La dépêche

«Madame, s'il vous plaît ?

J'ai entendu mais ne me retourne pas tout de suite. Je suis rapidement accostée par un homme, de taille moyenne, fin de carrière ou jeune retraité, bien mis de sa personne, élégant même, et coiffé avec soin. Il a à la main un plan de la ville.

- Oui ?

- Madame ? Bonjour Madame, veuillez m'excuser si je vous dérange, mais... Ce monument devant lequel nous passons, n'est-ce pas un des bâtiments administratifs de la Mairie ?

- Non, non, c'est un hôtel particulier du XVIIIème siècle. Chaque été, des concerts en plein air sont organisés dans son beau jardin. C'est très agréable.

- Ah! Merci. Figurez-vous que je me trouve un peu perdu. Si vous permettez, je vous explique en deux mots. J'étais hier soir à Saint-Malo, j'ai pris la route ce matin sans me rendre compte tout de suite qu'on m'avait volé ou que j'avais égaré ma sacoche, donc tous mes papiers, mon mobile, ma carte bancaire etc. Je pensais bien que tout cela était dans le coffre de la Volvo, et c'est à proximité de cette belle ville que je m'en suis enfin aperçu. Après un passage au commissariat, je suis allé à l'Office de Tourisme, des gens charmants, pour ce plan de la ville. Et à l'instant, je file à ma banque pour régulariser ma situation.

Nous poursuivons un peu la conversation, et passant devant mon bar favori, je ne sais pourquoi, je lui propose un café à la terrasse. Une belle journée s'annonce encore et je suis d'une humeur joyeuse.

Nous nous mettons à discuter, ou plutôt il entreprend de me décrire dans le détail et avec une certaine décontraction, beau prince devant l'adversité, les méandres de cette histoire.

Elle commence donc à Saint-Malo et doit aboutir si tout se passe bien à Aix-en-Provence où il posséde un mas. Il est veuf et a alerté son fils, chirurgien à Marseille. Ce dernier va, par la banque, faire transférer mille euros, et tâcher de régler les frais d'hôtel directement. Le petit problème, c'est l'argent liquide pour faire quelques courses.

Je propose de lui avancer trente euros. Il se montre gêné mais accepte néanmoins. Nous nous fixons rendez-vous le lendemain, même heure, même adresse.

Il a de la classe.

Le lendemain, il y est, bien sûr, toujours aussi élégant et bienveillant malgré ses tracas.

Il me parle un peu de ses affaires personnelles, de sa mère décédée il y a quelques mois, de la grande maison familiale qu'elle lui laisse au coeur de Saint-Malo, de son fils unique et de ses trois petites filles, Ariane, Céline et Bettina, de son épouse décédée il y a maintenant six ans. Ils s'aimaient beaucoup, mais elle a été hélas très jalouse. On sent que du temps a passé.

Etienne a 59 ans et est retraité de la Brigade Financière de Marseille.

Il est aussi écrivain. Sa plume le guide vers des romans policiers inspirés de son précédent métier ainsi que des livres d'anecdotes historiques du pays d'Oc où il a passé toute sa vie professionnelle.

Il ne manque pas de s'enquérir avec précaution d'indices sur ma propre vie, c'est élaboré avec une telle délicatesse que ça en est touchant.

Il semble fortuné mais sans ostentation.

Pour ce qui était de ces affaires qui nous ont par hasard réunis, ça va moins vite que prévu. Les banques sont des entités régionales, il faudra un délai d'un ou deux jours supplémentaires pour le transfert des fonds prévus.

Plus compliqué aussi son hébergement. Il a pu loger en centre-ville la veille au soir, mais les ouvertures simultanées du Congrès National des Médecins Anesthésistes et du Festival du Court Métrage ont rempli tous les hôtels de réservations. Il n'a pu trouver une place qu'à six kilomètres de là, près d'une sortie d'autoroute.

Nous ne sommes pas si loin de chez moi. Il fait beau, je n'ai rien de prévu ce matin. Je propose de lui prêter ma bicyclette. Il m'exprime toute sa gratitude et m'accompagne jusqu'à la maison. Tout en allant d'un bon pas, il me raconte mille histoires, il est charmant et enjôleur. Il accepte quarante euros de plus, me promettant de ne jamais oublier ma gentillesse et ma prévenance. Il en profite aussi pour m'inviter dans son mas dont il me donne l'adresse, là-bas près d' Aix-en-Provence.

Il m'écrit en même temps un charmant petit poème sur le coin d'une enveloppe, qui parle du passé du présent du futur et que l'instant semble lui avoir inspiré.

Il viendra me rendre la bicyclette demain matin sans faute, et l'argent.

Troisième jour de cette histoire.

Je reviens un peu en retard du marché. Déjà là, sur le seuil de ma maison, avec le vélo, Etienne se met à me gronder un peu, mi-figue, mi-raisin :

« Jamais il ne faut laisser votre maison ou votre garage ouverts, vous prenez des risques, ce n'est pas bien. Promettez-moi de ne pas recommencer, quelle imprudence ! Toujours un tour de clef, s'il vous plait, Madame !

-Mais c'est pour vous, que vous n'attendiez pas dehors ! -Non, non, c'est une très mauvaise idée, le monde est plein de gens malveillants.» Il est craquant, il se fait câlin, mais je n'aime pas son regard, si près de moi.

« Vous savez, j'ai déjà un soupirant, à Rouen, et mon fils arrive tout à l'heure.» Il me propose alors de nous inviter demain midi tous les deux dans un bon restaurant pour me remercier de ma gentillesse et de toute cette attention que j'ai pu lui porter. Il me confirme bien que le lendemain, il aura les mille euros. Son fils Denis le lui a dit ce matin, et cela le réjouit, car on est toujours un peu embarrassé d'être tributaire de quelqu'un d'autre, et de plus qu'on connait à peine ! me fait-il avec un clin d'oeil. Il est vraiment éblouissant. De fil en aiguille, il me conduit tout doucement à ce que je lui avance encore trente euros, -ça ferait un chiffre rond- un nouveau portable à prévoir, et je ne sais plus quoi encore. Il enrobe tout cela d'anecdotes, de souvenirs, de mots d'esprit, de gentillesse. Il me dédicacera, à moi qui étais brune, le livre qu'il va terminer prochainement, avec des photos de la Provence, plus poétique celui-là, qui parle de la beauté des femmes du Sud et de ce mélange de douceur et de douleur devant le temps qui s'enfuit.

Est-ce que j'aime les voyages ? Il m'invite à Bali avec lui en octobre...

« Si vous n'êtes pas là demain, ne vous inquiétez-pas, chère Madame, je vous mettrai ce que je vous dois, ainsi que mon nouveau numéro de mobile dans votre boîte aux lettres. Est-elle sûre au moins ? Et surtout n'oubliez-pas pour votre porte ! Comment peut-on être si confiante ?»

LE DON JUAN DE LA CARTE MICHELIN ARRETE

(Envoyé spécial S.Cottin.Sud-Ouest)

Les gendarmes ont interpellé hier un sexagénaire qui partait avec les économies et les voitures de ses conquêtes.

Après avoir passé quelques nuits d'hôtel aux frais de l'une de ses princesses éplorées, Patrick a pris hier ses quartiers dans les geôles de la gendarmerie de C. Cueilli au petit matin par une dizaine de militaires en planque au pied de sa chambre à A., ce bourreau des coeurs et des porte-monnaie devrait bientôt être mis en examen pour abus de confiance. C'est au cours d'une patrouille de routine que le peloton de surveillance et d'intervention de la Gendarmerie avait, un peu plus tôt dans la nuit, retrouvé la trace de ce beau parleur, passé maître dans l'art de voler les cœurs en même temps que les économies et les voitures de ses conquêtes. Aussi charmant qu'élégant, cet ancien militaire de 60 ans sillonnait ainsi depuis quelques années la France à la recherche de dames en mal de tendresse et / ou en mal de galipettes. Mais alors que la gent masculine est souvent poussée à d'incroyables gesticulations sentimentales pour arriver à ses fins, celui-ci restera sans doute dans les annales de la drague pour avoir réinventé le coup de la panne sans voiture.

«A L., ce week-end, il passait à l'attaque en expliquant à ses futures victimes qu'il était nouveau dans la ville et que sa voiture était au garage», raconte un enquêteur.

«Un vrai baratineur, avec un bel accent du midi. Malgré des échecs, il paraît que cette technique finit toujours par marcher. En l'occurence, il s'est fait, ici, offrir des restos et des nuits d'hôtel.» Rien de particulièrement illégal s'il n'avait pas également pris l'habitude de poursuivre sa route à bord des voitures de ses amantes, sans même parfois avoir payé de sa personne. Beaucoup moins loquace à l'heure de passer à table devant les gendarmes qu'il ne l'était face à ses victimes affamées, Patrick leur a tout de même avoué ne jamais avoir connu une journée sans réussite.

A part cette dépêche, que je lis par hasard dans le quotidien local, à la Médiathèque, je n'ai plus jamais de ses nouvelles, évidemment ! Plus tard, j'ai l'idée de vérifier les renseignements qu'il m'a laissés sur l'enveloppe. Je ne retrouve nulle part le nom d'Etienne Massac, vu qu'il s'appelle Patrick, ni son adresse. De plus, le code postal d'Aix-en-Provence est faux. Ah si j'avais commencé par là !

Je suis en colère contre moi-même, un peu honteuse. Si naïve. Je n'ai pas envie de me rendre à la Gendarmerie ajouter ma petite plainte à celles de toutes les autres, sans doute plus escroquées que moi. De plus, il ne m'a même pas dérobé ma bicyclette, et m'a donné de précieux conseils, ce filou ! Il est un connaisseur en friponneries !

Je me suis longtemps demandée si finalement j'ai ou pas passé un bon moment, même sans compter ce qu'il m'a coûté. Je ne sais toujours pas y répondre.

Et puis, que peut-on croire de la parole de quelqu'un qu'on rencontre pour la première fois ? Quelle fiabilité possède-t-il, alors que n'est même pas amorcé cet apprivoisement réciproque si cher à Antoine de Saint-Exupéry dans «Le Petit Prince» ? Je me promets de réviser mes classiques. On ne me reprendra pas avant longtemps !

Mais le charme, quel effet !

récit publié en mai 2011

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