7 jours dans la vie d'un radiateur intelligent
Lundi
Enfin ! Me voilà sorti de ce carton étouffant, où je m'éternisais dans le noir depuis ma création, depuis ma naissance ! Dont j'ai encore des souvenirs grinçants de bruits épouvantables. Et puis ce fut l'attente, au chaud heureusement. Longue, trop longue. C'est la crise aussi pour les produits manufacturés comme nous. Le lieu que je découvre me semble plaisant. C'est un certain Pascal qui m'a installé en quelques minutes, jetant au loin mes cales et mes oripeaux de papier bulle et de polystyrène. Quatre coups de perceuse, quatre chevilles grises et me voilà arrimé par mes pattes d'accrochage à un mur mauve. Pour combien de temps ?
Depuis mon œil de détection de présence, j'ai bien observé ce Pascal. J'ai vite remarqué et compris que Pascal, qui sait toujours tout semble-t-il, avait mis bien peu de temps pour donner ses explications à l'hôtesse des lieux. Explications justes certes, mais tellement incomplètes. Affolant, ce manque de considération ! Ce n'est pas une raison, sous prétexte qu'il est dix-neuf heures et que madame l'attend pour dîner, qu'il faut bâcler le travail. Je suis bien plus complexe, bien plus abouti, bien plus fin que ce qu'il a pu lui raconter en quelques minutes. Mais mon hôtesse semble bienveillante, cela devrait bien se passer pour moi. D'autant que j'ai une fonction révolutionnaire : je suis intelligent. Je saurai m'adapter, je n'en doute pas. Dormons, en attendant. Les prochains jours risquent d'être éprouvants.
Mardi
Ce matin, elle me regarde en arrivant, elle est de bonne humeur de me retrouver. Elle serait comme ça tous les matins ? Elle est passée devant moi, créant aussitôt dans le tréfonds de mon cœur d'acier une réaction instinctive et maintenant elle se colle à moi. Ça me donne chaud de tous les côtés. Si je pouvais, j'en rougirais. Mais elle ne me comprend pas, pas encore du moins, je le vois bien, ni ne discerne l'étendue de ma fonction de pilotage intelligent : m'adapter automatiquement à son rythme de vie pour optimiser son confort en lui faisant réaliser un maximum d'économies. J'ai une semaine pour faire mes preuves, mémoriser ses périodes d'absence et de présence, en tirer des enseignements, jouer avec adresse et subtilité sur mes logiciels pour la satisfaire.
En moi, dans tous mes recoins, coule mon fluide caloporteur. Je ne peux rien vous en dire, c'est un secret de fabrication. Je l'ai promis au contrôleur qualité, juste avant ma sortie de l'usine. Inaltérable, sans entretien, on m'a dit que j'étais immortel. C'est flatteur. Mais immortel, est-ce bien raisonnable ? On raconte, mais il ne faut pas le répéter, qu'en vieillissant, certains de mes congénères ont des fuites... Mais parler de ça est tabou, ainsi que de la suite. Je n'en dirai pas plus. Et je préfère ne pas trop savoir en quoi consistera mon recyclage. Une nouvelle formation pour devenir plus intelligent encore ? Ou quoi d'autre ? En attendant, je fournis une chaleur douce, saine et naturelle. Et qui ne dessèche pas l'air, comme le faisaient nos ancêtres, les « grille-pain » comme on les appelle maintenant par mépris. Pour l'instant mon hôtesse me tourne beaucoup autour. Elle m'a l'air bien perplexe.
Mercredi
Elle l'a enfin remarqué ce matin, en potassant un peu (enfin !) mon guide d'utilisation. Je ne suis pas à l'heure. Comment voulez-vous qu'on se comprenne ? Pascal m'a décalé de douze heures ! C'est le jour et la nuit, n'importe quoi ! J'ai bien fait de lui envoyer des messages contradictoires depuis trois jours, ça l'a alertée à temps. Pourtant je craignais un peu qu'elle me renvoie à l'usine. J'ai eu peur qu'elle désactive mon pilote intelligent, tout ce que j'ai de mieux. Bien sûr, j'ai d'autres fonctions, mais plus banales, moins punchy : détection d'occupation des lieux, détection d'aération si une fenêtre est ouverte, fonctions équilibrage, étalonnage, délestage, indicateur de consommation quotidienne ou mensuelle... Mais tout ça, c'est du déjà vu, chez les autres.
Jeudi
Quand elle rentre et qu'il fait trop froid, elle n'est pas très contente. Cela me contrarie moi aussi, il ne faut pas croire. Je ne suis pas de bois ! Elle n'a pas encore tout compris, malgré le temps qu'elle passe maintenant à compulser tout ce qu'on dit sur moi dans le fascicule. D'abord qu'il lui faut attendre encore quelques jours que je m'adapte encore à son mode de vie, à la complexité de ses allées et venues ; car ce n'est pas simple, comment elle vit ; elle n'a pas vraiment d'habitudes ; du coup je ne vais pas m'ennuyer, je vais rester jeune ! Ensuite qu'elle cesse de venir changer mes données sans cesse et intervenir sur mes programmes, pourtant simples. Je suis là pour lui rendre service, pas pour la contrarier, que diable ! Et elle aussi pourrait faire quelques efforts et refréner son impatience. En fait, elle aurait puis lire dès le début ma notice jusqu'au bout, au moins. Mais je lui pardonne, c'est tout de même la faute à Pascal !
Vendredi
Au téléphone, elle parle de faire un break. Quelques jours où elle va partir. Sans moi bien sûr. Je le comprends. Elle me mettra, si elle a tout compris, en sommeil artificiel, appuyant deux fois sur ma fonction 'bagage', cette mignonne valise qu'ils ont tatouée sur moi. On nous y a préparé en usine. Ou alors elle me laissera vivre ma vie et garder la maison au chaud. Pour l'instant, je l'entends qui se tourmente de savoir si à son retour je n'aurai pas tout oublié d'avant... Oublier ces quelques jours que nous avons déjà passés ensemble, impossible. Je me sens déjà si attaché à elle et à sa maison. Et puis, de la mémoire, moi j'en ai à revendre, il ne faudrait pas qu'elle s'inquiète pour ça. C'est l'une de mes qualités principales. Un radiateur intelligent « a » de la mémoire.
Samedi
Elle s'agite, elle s'agite, depuis ce matin tôt. Elle m'a pris au saut du lit, je ne la savais pas si matinale. Je n'étais pas préparé à ce qu'elle me réveille comme ça. Mais elle n'a pas le temps d'avoir ne serait-ce qu'un regard vers moi. Elle s'apprête, ses valises se remplissent, elle boit du café que ma petite collègue lui a préparé comme tous les matins, elle hésite à emmener cette paire de chaussures plutôt que l'autre, ce chandail groseille plutôt que le prune, quel sac, quel chapeau, où est passé mon chargeur, déjà huit heures, ce ne sont pas des vies faciles, ces vies là finalement. Pour moi, avant de partir, elle a eu des paroles gentilles et rassurantes, je sais qu'elle va me revenir. Et puis elle m'a désactivé.
Dimanche
Je suis comme anesthésié. Dans mon demi-sommeil, j'entends vaguement. C'est bien calme en ce moment, tous les sons m'arrivent amortis. De temps en temps quelques sonneries sourdes du téléphone. Des coups frappés à la porte d'entrée. C'est bon de n'avoir rien à faire, des vraies vacances... Mais ce sera bien aussi quand elle reviendra. Je pourrai à nouveau lui montrer de quoi je suis capable. Et puis, j'adore sa compagnie. Et dans mon rêve semi-éveillé, je devine que je saurai lui donner de ma chaleur, et la rendre amoureuse de moi pour longtemps. Je me sens si séduisant...
récit publié en février 2014