Objets inanimés...

Tous les petits ont besoin d'un doudou, ce fétiche rassurant qui leur permet de vivre plus doucement les moments difficiles. On serait bien en peine de les en priver. Et puis, les années passent et ces objets s'abîment, sont oubliés dans un coin, disparaissent. Je n'ai pas la moindre idée de ce que j'ai pu posséder de la sorte étant bébé, le seul objet dont je me souvienne est un petit personnage rondouillard en bois, tout bariolé de couleurs vives, ne mesurant pas plus de trois ou quatre centimètres de haut. Je l'ai longtemps gardé précieusement. Bien plus tard, c'est un Opinel que j'ai mis dans ma poche. Pour faire comme mon père ? En tous cas pour beurrer mes tartines, bricoler et couper les ficelles. Quand les plans Vigipirate sont arrivés, je l'ai remisé. Les adultes en sont là aussi, quand il s'agit de conserver précieusement tableaux, mobiliers anciens ou bijoux familiaux dont la valeur est alors autant pécuniaire que sentimentale. Bien souvent les objets sont plus forts que les personnes, ils transcendent les générations, passent de père en fils, de mère en fille, d'oncle en neveu... Ou alors, revendus ou volés un jour, ils rentrent dans un autre circuit qui les recycle encore. Ils peuvent aussi brûler par malchance, finir dans un dépôt d'Emmaüs ou une déchetterie quelconque, la mode étant passée. C'est, je le crains, le sort destiné aux objets ci-après. C'est ainsi, mais ils ne savent ni le jour ni l'heure !

 

 

LA CROIX DE GUERRE DE MON GRAND-PERE

J'ai retrouvé cette médaille dans les affaires de mes parents. Elle porte d'un côté l'indication 1914-1918. De l'autre côté, on reconnaît Marianne, sa couronne de lauriers, son bonnet phrygien et la mention République Française. Léon, mon grand-père, a évidemment ruiné sa santé lors de ce long conflit où il fut mobilisé sur le front entre 1914 et 1918. Il est mort en 1928, à l'âge de 41 ans, laissant une veuve, six enfants et l'idée encore féconde mais bientôt démentie du « Plus jamais ça ». Mon père est l'aîné, il a 14 ans. Mon père ne sait pas qu'il a appartenu aux générations sacrifiées (le terme a été galvaudé depuis), les cohortes des enfants nés au début des années 1910. Ces générations connaissent un nombre très important d'orphelins. Ceux-ci vivent leurs vingt ans en plein dans la crise économique des années 1930, et leurs trente ans quand la deuxième guerre mondiale sévit. De lui, de ses souffrances, de ses faiblesses, nous savons si peu. Mais son message magnifique est toujours : «J'ai eu de la chance». Même s'il ne manque pas de caractère, son goût est de préférer l'entente à la dispute.

En quelques phrases, il donne un exemple de cette chance et résume l'absurdité de sa deuxième guerre mondiale pour laquelle il a été à nouveau mobilisé à 26 ans. On leur a octroyé à chacun un fusil et trois cartouches pour combattre. Un jour, un avion les survole, il gâche une cartouche dans sa direction, heureusement en vain, sans même savoir s'il est ami ou ennemi. En mai 40, au moment de la débâcle, du reflux des soldats français face à l'offensive allemande, sa compagnie est positionnée aux environs de la ville de Cambrai. Ils arrivent à un carrefour en pleine campagne. Faut-il prendre vers le Sud ou vers l'Ouest ? Le commandant n'hésite pas longtemps : vers le Sud, dit-il, tournant, sciemment ou pas, le dos à la guerre. Cela leur évite de se retrouver dans la nasse de Dunkerque et pour beaucoup d'être faits prisonniers pour toute la durée de la guerre, comme cela arrive à son frère Marcel qui ensuite s'évade d'Allemagne, et à Paul, le frère de maman. C'est donc par hasard qu'il peut revenir rapidement chez lui après juin 1940, où il devient soutien de famille.

Tourner le dos aux guerres, c'est aussi le point de vue de mon père qui en a vu les dégâts dès sa petite enfance. Environnées de cimetières anglais et australiens, ses terres agricoles, en grande partie sur la ligne de front, de 1914 à 1918, rendent pendant tout le siècle qui suit quantité de restes humains et animaux, débris de constructions et objets militaires, obus, balles, baïonnettes etc... Toute notre enfance, après les récoltes, dans les champs de nos parents, nous avons l'habitude, l'obligation plutôt, de ramasser dans des seaux toutes sortes de vestiges, tessons de briques ou morceaux de métal qui réapparaissent chaque année.

Il a aimé cette noblesse du métier de nourrir l'espèce humaine face à celui de la détruire.

 

 

LE PREMIER TABLEAU

C'est ma découverte de l'Art pictural, ou comment l'on apprend par imprégnation. J'envisage ici de décrire le premier tableau qu'il me fut donné d'avoir sous les yeux lorsque j'étais enfant.

Voici l'histoire. C'est un jour de kermesse à l'école du village, avec ses stands de jeux, la pêche miraculeuse, le chamboule-tout, le tir aux canards, les quilles... Mais tout cela chacun connaît pour peu qu'il ait eu des enfants dans les écoles ou l'occasion d'en accompagner. Le clou de la fin d'après-midi, avant la soirée récréative dans la salle paroissiale, c'est La Grande Roue où, avec un peu de chance, chacun peut repartir avec toutes sortes de babioles ou d'objets d'une valeur relative, à condition d'avoir acheté des billets de tombola. L'animateur dramatise suffisamment la situation pour donner envie de participer. Nos parents réservent une partie de leur budget de la journée pour ce jeu qui m'apparaît spectaculaire. Le cœur battant nous choisissons un ou plusieurs billets avant chaque tirage et attendons le moment fatal où l'animateur lance la rotation de la Grande Roue. Je ne me souviens d'aucun des lots proposés sinon de ce tableau, présenté comme ayant été réalisé par un vrai peintre avec des vrais pinceaux et de la vraie peinture à l'huile ! C'est ma mère qui le gagne sous les applaudissements. Le tableau précieux est enveloppé dans du papier kraft et porté jusqu'à notre voiture avec maintes précautions. Le lendemain, il est déballé, admiré, et nos parents décident de procéder à son accrochage contre le mur opposé aux fenêtres, dans la grande cuisine qui est aussi la salle à manger. C'est ainsi que toute mon enfance, je l'ai devant moi. Ce sont en général des tableaux d'ancêtres ou des crucifix et leurs branches de buis qui décorent les murs des maisons. Ce tableau devient, par le hasard d'une tombola, innovant.

En 1984, ce tableau suit le déménagement de mes parents vers le centre du village. Il est rejoint par d'autres, plus pétulants, réalisés par Dominique et Robert. Il est relégué dans une chambre à l'étage.

Le voilà en tous cas aujourd'hui sous mes yeux. Il est signé en bas à droite par son auteur nommé Clément. Le tableau mesure 59 x 29 centimètres, c'est une huile sur toile. L'encadrement est en bois recouvert d'une sorte de crépi de couleur dorée. Il s'agit d'un paysage champêtre. Au tout premier plan en bas du tableau, sur un cinquième environ de sa hauteur, coule une rivière, tirant sur le vert sombre, à l'exception de quelques coups de pinceau blanc-gris dont on ne saisit pas bien ce qu'ils représentent. A droite du tableau, sur un bon tiers, Clément a peint une chaumière au milieu d'une prairie aux herbes hautes. Une porte, à gauche, et deux fenêtres constituent le mur de façade peint en blanc en quelques coups de pinceau grossiers. Le pignon marron semble imiter des planches de bois verticales. La toiture est en chaume, probablement, avec une cheminée de briques rouges. Un arbre de chaque côté de la maisonnette, d'environ trente ans, pour charger un peu la droite du tableau, quelques autres à l'arrière, peut-être des frênes, en tous cas des feuillus. Sur le tiers gauche du tableau, une cascade aux tons blanc et vert clair qui selon l'échelle doit avoir deux ou trois mètres de hauteur, tombe dans la rivière entre quelques gros rochers ocre, marron clair et foncé. A la gauche de la cascade et pour fermer le tableau, le peintre a représenté un arbre de la même espèce que précédemment montant jusqu'au deux tiers. Une prairie conduit très loin à l'arrière de la cascade jusqu'à un hameau de quelques toutes petites maisons rouges et l'ébauche d'un village plus à droite et son clocher. Enfin, sur l'horizon, trois collines faiblement enneigées. Le ciel est bleu, on y découvre quelques cumulus bleutés, ce qui est rare dans la vraie vie.

Ce tableau, beaucoup le classeraient sans doute dans la catégorie des «croûtes», et je ne suis pas loin de le penser. Mais parler d'art est complexe, surtout d'art contemporain où le meilleur et le pire se sont côtoyés, et quand je dis cela je pose déjà un jugement. Disons alors qu'il s'agit de la rencontre d'une œuvre et d'un public. Dans ce cas, ce tableau de Clément a trouvé son public, c'est moi, fidèle pour des raisons qu'on appellera simplement sentimentales.

 

 

LE MASQUE AFRICAIN

J'avais acheté ce masque africain trente francs (4,50 € environ) en 1970. Étudiant dans le quartier d'Isly à Lille, attablé à la terrasse d'un café, j'avais été abordé par un bonimenteur d'origine africaine. Naturellement, de ce masque je n'avais pas besoin, naturellement, je repartis avec. Jeune et naïf, j'avais cédé pour avoir la paix. Il n'a guère d'intérêt artistique, il n'a rien à voir avec les masques qu'on voit sur les photos du cabinet de Freud, ni qu'on retrouve maintenant au Musée du quai Branly à Paris. Mais j'ai toujours voulu qu'il me suive, et je le vois encore de ma fenêtre, car il supporte la vie à l'extérieur. Il est là pour me rappeler un de mes fondamentaux depuis ce jour : Ne pas céder avant de réfléchir. Car en pensant au coût de mon achat, c'est comme si, ramené à aujourd'hui, je l'avais payé quarante euros. Bien cher pour un morceau de bois exotique. (Attention, les mots «bois exotique» n'étaient pas encore tabous en 1970). Depuis, les commerciaux du porte à porte ou d'ailleurs ont toujours été bien reçus mais toujours aussi poliment éconduits, le temps d'étudier leurs propositions.

 

 

LES DEUX OURSONS

Ces deux oursons jumeaux, elle habillée d'une robe à carreaux jaune et bleu, lui d'un ensemble vert, à carreaux également, d'environ 25 centimètres de haut, faisaient partie du décor de la chambre de ma tante, Renée, alors qu'elle était en maison de retraite. C'était l'occasion pour elle de me parler de ma sœur et moi, qui étions jumeaux, puis de mes petits enfants, après leur naissance, jumeaux également. Depuis son décès, ils sont chez moi en bonne place.

Née en 1925, huit ans après maman, tante Renée a toujours vécu avec mes grands-parents maternels. Dans les années 1950, ils sont géographiquement proches de la ferme familiale. Petits, nous les voyons chaque semaine. Ils viennent le jeudi, qui à l'époque est le jour des enfants. Ma grand-mère reprise les chaussettes et repasse parfois. Ce que fait mon grand-père, je ne m'en souviens plus. Et j'ai souvenir que ma tante, quand elle ne doit pas aider à la ferme, s'amuse avec nous. J'ai cru comprendre qu'étant jeune, elle avait «été gâtée». Je ne sais pas ce que cela recouvrait exactement. Mis à part qu'elle est un peu jouette, et qu'elle a du en faire voir de toutes les couleurs à ses parents, puis à sa sœur, notre mère, j'ai souvenir qu'elle savait travailler dur dans les champs sans rechigner, du moins chez mes parents et chez ses voisins.

En 1974, après le décès de mon grand-père, son dernier parent, son autonomie dans une petite maison d'une rue proche est un peu laborieuse. Elle touche une pension. Elle doit de temps en temps se faire rouler par des démarcheurs à domicile. Quand l'orage éclate, elle se réfugie chez sa voisine. Heureusement qu'elle est entourée de bons voisins. Elle sait ce qu'elle veut, parfois ce n'est pas ce qui est bienséant ou convenu. Quand elle a 72 ans, du fait de sa difficulté évidente à gérer son budget et son intérieur, il faut envisager pour elle la maison de retraite, ce qu'elle n'accepte qu'au prix d'une certaine opiniâtreté persuasive. En tous cas, cette nouvelle vie lui permet une existence plus sereine, des projets innovants et des expériences qu'elle n'aurait pas faites autrement, comme voir la mer, voir Auchan, ou aller à un concert de Dave ! Tout en se tenant un peu à l'écart, un peu sauvage avec les autres, reliquats de l'influence de sa vie à la campagne, elle a là-bas une grande autonomie et certains privilèges comme celui d'aller récupérer à la pharmacie du village les commandes médicales des résidents. Maman est rassurée et ce n'est pas rien.

 

 

LE COQ

Mon père était un homme actif, c'est peu de le dire. Arrivant dans une maison au cœur du village, à passés 70 ans, il se reprend de passion pour une partie de son ancien métier. Cette fois, en plus d'installer une petite volière dans son jardin, il s'intéresse aussi aux pigeons du clocher de l'église. Ayant pris des responsabilités dans le comité paroissial, il possède la clef de l'église. Il monte régulièrement en haut du clocher pour étudier l'évolution du nombre de ces volatiles et de leurs couvées. Et de façon à en limiter la prolifération, il procède à des prélèvements réguliers qui terminent le dimanche dans son assiette, avec petits pois et carottes du jardin et une délicieuse sauce aux oignons. Quel rapport avec le coq, car il s'agit bien du coq du clocher ? J'y viens.

Un jour de grand nettoyage dans l'église, ses annexes et ses soupentes, il aperçoit les débris de l'ancien coq du clocher qui a été remplacé quelque 25 ans plus tôt. On va mettre tout ça à la poubelle ! Outré et visionnaire, il s'empresse de récupérer ces restes comme des reliques.

C'est là qu'intervient Paul, son si sympathique voisin. D'ailleurs pour communiquer plus aisément, ils ont aménagé une porte entre leurs deux terrains entourés de murs.

Toujours est-il que Paul, ancien plombier, a le matériel professionnel qui convient pour opérer l'animal et lui redonner une seconde jeunesse. Quelques jours plus tard, avec des rajouts de métal, beaucoup de patience et d'imagination, l'oiseau est remis sur pattes, précisément sur un pied, car ils ont décidé d'en faire à nouveau une girouette. Celle-ci est placée sur le faîte du mur mitoyen et visible des deux maisons. Paul part hélas plusieurs années avant mon père, et le coq est ensuite transféré dans la véranda jusqu'à la vente de la maison de nos parents.

Au moment de la répartition des meubles de nos parents, j'obtiens ce lot. Il faut dire que je lorgne dessus et que je le choisis avant toute chose. Je l'aime beaucoup, mais je suis toujours surpris par sa petitesse, lui qui trônait superbement tout en haut du clocher. Comme il avait du-vert-de-gris plein les plumes, j'ai essayé de le nettoyer au sel marin additionné de vinaigre puis à l'acide oxalique et terminé à la lessive Saint-Marc. Ça n'a pas fait grand effet. Il a quelques impacts de balles, dont la cause pourrait être les événements du 3 septembre 1944. Quelques phrases sont gravées en majuscule sur son flanc :

QUAND LE COQ TOMBE SERA
NOUS LA MORT FAUCHES AURA
TOI QUI LE RELEVERAS
PRIE. AU CIEL TU NOUS VERRA (désolé, y a pas de s)

Suit le nom du village et la date d'installation initiale, le 5 septembre 1927, l'église ayant été entièrement détruite durant la première guerre mondiale. Le coq fut installé par le bordelais Calvo, dit Brûle Pavé, et remplacé en 1969 par les soins d'André Véré, fleurbaisien. 42 plus tard à nouveau, un dernier changement de coq est intervenu recemment.

Symbole universel, le coq, animal solaire, est important dans bien des civilisations, comme porte bonheur, incarnation du courage, de la bravoure, du réveil ou de la résurrection. Il est aussi un signe astronomique chinois, l'emblème de la France, le blason de nombreuses villes... Sans compter Le Coq Hardi, une petite bière régionale fondée à Lille en 1894 !

 

 

L'HORLOGE

C'est chez ma grand-tante, Marie, qu'on appelait tous Tata, la sœur de mon grand-père maternel, qu'il y a plus de soixante ans j'ai entendu ce tic-tac pour la première fois. Ce tic-tac lancinant qui empêche mes invités de dormir mais qui est aussi un encouragement à la méditation.

Née en 1890, cadette d'une famille de sept enfants, elle habite avec ses parents rue des Tronchons où elle est née. Elle conserve cette maison après le décès de ses parents, en 1906 et 1920, et le départ, pour d'autres fermes, de ses frères et sœur. Au moment de l'invasion allemande en 1914, elle perd un œil d'un éclat d'obus, et doit quitter son village pour plusieurs années, sa ferme étant très proche de la ligne de front. La ferme est reconstruite avec les dommages de guerre. Ma grand-tante se marie en 1926 avec Georges V. Celui-ci décède en 1942.

Début 1943, mes parents se sont fiancés. Ils cherchent à reprendre une ferme. Une approche sur un village voisin échoue, et c'est finalement cette ferme qui est choisie. Tata, la tante de maman, a déjà plus de 50 ans et pas d'héritier. La ferme est cédée en fermage en décembre 1944, incluant 17 hectares, les bestiaux, le matériel agricole, des provisions de toutes sortes, l'arrière-engrais et du mobilier, pour une somme de 850 000 francs et un bail de 9 ans.

Ma grand-tante reste dans une partie de l'habitation quelques années. Elle peut seconder maman après les naissances de mes frères et sœur, et puis des jumeaux. A sa retraite, elle part habiter une maison près de la mairie du village. J'y dors parfois dans le grand lit profond d'une chambre à l'étage, sous un édredon de plumes, bercé par les phares de rares véhicules qui en balayaient le plafond. Le midi, elle me cuisine un steak avec des coquillettes, note sur un cahier le montant de La Valise, et nous jouons aux cartes, à la bataille et au mariage, un jeu dont je n'ai retenu que le nom.

Après son décès en 1982, j'obtiens dans le partage une table à rallonges, des chaises, ce lit dans lequel je dormais enfant et dans lequel je dors toujours, et d'autres bricoles encore. Mais c'est l'horloge que je préfère, qui tique-taque et m'apaise, et qui dit, aujourd'hui comme il y a près d'un siècle, quand elle a du l'acquérir, «seconde après seconde, je vous entends, je vous attends».

récit publié en mars 2012

Objets inanimés...