Mandala
Je l'aime. Pour elle, mon forfait est illimité. Dans son élégante robe bleue, ma jolie femme bronzée partage un moment avec moi, à la terrasse du Sole mio, face à la plage. Puis nous nous égarons, et nos gestes avec nous, dans la chaleur des dunes accueillantes. Un homme passe en s'excusant, aimable, compréhensif, sa houlette guide son labrador. L'amour se répand, se partage, distille ses doux parfums, envahit le monde, inonde l'univers... Elle est mon mentor pour la grande aventure. Elle me sauve du désastre. Elle devient à cet instant le soigneur de mon sentiment d'abandon. Grâce à elle mon mal de vivre se porte mieux. On se dit, elle et moi : Ok pour le Pacs, une vie fixe, un max de sexe.
Elle m'aime, tant que je partage ses peines et ses sorties à l'hypermarché. Et puis quelques coups de tabac viennent secouer ma léthargie béate. Alors comme souvent, comme beaucoup, quand l'être faiblit en soi, nous nous rabattons, elle et moi, sur de l'avoir. Fringale de dépenses dans des endroits que je déteste, dans un brouhaha de poussifs et d'agités, assèchement personnel contre trop plein d'objets, disputes, cris et pleurs d'enfants, minijupes bariolées et enveloppements de voiles noirs, bouquets de fleurs et bouquets d'insultes, grincements de portes, stridences d'alarmes, heurts de caddies surchargés et de caddies vides. Nouveau rat des galeries marchandes, je tiens dans mes bras deux bouteilles de whisky, comme on dorlote un bébé en attendant que passe le chagrin.
Je pars, me dit-elle un jour. Je préfère que notre amour, comme un oiseau majestueux aux plumes multicolores, soit abattu en plein vol plutôt que de le voir se débattre dans une mare de boue. Où a-t-elle trouvé cette belle image ? Du coup elle m'attire encore, mais cela semble bien tard. Tout se brouille, rupture ou rebond, attachement ou détachement ? Je reste à la fois celui qui ne l'attend plus et qui est impatient de la voir. Je gamberge sur des idées du genre est-ce le plus faible qui aime le plus ? Je suis comme un prisonnier qui porte sur lui la clef de sa prison. Elle me revient et ramène à nouveau des odeurs d'ailleurs pour repartir encore. Ma crainte de l'abandon, ce petit caillou dans ma chaussure, m'irrite. Je voudrais tant régler cette question une fois pour toutes. Mes deux psys me préviennent : quoique vous fassiez, ce sera coton ! L'un me dit : allez mieux et vous déciderez. L'autre : décidez et vous irez mieux. Dilemme ! Alors, je m'en trouve un troisième. En quatre séances payantes, l'affaire est bouclée.
Je m'étais entiché d'elle, j'étais emballé comme pas un, et puis le temps a passé, voilà que je me suis ennuyé, endormi. Aujourd'hui je m'en tape. Cela a mis moins longtemps que je ne l'aurais cru. Allons, la chanson, on la connait, et on la chante encore !
Effet provisoire de la décompensation, c'est tous les jours la picole buissonnière. Un copain me rappelle en riant qu'il est conseillé de manger quand on boit. Alors je mange, trop, beaucoup trop ! Je ne me reconnais plus devant la glace. Je dois réagir vite car ma nature a horreur du bide qui se forme peu à peu et me rend honteux. Il faut en sortir. Je sors. A la grande braderie annuelle, le bazar fait bien les choses : je rencontre une vieille connaissance à la terrasse d'un café. Le souvenir que j'ai d'elle est un peu flou mais pas négatif. De sa part, c'est un long monologue où toutes les perspectives de sa vie sont passées en revue. Je ne cherche même pas à en placer une, ce serait incongru. Je n'ose pas lui susurrer quelque chose du genre : sors de toi-même, demande moi un peu de mes nouvelles ! Après quelques dizaines de minutes, elle me dit, enthousiaste, ça m'a fait plaisir, on n'a pas souvent l'occasion de discuter comme ça. Je ne perds pas tout car je note en douce l'adresse d'un lieu qui éveille ma curiosité et qu'elle laisse échapper à travers ce méli-mélo. L'heure est-elle venue pour moi de trouver une nouvelle méthode de soins ?
J'ai découvert ici le bonheur d'un intérieur brut, un matelas sur une planche, un coussin, une table basse, un tapis jaune, quelques tangkas sur les murs crépis couleur brique de ma cellule. Cette sobriété me fait du bien, face au matérialisme vain que j'ai quitté. Je perds de ma nervosité et l'envie de tout contrôler. J'admets plus volontiers que mon univers soit un socle friable, comme on dit ici.
Cela fait plusieurs jours que je retiens ma respiration devant ce mandala de sable que j'ai accepté de réaliser, plusieurs jours que ma concentration est à son maximum. De ce cercle sacré qui me rappelle les rosaces lumineuses des vitraux, j'ai appris la symbolique des couleurs, le rouge incandescent, le jaune de miel, l'orange safran, le bleu apaisant, l'or solaire... J'y passe une bonne partie de la journée, heureusement entrecoupée de pauses dédiées à la méditation et à la vénération de la nature. Evidemment nous mangeons aussi, mais je me demande, quand je vois ce qu'il y a dans le bol, si je ne me suis pas fait rouler sur le prix de la pension complète. Tant de frugalité n'empêche pas, après les repas pris dans un silence monacal, la précieuse maîtresse des lieux de parler d'abondance de ces précieux messages dont elle a le cœur rempli. J'ai parfois des absences, mais sa voix me berce et me nourrit. Ensuite, il faut passer l'éponge.
Mon mandala de sable avance bien, mais c'est compter sans la faiblesse de mon dos. Une mauvaise posture, un geste incorrect et c'est le lumbago. Pendant quelques instants, plus moyen de bouger, je sais à peine déposer le petit cornet de sable mauve que j'utilise. Ceux qui ont été atteint un jour de cette affection savent de quoi je parle, cette impossibilité absolue de remuer, ce risque permanent d'une douleur glaçante et acérée comme une épée dans le dos, ou plutôt comme mille aiguilles qui vous taraudent sans fin. Même ouvrir la bouche m'inquiète, ils doivent penser autour de moi que je suis proche d'atteindre le nirvâna. C'est l'inverse.
Pour sûr, je suis en pleine conscience. De ma douleur, oui ! Quand je pense à ce qu'on dit de l'instant présent au monastère, qu'il est le bienvenu, qu'il est si chaleureux ! La chaleur, éprouvante, est au creux de mon dos. Des gouttes de sueur commencent à perler. L'instant présent, interminable, s'achève enfin quand, par un lent mouvement semi-circulaire non contrôlé, je m'effondre sur la partie gauche du mandala dans un froissement sourd, une poussière multicolore et un cri d'effroi général. Passé le moment fatal, plusieurs adeptes ont la gentillesse de m'expliquer qu'il faut savoir s'ouvrir à tout ce qui nous est donné, que se laisser aider n'est pas perdre de la valeur, que nous avons le pouvoir de faire naître en nous la vie que nous voulons... Compassion, quand tu nous tiens ! Ils ne vont quand-même pas m'apprendre ce que je ressens, tout de même ! Enfin, je suis bientôt transporté sur une planche avec des précautions extrêmes et des phrases aimables sensées adoucir mon mal car Bouddha a dit : Avec nos pensées nous créons le monde. La sœur moniale, témoin à charme de mon exploit, bien aimable, m'applique des onguents, longuement, avec une douceur équivoque. J'oublie de lui demander ce qu'il y a dedans. Résultat, une bonne allergie sur tout le corps. Là dessus, ils veulent m'appliquer une crème à base d'oignons. Alors là je commence à m'inquiéter...
Reste zen ! Concentre-toi sur le lâcher prise ! Patiente ! Laisse passer ! Car il te faudra sans doute aussi essayer ensuite la respiration holotropique, la musicothérapie, le chamanisme, le shiatsu, l'equilife coaching, la chromothérapie, la sonologie, le reiki, la méthode caycedo, la psychogénéalogie, le biofeedback, l'ennéagramme, la danse des cinq rythmes, le wellness, la cosmo-tellurie, l'ayurvéda, le biodanza, et la sesshin encore une fois...
Ainsi est ma vie, au gré des opportunités, un voyage entre l'ennui et le réveil, l'idéal et l'échec. Et je l'aime.
récit publié en février 2012