui commence.
Parfois on m'insulte, on me traite de bouffon, de pigeon ou d'autres noms d'animaux, on me dis de foutre le camp, qu'on m'a assez vu, que je dois aller me laver. Il y a quelques excités qui me klaxonnent, qui me frôlent. Tu n'écoutes pas, tu continues, tu t'en moques, qu'il m'a dit mon boss. De toutes manières, je ne comprends pas tout. Et quand j'ai un mauvais passage, je compte et je recompte mes pas, je pense à autre chose. D'ailleurs, ça ne dure pas, il y a toujours le changement des feux pour tourner les pages. C'est radical.
Mon chemin c'est sûr il est bien tracé, depuis le temps ! C'est ceux d'avant qui me l'ont ouvert, ça fait un bail qu'il est usé le gazon au pied du poteau. Moi depuis que je suis là je creuse, avec mes godasses de sécurité récupérées. Ça me tient chaud les pieds. Quand il pleut trop, je file à l'abribus, j'ai le droit. Mais je m'ennuie vite. Alors j'y retourne et j'enfile un Kway que j'ai trouvé. Dans mes poches, il y a trois fois rien : une pomme, une bouteille de flotte, un morceau de pain et deux trois photos de quand j'étais petit avec mes papiers.
J'ai mes habitués, ils ne donnent rien, mais ils me saluent en passant, je les reconnais, à force de les voir tous les matins. Ça me fait sourire mais ça n'arrange pas mes affaires. Beaucoup ne me regardent pas. Ils s'occupent en attendant leur tour d'accélérer, ils baissent la tête, tapotent sur leurs écrans, se retournent. Je vois passer des couples qui se contemplent, c'est beau à voir. Ceux-là, ils n'ont pas une seconde pour moi. On sent qu'ils vont bientôt se quitter. D'autres ont le regard fixe des mauvais jours. Un sale moment qui commence. Je vois de bien jolies femmes, de profil. Elles fixent l'horizon. Façon de parler, parce qu'ici, de l'horizon, il n'y en a pas. Là où j'habite non plus d'ailleurs. Il faudrait être en haut de la tour des Oliveaux pour ça. Mais habiter dans des tours, merci, c'est pas pour moi ! Dans leurs 4x4 climatisés, des chiens m'aboient dessus. Alors là, je passe vite fait. Je suis plus vite rentré au port, et j'attends le prochain feu. Parfois, si on n'a pas trop de bruit, quand je m'approche j'entends se déclencher le verrouillage des portes. Mais je ne suis pas méchant, je ne toucherai pas à un cheveu à tous ces gens-là, pas à un pneu à toutes leurs voitures. Je ne leur en veux pas. Mais, je les comprends. Dans le monde des fripouilles, il y en a vraiment qui abusent, j'en ai connus. Mais c'est loin, j'ai oublié, je ne les vois plus, je ne leur parle plus. C'est plus moi, ça. Vivre tranquille. Régulier.
Des moments, pas souvent, j'ai une de ces veines, je ne me l'explique pas. Un billet de banque, gentiment donné en plus, avec le sourire, et quel billet ! Un orange ou un bleu, sans mentir. Je dois tout rendre au boss, c'est convenu comme ça. Il m'a donné une place, je lui donne l'argent, c'est donnant-donnant, qu'il m'a expliqué. Il ne s'agit pas de le bidonner, c'est risquer ma situation, ça ne vaut pas le coup. Et il m'en rend un pourcentage, comme il dit. Je ne sais pas ce que ça veut dire, je n'ai jamais compris ses calculs. Mais j'ai de quoi vivre. Et pas beaucoup d'envies, alors ça me va. Et puis j'ai l'impression d'être protégé. Mais ça ?
La police venait me voir au début, de temps en temps. Contrôle des papiers. Procès-verbal : mendicité sur voie publique, rond-point sud, boulevard de Moselle. Mais bon ça va maintenant. Je ne suis pas agressif et en plus je suis un Schengen, alors ils me fichent la paix. Il y en a même qui, en passant dans leur fourgon, me demandent si tout va bien.
Je me fais vieux. Je ralentis le pas. Peut-être que je fais pitié. Pas sûr. Je prend du bon côté, je n'ai pas le choix. Ce matin, il fait beau. Mon deuxième hiver est passé. Malgré mes pantalons et un bonnet sur mon crâne chauve, j'ai dégusté. Enfin ça, c'est derrière. Je reprends pour quelques heures mon pèlerinage immobile qui va me conduire vingt pas plus loin. Trois voitures. Douze mètres. Retour. Changement des feux. Trois voitures. Douze mètres. Retour. Changement des feux. Trois voitures. Douze mètres. Retour. Changement des feux. Trois voitures... Les jonquilles sont arrivées, c'est beau. C'est beau pour quelques semaines et j'ai le sourire. Je suis content. Alors pourquoi que les gens n'ouvriraient pas un peu leur carreau pour moi, pour me laisser une petite pièce. Je ne suis pas méchant. J'ai une vie tranquille. Comme vous j'espère ! Et passez une belle journée.
récit publié en avril 2012