Qui trop embrasse...

Toutes parties, toutes perdues, comment ai-je pu être aussi bête ? Non, je dirai grossier, quand j'y pense, pour imaginer que cette histoire...

Judith, Rosine, Tatiana, toutes parties, toutes perdues, en même temps !

Comme dit ce proverbe, chacun est entraîné par son penchant. Mon aptitude à m'attacher est prodigieuse, ce qui me permet parfois de gracieuses rencontres. Mais ce qui me joue aussi de mauvais tours. Je me propose de vous raconter cette étrange aventure qui m'est arrivée voici peu de jours.

Samedi cinq mars, à quatorze heures, je rencontre Judith dans cette médiathèque du quartier Vauban où j'habite. Judith a déménagé depuis peu de temps et vient de s'inscrire ici. On s'aperçoit qu'on fréquente des rayons identiques, musique française, histoire, art, poésie. Rapidement ça nous amuse bien de nous y retrouver. Un petit coup de bigophone et, pour un oui ou pour un non, on s'y donne rendez-vous. Jour dit, heure dite, on y est, c'est sûr !

Amoureuse des romans historiques, des poètes, de Brassens, de Ferrat, Judith repart toujours avec, dans son sac de jute rouge, quantité de bouquins du tonnerre. Tous deux, au chaud, nous parcourons ces œuvres sous sa véranda. Cette charmante personne m'invite aussi pour un thé aux saveurs parfumées, jasmin, kiwi, anis, bergamote, et m'offre des biscuits rares conservés dans des boîtes bizarres. Et puis soudain, sans crier gare, cet ange met son manteau et ses gants et part sans dire un mot.

« Attends-moi,Judith !

- Je t'attendrai si tu m'attendris. (Judith adore faire du trafic de mots.)

- Comment faire ?

- Cherche donc ! Bachi-bouzouk ! (Judith bouquine toujours Tintin, à son âge !)

- Comment donc ?

- Emprunte mes empreintes. (Oh ! ça devient ardu, mais ça me fait rire.)

- Tu veux dire que je dois mettre mes pas dans tes pas, c'est ça ?

- A quoi bon te décourager, regarde donc passer cette caravane amoureuse ». (C'est peine perdue, je n'y comprends rien mais c'est bon de badiner.)

Notre marivaudage poétique, dans tous ces rayons bien rangés du site universitaire Vauban, nous conduit vite à préférer, au bréviaire prêchi-prêcha de Ronsard dans ses Odes à Cassandre, d'étranges poèmes érotiques d'Evariste de Parny.

C'est Eros, et Cupidon décochant ses traits provocants, qui nous visitent et nous conquièrent par surprise. C'est un embarquement pour Cytère. Je me rends vite compte que cet art poètique que Judith adore n'empêche pas chez cette coquine une inspiration artistique autrement hardie pour exécuter un strip-tease débridé. Mon égérie s'y distingue joyeusement. Au son mirifique d'un hautbois d'amour qui paraît venir d'un autre monde, cette gracieuse inspiratrice prend des poses d'héroïnes de bandes dessinées interdites aux enfants. Et quand ma muse m'amuse (ça y est, ça me prend aussi, mais c'est très moyen; heureusement Judith n'en saura rien), ça me convient bien de succomber à cette vie où rien n'est écrit d'avance.

Mais, déjà resapée en vitesse, Judith enfourche son VTT. Voici que je dois poursuivre cette grande romantique vers des aventures inattendues. Hier, c'était pour une visite du musée Yourcenar, entouré de son jardin de jacinthes et de ses statues grecques. Aujourd'hui, c'est pour rechercher dans une braderie douteuse ce bouquin rare d'un poète maudit dont Judith m'entretient avec passion. Demain ce sera pour écouter, en se pâmant, de jeunes troubadours interprétant à quatre voix un Stabat Mater de Josquin des Prés, ou bien encore des pavanes moyenâgeuses sophistiquées :

Musique !

« Oh toi qui tiens ma vie
captive dans tes yeeeeeux,
qui mon âme a ravi
d'un sourire prodigieeeeeux,
viens t'en me secourir
ou me faudra mourir.

Pourquoi fuis-tu mignarde
si je suis près de tooâââ,
quand tes yeux je regarde
je me perds dedans mooâââ,
car tes perfections
changent mes actions» !

Sacrée Judith que j'ai hâte de revoir !

Samedi vingt-six mars à quinze heures, je me promène dans mon quartier. Aujourd'hui, je ne vais pas rencontrer Judith, partie à deux conférences : Sur «Verhaeren et Francis Jammes : héritage des poètes d'avant quatorze» ainsi que sur «Ces Poètes Massacrés» en référence à quatorze-dix-huit, une grande guerre tueuse de poètes.

Ce quartier Vauban ne contient pas qu'une médiathèque, mais aussi un parc. Temps doux. J'y passe environ une heure sur un banc, à étudier des documents rébarbatifs. Mon regard s'évade et est attiré par une femme penchée sur un parterre de vivaces. Je ne puis m'empêcher de m'approcher. Tendue vers son observation minutieuse, un petit ouvrage botanique à ses genoux, Rosine (car nous avons sympathisé, savez-vous ?) examine, en fait, non pas ces pensées, narcisses et autres primevères amenés depuis une serre pour agrémenter ce parc, mais toutes sortes d'adventices qui poussent autour. Rosine est experte en botanique, précisément ce qui est espèces envahissantes, on doit dire invasives, des espèces qui sont soit indigènes, soit exotiques. Cette compétition, vous n'imaginez pas une seconde !

Je dis ça maintenant, j'ai vite appris. Je vous prie de croire que Rosine m'expose tout à fond pour que je comprenne bien. Au contact de cette passionnée, je suis devenu expert en eutrophisation, en renouées géantes du Japon, en fougères primitives, en tourbières à sphaignes, en techniques d'aménagement des écosystèmes, en appétence des herbes des prairies, en réchauffement terrestre; j'apprends que bientôt notre muguet porte-bonheur aura un mois d'avance. Avec Rosine, j'ai peur que ne disparaissent ces structures éco-paysagères qu'on nomme corridors, si nécessaires aux oiseaux migrateurs. Avec Rosine, nous avons une haine constante et déterminée contre ces jussies rampantes, espèces étrangères envahissantes qui essaiment si rapidement à travers nos marais.

Rosine m'invite. Sur sa maison est inscrit en fer forgé : Hortus Botannicus. Sa serre est engageante, avec son décor de paradis vert, ses vastes canapés en rotin et ses coussins profonds. Nous trempons avec jouissance nos doigts dans ses pots de confitures de mûres et de coings préparés par ses soins une précédente année. Nous puisons dans ses réserves de compotes d'abricots et buvons du café moka bio d'Ethiopie. Son eau-de-vie de baies rouges de canneberges me renverse.

Un jour béni et parfumé, je peux substituer, à ses cœurs-de-Marie, un cœur de Rosine gros comme ça ! Et j'en profite pour apprendre à connaître cet amour-en-cage si gracieux, orange comme notre astre de feu qui émerge chaque matin pour notre si grand bonheur. Rosine n'est pas experte qu'en botanique. Sa serre est un cocon et sa touffeur nous conduit doucement au zénith sous ses phœnicophorium, goyaviers, euphorbes et ficus des pagodes Bô, arbres sacrés des bouddhistes.

Puis, nous dégustons une soupe d'orties, des épiaires des bois, des agarics champêtres et des épinards sauvages. Au moment de manger, je crains que Rosine ne confonde ses amanites, mais je ne dis rien. Tout se passe bien. C'est une fameuse virtuose. Acmé de notre histoire, Rosine m'offre des aches des montagnes, de sa pharmacopée privée, preuve d'amour suprême.

Pour ce prochain week-end, Rosine a prévu un voyage d'études aux Pays-Bas, au Keukenhof, bien sûr, et à Rotterdam pour ses friches portuaires qui voient fructifier une végétation atypique. On se retrouvera à son retour.

Samedi sept mai à seize heures. Ce quartier Vauban, où j'habite et dont je vous entretiens depuis ce début d'histoire, contient, avec son parc et sa médiathèque, une caserne. Notre chère gendarmerie prend soin de nous.

Une gendarmette, en uniforme, s'approche de moi et me demande du feu. D'accord, fumer ce n'est pas une bonne idée, mais notre mercenaire est sous pression ! Tatiana, qui, demain, devra marcher au pas pour un évènement que je n'évoque pas ici, est en congés. Cette journée de demain apparaît pour Tatiana comme un moment aigu d'une compréhension soudaine de sa vie sabotée.

Pour du feu donné d'un briquet fantaisie, j'ai cette chance d'être ce bon gars qui reçoit de Tatiana un moment de son découragement. J'écoute ses années de frustration, et j'ai aussi ce bonheur de ranimer sa fougue. Tatiana avait mis son drapeau en berne depuis perpète et bientôt, voici que cette guerrière devient excitée comme une puce :

«Des connards, rien que des connards ! Des p'tites frappes , des toqués. Si ces givrés y pensent qui vont m'faire partir en dépression, peuvent toujours s'faire voir. Y est pas né, ch'ti qui va m' berner ! Et mon adjudant crétin qui tape sur mes nerfs, du dimanche au samedi, carrément ravagé ! Quant au sergent-chef, j'te dis pas, cet enfoiré, jamais content ! Dès que j'peux, ma retraite que j'prends, j'te dis pas, ça va pas traîner, je dégage, je quitte tous ces zinzins !»

Tatiana ne mâche pas ses mots, c'est comme ça, c'est dans son caractère ! Ce contentieux ne date pas d'hier. Un paquet d'années de casernement ont refroidi ses ambitions de sauver son pays, mais bon, pas question pour autant de se précipiter dans une guerre pour des désaccords avec des étriqués comme ça !

Mardi dix mai dix heures. J'ai insisté hier pour revoir ma gendarmette. Ce matin, dans cette immense cour d'honneur pavée par Vauban et qui m'impressionne un peu, en une seconde, je suis happé par Tatiana, de garde pour quarante huit heures. En uniforme et bottes ferrées, une sacrée battante ! En trois jours, sa robuste constitution en acier trempé a mis au rencart ses combats intérieurs et ses embêtements de carrière.

Déterminée et partante pour ses deux jours d'astreinte, Tatiana a retrouvé pour sa gendarmerie une partie de ce qu'on nomme «esprit de corps». Mais pour cette fois c'est son corps qui va commander son esprit. Faisant fi de toute convention et au mépris du contrat signé en bonne et due forme quinze ans auparavant, dans cette moiteur étouffante du poste de garde, mon pandore part au combat ! Aguerrie par des années d'exercice, précise et géométrique, Tatiana effectue ses trente pompes en quarante secondes, puis s'attaque à des étirements comme pour une préparation à une course de fond. Je m'inquiète un peu, néophyte juste incorporé, mais, ni une ni deux, sa main est sur ma bouche et toute sa force coince mon sternum :

« Au rapport, mon zèbre ! Fais pas ta chochotte, t'es un chic type. Samedi sais-tu j'ai pu compter sur toi, aujourd'hui je veux te récompenser ! T'as déjà fait des marathons ? Dans ce cas, même topo : pense à gérer ton temps, écoute ton corps, fais bosser ton instinct. Mais sabote surtout pas ton objectif pour autant. Anticipe que j'te dis, guette ce qui pourrait arriver. Attention danger ? Effectue une retraite en bon ordre, si y faut. Bon, décontracté, détends-toi... Eh ! ne m'abandonne pas en route, tudieu ! Maintenant debout, garde-à-vous, hop hop hop ! Vas-y... vigoureux, vigoureux ! ça y est ! tu vois v'nir c'te sensation crénom de nom ?... Go on, go on, my boy... oh ! c't euphorie, vains dieux !... Repos camarade ! »

Mardi trente et un mai, huit heures du matin.

Panique !

Ce quartier Vauban, dont je vous ai entretenu, vous en vantant ses facettes variées, est devenu mon enfer. Je viens d'y passer des heures noires. Etait-ce couru d'avance ? Dois-je me dire : pas de chance ? Ai-je été entraîné sur ce médiocre chemin par mégarde, ou par vanité et en toute connaissance de cause ?

Ces dernières semaines, j'ai revu ces trois adorées avec satisfaction...

Et c'est un désastre !

Bien sûr que non, je ne savais pas que, comme chaque année, comme d'habitude, dimanche dernier à midi, à un repas pour cette fête coutumière, toutes trois se rencontreraient chez papa et maman. Croyez-moi ou pas, Judith, Rosine et Tatiana : trois sœurs ! Cette fête des mères fut un endroit rêvé, une occasion inespérée. Procéder à des recoupements pour débusquer cet infâme partenaire a été un jeu d'enfants...

Poétesse, botaniste et gendarmette m'ont fait payer très cher cet affront, je ne m'y attarderai pas outre mesure. Aucune autre précision à apporter, ce n'est pas à mon avantage.

Et c'est pourquoi j'ai du écrire mon histoire sans elles.

récit publié en juin 2011

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