La grande dame blanche
Midi quinze. Je franchis comme chaque jour la porte vitrée du Sainte-Cécile et salue le patron aux grandes moustaches, qui, derrière le bar, prépare consciencieusement pour tout à l'heure les quarante sous-tasses ornées de la petite cuiller, du sucre et du carré de chocolat emballés. J'ai mes habitudes dans cette grande brasserie du centre ville de B., où j'ai trouvé voici cinq ans maintenant un poste de journaliste au quotidien régional.
J'ai pour l'instant fait une croix sur l'ambition démesurée que je caressais d'une carrière qui allierait mordant et mobilité. Les premières années de ce métier qui me fascinait plus jeune m'ont conduit aux quatre coins de l'Europe de l'Est pour des missions un peu aventureuses. Situation paradoxale, je suis vite tombé dans une certaine indifférence aux évènements qu'il me fallait couvrir. Et aujoud'hui, quand je me regarde travailler, c'est parfois avec un peu de désenchantement. Mais pour l'instant, que faire que de continuer, je ne suis pas encore touché par le sentiment urgent de ma finitude, et pense souvent : Tant qu'à faire de vivre, vis donc sans te casser la tête.
Je m'asseois à ma place habituelle. A cette heure-là, c'est encore très calme, je ne prends pas le journal, je ne le connais que trop. Je ne commande pas. Le patron sait que je suis l'un des habitués du plat du jour à 8,90. La musique est bonne et la chaîne épargne la publicité aux clients.
Je laisse mon esprit flotter. Deux jours de suite, une nouvelle cliente, élancée, au teint pâle, est venue déjeuner au Sainte Cécile. Par chance, elle s'est installée une table plus loin et dans mon angle de vue. J'ai pu, à la dérobée, observer son charmant visage et son élégance naturelle. Ses cheveux d'un blond vénitien sont tirés en arrière. Parfois quelques rides sur le front viennent un court instant souligner la perplexité de sa pensée. Elle a reçu un appel pendant le repas, quelque problème à résoudre avec un fournisseur ou une administration. Malgré sa détermination, elle est restée calme et souriante, retirant avec soin le cheveu qu'elle a repéré sur la veste de son costume noir. Le second jour, elle est arrivée avec un fameux rhume. Nous sommes-nous souris quand elle est passée devant moi en repartant ? Je me dis que c'est le genre de voisine dont je pourrais bien m'éprendre.
Etat de grâce, encore magique, pas encore épuisant.
Je me suis promis de lui parler le lendemain. C'est aujourd'hui. En ce moment, ma vie affective est en jachère, mais je n'en souffre guère. Je me suis attaché à des femmes passionnées, je sais maintenant que c'est prendre le risque qu'elles changent de passion. Aujourd'hui, je ne regrette pas ces risques, car ils me rappellent quantité de moments délicieux.
Se tenir la main, plonger ses yeux dans ceux de sa bien-aimée, frôler sa jambe, ressentir sa connivence, l'embrasser follement dans l'encoignure d'une porte, l'écouter raconter, s'enthousiasmer, voir son visage épanoui et gai, sa nature enjouée, recevoir tous les jours des signes de son affection, s'enivrer de son attachement, éprouver soudain le besoin impératif de sa peau.
Savoir qu'elle repartira après m'avoir accordé un peu de son temps précieux, quelques quarts d'heure, mais que je la retrouverai. Rester avec le souvenir de son sourire éclatant, penser à elle et se rappeler que bientôt elle sera là encore.
A nouveau, éveiller son désir, voir mille étoiles et vivre l'émotion au bord des yeux mouillés. Lui donner mon temps et mon corps, reprendre mon souffle par sa présence, repartir de plus belle de l'avoir vue, touchée, respirée.
Comptabiliser les jours et les heures avant de la revoir, tomber dans une douce dépendance, laisser flotter son image, douce et grave, ou enjouée et pleine de chaleur.
Savoir qu'elle est toute ma fortune, être comblé de tous ces cadeaux, plus qu'elle ne peut l'imaginer.
Lui dire qu'elle magnifie mes jours par sa présence, que mes meilleures émotions sont pour elle, lui écrire sans honte un poème qui la fait rire et la trouble à la fois...
«Oh ? Oh ? tu rêves ?»
Oui, je rêve, et n'ai même pas vu arriver Guillemette et son assiette brûlante.
«Carrément, pardonne-moi, tu vas bien ?
-Allez, mange donc, j'ai du boulot ! dit-elle en me passant la main sur l'épaule.
L'éternelle gentillesse un peu abrupte de Guillemette n'est pas pour rien dans le succès de la brasserie, chacun trouve auprès d'elle un petit moment d'attention au milieu de sa rude journée de travail. J'attaque mon plat, des tagliatelles au saumon et à la crème - j'adore - et regarde un peu autour de moi. Les habitués s'installent peu à peu. Des couples souriants ou moroses, des solitaires comme moi, des groupes de femmes rayonnantes de se retrouver, vont passer là une heure de leur temps, entre joie et drame, entre duperie et loyauté, drôlerie et dérisoire. Et le service au long cours de se poursuivre, ballet impeccable, pour satisfaire les clients et les faire revenir.
Mais où est-elle?
Je me cache à moi-même ce désir sourd de voir revenir cette mystérieuse dame blanche que j'ai remarquée ces deux derniers jours. En moi, ça fait semblant de rien, mais ça s'irrite aussi d'attacher à ce manque une importance exagérée. Mes pensées s'embrouillent, bien moins assurées et positives qu'à mon arrivée. Je me rappelle l'imprévisibilité de certaines de mes amoureuses, leur part de rouerie, de jeu, de désirs complexes, de stratégies. Je me souviens de celle qui m'avait fait retomber dans ce profond sentiment d'abandon que j'avais pu vivre enfant, de celle qui, à l'instinct, prenait en urgence mon corps pour une maison de plaisir, ou qui s'agrippait à moi comme à une roue de secours, ou de celle qui avait toujours ceci ou cela qui n'allait pas. Alors je pense : Adieu bonheur ? de l'avoir effleuré, du bout des doigts, du bout des lèvres, d'y avoir pris goût, n'est-ce pas logique de le quêter encore ?
Après mon café, je repars de mauvaise humeur et déstabilisé. je traine un peu aux abords de la placette qui jouxte le restaurant, me fais quelques vitrines, et me décide à retourner au journal. Plusieurs jours passent ainsi. Bêtement, je ne suis pas une heure sans penser à elle, sans me demander si je vais la revoir. Désir négligeable, ou essentiel, de satisfaire sa vie au delà du travail.
Et vous-mêmes, n'êtes-vous pas en train de vous demander, qu'est-ce qu'elle attend, elle va bientôt y retourner dans cette fichue brasserie, où c'est si bon et pas cher ?
C'est qu'elle est tombée malade, je l'ai su plus tard. Rappelez-vous son teint pâle. Elle couvait une fameuse grippe, elle est restée au fond de son lit, dans une maison isolée sur un plateau venteux à vingt ou trente bornes de là. Elle a eu bien d'autres choses à penser. Travailler dans une pharmacie ne délivre pas de la maladie. Elle a trouvé trois mois plus tôt cet emploi à la pharmacie du Centre, dans la ville de B. où elle ne connait personne. Cette reprise de travail après plusieurs années délicates lui ont fait le plus grand bien pour chasser les mauvaises vibrations. Ses deux enfants sont au lycée, et par bonheur bénéficient encore d'un ramassage scolaire efficace. Cela lui permet de terminer son service à 19 heures. Elle se plait dans cette pharmacie, a un bon contact avec les clients. Elle adore voir se chamailler le couple de gérants, bien sûr jamais devant la clientèle. Elle est appréciée de ses patrons pour sa disponibilité. De toutes façons elle a absolument besoin de ce travail, autant le faire dans la bonne humeur. Elle aurait eu le temps de regarder par la fenêtre et de gamberger durant ses dix jours d'arrêt, mais ça n'est pas son style, elle reste active autant que possible, rattrapant par ci par là le retard qu'elle voit s'accumuler dans sa maison.
Le lundi suivant, encore un peu affaiblie, elle voit le temps maussade, soupire, hausse les épaules et se dit que cette fois c'est parti pour quelques mois. Elle est en retard. Elle a bousculé un peu ses deux ados trop nonchalants à son goût, et part dans un brouillard pluvieux. Sa patronne lui montre sa joie de la revoir, le pharmacien, boudeur, lui conseille de s'y mettre au plus vite, l'épidémie est sur la région et un livreur vient de déposer une grosse commande dans la réserve.
Une fois de plus, elle ne voit pas passer la matinée. Elle ne s'est rien préparé pour le midi. Pendant la belle saison, d'ordinaire, elle se mitonnait un plat froid et partait manger dans le jardin public proche de la pharmacie. Agrémenté d'un étang, cet endroit, toujours très fleuri, lui avait été recommandé par sa patronne. Celle-ci lui avait aussi récemment conseillé le Sainte-Cécile, pour passer l'hiver au chaud, un bon plat du jour pas trop cher, et vous n'aurez jamais de problème.
Vous me voyez venir, non ? Si je vous raconte tout cela, c'est que je l'ai revue. Eh oui, un rapprochement était possible et voilà comment il s'est produit !
Le lundi suivant, Guillemette m'accueille avec empressement, me taquine un peu, et me fait retrouver le sourire par un bon mot dont elle a le secret. Elle a toujours la pêche, mais comment fait-elle ? Cela me laisse souvent perplexe.
En m'installant sur ma banquette contre le mur de bois clair, je me dis, comme si c'était l'aube de tous les temps, aujourd'hui lundi tout est possible. Incorrigible, je me vois vivre une si belle histoire, alors qu'elle n'est pas encore commencée. J'ai une imagination débordante, ça m'a bien servi dans ce métier quand j'étais pigiste, payé à la page, mais là, ça n'est pas forcément le meilleur moment pour divaguer. Il s'agit de garder son sang froid, d'autant plus qu'à l'instant même, Sylvia apparait. J'hésite à la reconnaître, emmitouflée qu'elle est dans un châle gris perle au dessus d'un manteau blanc. Elle s'installe près de moi, par nécessité, il n'y a plus guère de places libres. J'y vois le doigt du destin. Nous échangeons quelques propos anodins. Je prends le risque de lui dire que je me suis aperçu de son absence, elle m'explique en quelques mots sans se formaliser.
Les jours suivants, une espèce d'habitude se crée, ou alors, Guillemette, malicieuse, y pourvoit, je ne sais pas. Sylvia et moi nous retrouvons côte à côte chaque midi depuis lundi. Nous nous sommes amusés de ce rapprochement, mais Sylvia ne se départit pas d'un grand calme. Je m'enquiers de sa santé chaque jour, elle me remercie avec douceur. Nous sommes tombés d'accord pour le prix et la qualité du plat du jour, ça les vaut bien, d'accord pour la musique qui passe, en ce moment des grands airs de jazz, et pour tous les sujets futiles qui nous viennent. J'en sais un peu plus sur elle. Elle me pose deux ou trois questions sur mon métier, je ne cherche pas à passer pour un baroudeur endurci, ce qui parait la décevoir un peu.
Vendredi arrive. Exceptionnellement retenu par ma Direction en fin de matinée, pour retravailler sur un sujet d'enquête qui m'a déjà bien occupé, je songe à tout autre chose. Pourtant le thème m'intéresse, je l'ai bien potassé et j'ai pu montrer à l'équipe que je ne ménage pas ma peine. Mais là, le patron chicane sur plusieurs arguments que j'avance dans mon papier, et je ne veux pas en démordre. En voyant arriver midi, je me sens faiblir. Je lâcherais bien la partie pour avoir la paix. Mais mon orgueil et une certaine fierté du métier retardent mon départ.
Quand j'arrive au Sainte-Cécile, je suis encore un peu secoué d'avoir tenu tête avec cette détermination, tout en estimant que ça en valait la peine. Sylvia est déjà installée. Elle me propose le fauteuil placé devant elle. Je l'accepte sans bien vraiment me rendre compte sur le coup de cette offre précieuse. Je m'excuse de mon retard et je me mets sans détours à lui relater cette fin de matinée un peu tumultueuse. C'est la première fois que je lui parle concrètement de mon travail. Et maintenant, voilà que je m'emballe sur le sujet du jour qui porte à polémique : Pas de fumée, pas de déchets toxiques, des créations d'emplois directs et indirects, une énergie renouvelable compétitive, les éoliennes, ça vaut le coup. Accepter vingt mille pylônes haute tension, avec leur laideur et leurs ondes néfastes, et refuser quelques éoliennes parsemées sur le territoire - il suffit pour s'en convaincre de traverser le pays en train - c'était bien ça l'esprit français ! Et d'ailleurs, les citoyens y sont très favorables dans les sondages... Je me vois répéter, in extenso et en mieux, tout ce que j'ai développé le matin. J'ajoute qu'il m'arrive lors de mes enquêtes, de m'arrêter parfois au pied de ces grandes dames blanches, et combien leur harmonie et la régularité de leurs mouvements lents m'apaise. Qu'on ne vienne pas me dire que je ne connais pas le sujet, je l'ai potassé. Bien sûr, il y a des régions plus favorables que d'autres, mais jusque là rien à dire sur les emplacements choisis, j'ai quantité d'exemples en tête.
Je m'aperçois soudain que Sylvia est encore plus pâle que d'habitude. Elle n'a pas dit un mot et me regarde fixement. En quatre phrases, telle une tornade imprévisible, elle ravage mes arguments, et ruine mon futur.
Eh bien, oui, elle en fait partie, dit-elle, de ceux qui s'en sont vus imposés «dans leur jardin» - là, elle exagère un peu - de ces éoliennes, plus de soixante dix. Eh bien oui, elle en a plein les oreilles d'entendre ces trucs vibrer et gronder par grand vent, ça lui colle des insomnies et des maux de tête. Eh bien oui, elle en a assez de les voir clignoter la nuit, à cent vingt mètres de haut, elle qui, avant tout cela, adorait les ciels d'étoiles. Eh bien non, ce n'était pas moi, avec mes arguments médiocres qui vais lui rappeler à elle, Sylvia, les cinq années du combat perdu par les riverains.
L'assiette à peine entamée, elle se lève d'un bond, attrape sa veste, met dix euros sur le comptoir, et s'envole sans se retourner.
Un lourd silence s'installe aux alentours, chacun a le nez dans son assiette. Je me surprends à dire à haute voix : «Allons, allons, ce n'est pas si tragique».
Des sourires autour de moi et je pense : l'amour est une vraie fête foraine, mais on n'y gagne pas à tous les coups.
Il me reste toute ma vie pour m'en souvenir.
récit publié en janvier 2011