Le mont le temps
15 mars. J'ai dégusté tout mon soûl l'ennui profond et délicieux de l'hiver.
Le soleil naissant ruisselle déjà sur les faibles collines de Boeschèpe et du Kokereel. Me voilà reparti pour une douce promenade par un temps clément, et un ciel du Nord, aux mille couleurs, qu'ont adoré les peintres épris de prouesse. Les champs alternent entre grossiers labours, fines terres ou vert tendre des blés semés avant l'hiver.
C'est à cet instant qu'il me faudrait écrire ma tirade enflammée sur le printemps qui vient, ses premiers bourgeons et tout ce qui va avec. Mais la poésie n'est pas mon fort et d'autres l'ont fait avant moi, si bien ! Ma délectation est cependant profonde. Et encore ce matin mon désir est renouvelé d'observer en me baladant chaque détail qui m'entoure. Je m'attache aujourd'hui à admirer le port magnifique des hêtres centenaires, qui parsèment la colline, posés sur le sol comme la patte, à peau épaisse, des pachydermes. Leur tronc lisse a permis à de nombreux visiteurs d'y laisser une trace à vif de leur passage. Rémi y est venu en 1995 avec F.K., semble-t-il, R.et P. en 1966, P.B. en 1905, est-ce possible ? Bien d'autres initiales, bien d'autres cœurs pris. Vanité ou inconscience ?
Comble du perfectionnisme, on a balayé de leurs dernières feuilles hivernales les chemins en contrebas des parkings près du bois de l'Ermitage. Quel luxe et quelle paix !
20 mars. Le printemps est là pour tout le monde.
Les touristes, leurs chiens et leurs déchets sont revenus, les parkings sont pleins. Quel choc après cet hiver si calme et quelle idée j'ai eu de sortir un dimanche après-midi. Des hordes de motards sont ressortis en même temps que les bourgeons sur les arbustes, l'ail des ours et les premières touffes de jacinthes des bois. Dans une partie du bois du Triangle, des ados ont méticuleusement organisé cet hiver un circuit de bi-cross. Quelqu'un vient d'y ajouter un panneau multicolore sur un arbre : «Merci à ceux qui creusent pour nous» Juste retour des choses, il y a plus de cinquante ans, on appelait les enfants de cette colline les Bergrats, ou Ratteberg, les rats du mont, un sobriquet qu'ils n'aimaient guère. Mais sans doute était-ce en partie justifié. Il était en effet facile de creuser le sable et aussi de se faufiler en vitesse à travers tous ces petits chemins, replis de terrain et anciennes sablières encaissées. Aujourd'hui, en tous cas, l'équipe des ados du bike club informel du Mont récolte les fruits de ses efforts d'aménagement et s'en donne à cœur joie. Les pieds nus dans les sandales sont ressortis chez les croyants exaltés. Un couple promène sa chèvre ! On entend pleurer les premiers bébés de l'année et la voie ambigüe des pré-adolescents en bande. La ronde des cyclistes à maillots publiphiles a repris. Seuls ou en meutes bruyantes, ils parcourent avec douleur et allégresse les derniers hectomètres de la côte. Venant de la plaine de la Lys, j'ai moi-même, dès l'âge de 16 ans, grimpé ces collines.
5 avril. La terrasse de l'Auberge a retrouvé ses tables et ses chaises métalliques, et quelques clients profitent de son exposition solaire idéale. Une douce chaleur envahit mon corps le long du chemin de la boulangerie, si bien orienté au sud-ouest. Dans les bois et sur le bord des chemins, c'est le tapis jaune des ficaires, associé au blanc des renoncules à feuilles de platane. Tous les jardiniers sont en effervescence, c'est à qui aura le plus beau potager, le plus avancé, le mieux organisé, le plus propre. Je ferais mieux de m'y mettre !
10 avril. Un frémissement bleuté irradie les sous-bois, c'est le tout début de la floraison des jacinthes.
20 avril. Cette fois-ci, c'est pleines fleurs sur la terre comme au ciel ! (Est-ce un effet de la fête de Pâques toute proche ? Je voulais dire dans les sous-bois et sur les arbres des bois et des jardins privés.) Arrivé tôt, j'assiste au lever du soleil rasant sur les champs de jacinthes qui tapissent le sol. Cet éclairage rare me plonge aujourd'hui en pleine féérie. Le monde est plein d'oiseaux. Tous les troupeaux sont sortis, car l'herbe est haute. Quelqu'un a écrit sur un panneau en face de l'abbaye : (je vous jure, ce n'est pas moi !) «Basta la calotte, vive la laïcité». Une effervescence particulière me frappe dans les environs des lieux de culte, un effet de la « semaine sainte ». Mais il manque quelque chose... les cloches, bien sûr, elles ne sonneront pas jusqu'à dimanche, on saurait s'en passer. Sauf à attendre d'elles qu'elles nous renseignent sur l'heure qu'il est, ce qui m'arrive quand je travaille dans le jardin.
15 mai. C'est la profusion chlorophyllienne dans les bois et les pâturages. Vert sur vert ! Les jours de soleil se sont enchainés depuis plusieurs semaines, et je délaisse un peu ces paysages pour les travaux d'extérieur et le potager qui m'accapare chaque jour.
5 juin. Brouillard. Vue d'un peu loin, l'antenne et ses 200 mètres de hauteur ont disparu dans un nuage qui rase la colline. Moment étonnant d'avant cette installation affreuse. Y ajouter deux ou trois moulins à vent, des haies d'aubépine et de sureau en fleurs, un troupeau de moutons et son berger vigilant et loquace le long des chemins à l'herbe haute (j'ai vu cela dans la ruelle de mon enfance), un ou deux enfants, une serpe à la main, coupant chaque jour le long de ces mêmes chemins le repas des lapins en cage (j'ai fait cela aussi). En retrancher quelques pylônes et une dizaines de maisons neuves. Et l'on retrouve ce paysage de photos anciennes où l'abbaye dominait ce lieu de toute sa puissance architecturale.
15 juin. Fin d'année scolaire. Certains matins, des cars scolaires envahissent les lieux : des enfants de maternelle, du primaire, des collégiens vont découvrir les secrets géologiques et naturels de cet endroit, (pédagogique, on vous dit !) ou simplement changer d'air et se balader.
15 juillet. Déjà une faible odeur de pourriture s'installe dans les sous-bois, prélude à un automne assassin et superbe.
L'été amène chaque jour son lot de visiteurs.
Beaucoup s'arrêtent au paysage de carte postale devant l'abbaye. Les plus enthousiastes sont les enfants qui trépignent pour aller «dans la forêt» et devenir dans l'instant les bâtisseurs d'une cabane.
Contrairement aux périodes hors saison, les gens ne se saluent pas quand il y a foule, chacun n'est plus qu'un anonyme dans sa bulle, ou son espace familial.
Les touristes sont heureux de passer une heure ou deux sur un site remarquable, par essence propice au calme et à la contemplation. Bien souvent, ils l'oublient rapidement, donnant le meilleur d'eux-mêmes dans des conversations souvent futiles dont je happe au passage quelques bribes :«savez-vous combien j'ai payé mon dernier billet d'avion, une affaire» «tu étais au courant que la nounou des petits était végétarienne» «faudra qu'on rachète un chauffage pour la salle de bain» «là vraiment, je psychote (!), le canal carpien, y a rien de pire»... Parfois je croise un être lugubre, tourmenté ou songeur, j'y retrouve le reflet de ce que j'ai du être parfois... Les insectes aussi ont pris possession de ce monde. C'est un bourdonnement incessant. Par endroits, des myriades d'abeilles ont colonisé pour quelques semaines les fleurs des mûriers et des troènes. Au détour d'une clairière herbue ou parfois derrière une haie foisonnante, j'entends la mastication paisible des bovins.
10 août. J'ai repris mon bâton de marcheur. Avec ces pluies récentes, ma prudence tempère ma hâte à retrouver les sous-bois, où l'on entend enfin le silence, simplement le bruit des gouttes sur les feuilles... Non, je ne serai jamais en quinze minutes à pied au milieu des champs de lavande et des cigales, des mimosas et des pins parasol. Même si cela me manque parfois en plein hiver quand la brume recouvre pour plusieurs jours cette colline, aujourd'hui c'est ici et nulle part ailleurs que je veux être.
5 septembre. Ce matin, je pars me promener de mauvaise humeur, la saison froide qui se profile y est pour quelque chose. Evidemment je commence par croiser des quidams de tous âges et de tous genres, accrochés à leur chien de race, ou le laissant s'égailler ou me flairer. Certaines m'interpellent bien sûr par un sempiternel «il n'est pas méchant»! Je trouve dans un chemin une lettre adressée à un certain monsieur Dupont, du village d'à-côté, un courrier confidentiel du cecos de Lille, demandant s'il faut poursuivre la conservation de ses paillettes. Etonnante découverte, il est des gens bien étourdis. Plus loin, c'est l'asthmatique atteint d'emphysème qui a perdu la notice de son médicament. Le véhicule de gendarmerie n'est jamais bien loin. A la recherche de quels malfaiteurs trace-t-il sa route dans cet endroit ? Il se raconte que l'antenne, visible de si loin de jour, comme de nuit avec ses flashs puissants et gênants pour les riverains, a longtemps servi de point de ralliement pour toutes sortes de trafics. Mais cela c'était avant l'arrivée des téléphones mobiles. Maintenant c'est parfois le parking de l'abbaye qui l'a remplacé, ou d'autres endroits que je tiens secrets ! C'est l'occasion de rappeler qu'entre 1815 et 1980 environ, l'habitude de frauder a été prise ici près de la frontière. Frauder plutôt que tisser d'abord, car cela rapportait plus, puis frauder comme un second métier. Rien de nouveau sous le soleil. A part cela, je ne vois pas trop où se niche la délinquance ici. Quand-même pas dans le laisser-aller ordinaire de certains individus de passage, qui a fini par me rendre indifférent : Paquets de cigarettes, sachets plastiques, bouteilles de bière, canettes de soda, boîtes vides de la restauration rapide la plus proche, jetés par dessus bord de la vitre du véhicule, ou par terre dans le bois, et que peut-on y faire sinon que de parler en vain de «l'éducation à refaire» ! Passons.
15 septembre. Un froid venteux, inattendu, s'est jeté sur notre région. Au soleil, sur la plaine du papegaï, c'est encore agréable, à travers ma veste noire, de ressentir un peu de douceur, mais dès que je m'enfonce dans le bois, vers la chapelle des Fièvres, je suis glacé. Je ressens comme une menace dans ce sous-bois que je connais pourtant bien, celle de l'achèvement d'un cycle annuel. Les arbres s'épuisent à rester verts, leur acceptation viendra bientôt dans cette dernière offrande qu'ils nous feront de leurs si belles couleurs dans quelques semaines. Des arbustes aux formes bizarres dansent dans le sous-bois. Sous un frêne, dans le sable meuble, un jeune enfant a creusé sa cabane cet été, comme s'il était venu à la plage; peut-être le trou avait-il déjà été préparé par un renard pour sa nichée.
15 octobre. La chasse bat son plein, je ne suis pas très rassuré. La fête de la Saint-Hubert se prépare comme tous les ans depuis 1949. Tous les clubs hippiques de la région vont s'y retrouver pour quelques heures, s'y faire bénir, et y amener des milliers de curieux. Je croise encore quelques vététistes fardés d'une boue noire, impressionnants de cocasserie et de sérieux à la fois. Fasse que ce ne soient pas les mêmes qui corrigent leur enfant qui par amusement trempe ses chaussures dans une flaque d'eau. Chaque fois que je passe devant cette haie de peupliers tremble, me revient une scène vécue souvent dans mon enfance. Sur le chemin du retour à pied depuis le centre du village où m'avait déposé l'autocar du samedi après-midi venant de ma pension, je longeais une telle haie. Notamment à l'automne où le vent m'impressionnait. Sans raison, une panique montait en moi. C'est l'une de mes images originelles. L'écrire, c'est calmer l'émotion. Je prends pendant quelques hectomètres le chemin de Grande Randonnée qui traverse la région. A l'image du Petit Poucet déposant ses cailloux blancs le long de son chemin, un être généreux, armé de son pinceau, décore les arbres de touches rouges et blanches.
10 novembre. Le sol devient visqueux, gluant, le pourrissement des feuilles s'ajoutant à la permanence d'une humidité glaçante. Le pâle soleil rasant de l'après-midi m'éblouit un instant, dans les frondaisons près de la grande chapelle. Au loin, les champs sont gorgés d'eau. Les lourdes machines agricoles vont tenter de sortir les dernières récoltes avant le gel. Deux marcheurs, là-bas, tout petits, sur une route interminable. Le jaune doré des feuilles d'érables et de noisetiers, et les toujours vertes des frênes à ce jour. Hors saison, dans l'après-midi surtout, les couples d'amoureux de tous âges ne sont pas rares, et remplacent les cris des enfants et de leurs pères bêtifiant. Je pense au mystère de toutes ces rencontres qui seraient autant d'histoires à raconter. Le plus irritant, heureusement rare, c'est le passage d'un quad dans certains sous-bois. Bruit et destruction.
Peu à peu, l'épaisseur des feuilles mortes au sol peut atteindre dix centimètres. N'émergent plus que les noires ornières humiques. Je redouble de prudence, car les racines affleurantes sont alors invisibles. L'arrivée au bois du Triangle depuis l'entrée de l'abbaye est une pure perfection dans l'harmonie des formes et des couleurs. Et ce panorama parsemé de villages et de bosquets, à perte de vue jusqu'à l' horizon vers la côte, quel délice !
25 novembre. Tempêtes et trombes d'eau depuis trois jours, mais très vite -la terre est de sable- je peux reprendre mon bâton et mes tournées. Des perles d'eau scintillent au soleil de neuf heures. Le tas de feuilles au sol a été transformé en masse gluante qui noircit de jour en jour, prélude au compostage.
Tout au long de l'année, il m'arrive de croiser par hasard des groupes de marcheurs organisés, quinze, vingt, parfois plus. Ils m'ont l'air très aimables, mais surtout très bavards. Il suffit que je croise une telle escouade pour me dire : non, ce n'est pas pour moi !
30 novembre. Première neige. Ce matin, c'est une lumière dont on ne sait si elle vient de la terre ou du ciel. Un chapeau blanc coiffe les arbustes. Je crois que je vais me régaler.
5 janvier. Déjà plus d'un mois de neige et de gelées, et les paysages se sont dévoilés, somptueux. Les promenades restent revigorantes et paisibles à la fois. Ce plaisir immense et enfantin de fouler une neige immaculée, de tracer mon chemin, un peu plus profondément chaque jour. A la lisière du bois, prendre à droite après ce hêtre si harmonieux, laisser sur la gauche l'arbre au tronc foudroyé, qui, de plus en plus chaque année, part en déliquescence, dévoré d'insectes et d'humidité. Entendre soudain le mi de la cloche de la chapelle de l'abbaye et lui tourner le dos, ne pas prendre le chemin de la basse verdure, poursuivre vers le bois de la source qui alimentait l'abbaye, passer devant la chaumière typique d'un célèbre plumitif flamand, remonter jusqu'au col de Berthen, ridicule avec ses 109 mètres, ne croiser personne ou simplement un habitué au bonnet rouge. Au retour, les racines affleurantes en étages des charmes, des érables et des frênes forment un escalier inégal mais néanmoins confortable. Rejoindre, essoufflé quand-même, le plateau qu'on nomme ici la plaine. Avec les troncs sombres et la neige, c'est une promenade en noir et blanc. Le braiment de l'âne solitaire, tristement attaché à son piquet, est une supplique déchirante en hiver. Je le connais bien, cet animal, quand je descends vers l'ancienne voie ferrée qui menait les ouvriers vers la Belgique il y a plus de cinquante ans. Je l'accompagne un instant, cinq mètres de ronces nous séparent, il ronge inlassablement les feuilles de plantain et de chardon qui émergent encore.
30 janvier. Saison dépouillée, l'hiver dévoile sa nudité et, le long de mon périple, apparaissent de nouveaux points de vue. En contre-plongée une vue surprenante sur les trois clochers de l'abbaye. Quelques moutons impassibles abrités près d'une haie. Au fond d'un bois, une maisonnette, son soubassement en pierres ferrugineuses de nos collines, ses colombages et sa toiture en chaume. Le curieux miroir d'un étang derrière une rangée d'arbustes dénudés... Les pas des chevaux pénètrent profond dans le chemin de terre meuble, et les feuilles de l'automne ont déjà presque disparu. Je suis un court instant ennuyé par deux types à moto venus préparer leur enduro dans cet endroit paisible. Les ravages du gel de cet hiver ont fait du tort à certaines haies, pas les plus belles heureusement. Il n'y a plus guère que le lierre, le houx et quelques ronces sur le sol pour colorer de vert tous ces espaces. Le printemps approche, les tronçonneuses reprennent du service après la neige. Qu'elles nous ouvrent un peu l'horizon, ça ne sera pas plus mal. Il y a quelques décennies, beaucoup de terrains étaient cultivés, et même si la terre est médiocre, les jardins potagers faisaient florès et il n'y avait que peu d'arbres.
15 février. Sur le tronc d'un hêtre, j'aperçois un cœur gravé et deux prénoms qui m'avaient échappé jusque là, Olivier et Marie. A voir l'épaisseur de la blessure, cela ne date pas d'hier. Que sont-ils devenus ? Où en sont-ils ? Sont-ils venus hier comme chaque année en pèlerinage ?
25 février. Enfin, malgré le froid toujours vif, je vois percer les prémices du printemps, quelques millimètres de l'ail des ours et des jacinthes sauvages. Mon bonheur est immense d'un nouveau printemps, et mes voyages dans ces dix kilomètres carrés, restent un plaisir renouvelé.
Pendant toutes ces promenades, et j'espère encore pour longtemps, plutôt que de croire en l'Eternel comme d'autres en ces lieux sacralisés, j'ai préféré, intensément, dans chaque minute vécue, chercher à y mettre un peu de l'éternité.
Hommage à l'un de ceux qui m'accompagnent depuis ma jeunesse, Henry David Thoreau.( 1817-1862 ) :
«Je suis le monarque de tout ce que je contemple, il n'y a personne pour contester mon droit.» (Walden ou la vie dans les bois.1854)
récit publié en avril 2011