L'aubépine

J'ai toujours mon petit carnet avec moi. Je prends des notes : vieillir, percevoir le temps, acuité nouvelle, élan vital, liberté vivifiée. C'est un travail de préparer sa sortie. J'en entends : restez active, curieuse, engagée, intéressez-vous aux autres et au monde. Le jeune conférencier n'arrête plus. La médecine, l'accompagnement dans l'empathie, la place de l'éthique, la charte des personnes âgées, et la compassion, et la dignité... Mais qu'en sait-il, lui ?

 

 

Eh bien, si vieillir, c'est un travail, comme il a l'air de le dire, je me sens fatiguée de travailler ! Je ressens comme une sorte de soulèvement général, d'indignation. Des mots, j'en ai assez. Je sens bien que ce n'est pas ce qu'il faut, mais je m'emporte intérieurement de toujours regarder vers le passé, je m'emporte de vivre ici dans un monde disciplinaire et aseptisé, je m'emporte d'imaginer un futur médiocre et répétitif. Pendant les premières semaines de mon séjour, je me suis parfois demandée pourquoi, malgré mon envie d'avoir la paix, je me suis retrouvée là. Mais, c'est vrai qu'après un incident de santé, un passage à l'hôpital -là, on redevient tous des enfants- puis des complications dans mes papiers, venir à l'Aubépine, pourquoi pas ? Après tout, là ou ailleurs... Et puis le nom du lieu est charmant. Les fleurs odorantes des buissons d'aubépine m'ont toujours plu, me ramènent à d'aimables souvenirs champêtres. Pendant quelques semaines au printemps, c'est bien agréable. Mais, le reste de l'année, on s'y arrache la peau. A mon âge, elle est devenue translucide, d'autant plus fragile. A l'image de la vie, quelques moments parfumés et puis s'accrocher s'écorcher si souvent. L'encyclopédie de la bibliothèque dit que la fleur d'aubépine est préconisée par les herboristes dans les états de chagrin, mais que trop en prendre provoque la somnolence. Moi, ça fait quatre ans que j'en prends de l'Aubépine, et à forte dose. Et mon chagrin persiste, et ma colère monte, ça semble bien me faire l'effet inverse ! Je déteste cette vie insignifiante, où je me sens tellement isolée au milieu du monde. Et que dire du paysage ? Depuis ma chambre, j'ai hérité d'une vue peu ravissante, sur l'autoroute toute proche, et la déchetterie du village. J'ai échappé de peu à la vue sur le cimetière, depuis l'autre aile du bâtiment. A mon arrivée, je pensais pourtant être de bonne volonté. J'avais encore en tête des idées créatrices, je m'imaginais pouvoir supporter la transition en amenant des morceaux de mon ancienne vie. Pourquoi pas renouveler à la cuisine de l'institution la bonne soupe que je me mitonnais chez moi et que j'aimais tant. Les ingrédients, je les connaissais par cœur : un poireau moyen, deux carottes, trois oignons, quatre pommes de terre, cinq gousses d'ail, un peu de céleri, du sel, du poivre, de l'échalote et quelques condiments que j'aurais sous la main... Hélas, c'était sans compter sans les conditions draconiennes de l'accès à la cuisine. «Mais madame, vous n'y pensez pas, vous voulez qu'on ait les services d'hygiène sur le dos, qu'on nous remette en cause pour l'accréditation des lieux» qu'on m'a répondu comme si j'avais dit là une grossièreté. J'ai aussi un peu joué aux cartes mais mon partenaire de belote est mort d'une maladie foudroyante au bout de trois mois. J'ai sympathisé avec un résident. Hélas sa famille l'a repris, il leur coûtait trop cher. Il était pourtant bien gentil, ce monsieur. Il y a un tel mouvement dans cet endroit, difficile de s'attacher ! Un aumônier vient nous rappeler avec une régularité obsédante que ça ira mieux après, et je vois passer de temps à autre quelques femmes bénévoles si ruisselantes de bons sentiments que ça m'est devenu insupportable. Ne peuvent-elles pas être un peu normales ? De ma modeste place d'usager, bien usée, je peux mieux étudier cette sorte d'indifférence polie qui gouverne ici beaucoup de relations. Et m'en exaspérer en silence. Il est loin le temps où j'écoutais les chansons à la mode avec délectation, où je croquais dans la vie avec insouciance ? La visite d'Émile et de son accordéon, le samedi, commence à me taper sur les nerfs. Mais ça fait de l'animation, alors rien à redire. Dans cette vie, j'ai l'impression de ne plus être capable d'admiration pour rien, ni ouverte à la nouveauté. Mes pensées sont négatives. Je n'ai plus envie d'apprendre. Je ne m'habitue pas à vivre dans ce monde qui me dépasse. On court toute sa vie pour se tenir à peu près à jour des innovations qui viennent sans arrêt jusqu'à nous, on pense au retard à ne pas prendre, et un jour on se rend compte qu'on n'y arrive plus. Pour les jeunes, tout est à découvrir, en permanence, ils ne jurent que par la nouveauté. Tout va si vite. Les anciens n'y réussissent plus. Et les morts, qui nous ont tant appris, sont toujours, et de plus en plus, en danger d'oubli. Que fait-on de la mémoire, qu'est devenue la transmission, dans ce monde de l'immédiat ?

Germaine, la doyenne, est partie la semaine dernière, elle avait cent six ans. Ah ! dans ce bas monde, faut-il donc avoir cent ans pour commencer à espérer être un peu choyée ? Tous les yeux soudain se tournent vers vous. Mais avec l'augmentation de la durée de vie, bientôt tout ça deviendra banal ! Mon voisin Roland, que j'entends même à travers la cloison, avec son manque total d'éducation, tous les jours, cela devient vraiment épuisant. J'ai tout essayé en vain. Il n'a que lui comme centre d'intérêt, il faut toujours qu'il se parle tout haut : aïe mes pieds... déjà une heure et demie... y a de la poussière... où est passée ma bouteille... ah quelle fatigue... ce soir télévision... il va pleuvoir... rien à faire... perdu mon mouchoir... S'il pouvait se taire un peu de temps en temps, celui-là, il est partout comme chez lui, s'extasie de tout, s'impatiente de tout, ne prend aucune précaution comme s'il ne nous voyait pas. Il s'ignore malveillant. Je ne sais pas l'envier, alors je le hais en silence. Et cette Marionnette, enfin Marie-Antoinette, qui n'arrête pas d'éternuer en s'agitant, c'en est fini de lui dire : à vos souhaits ! à vos souhaits ! Ses souhaits, je n'en ai rien à faire ! Quant au veilleur de nuit, je le retiens ! S'il est de mauvaise humeur, il ordonne le couvre-feu et m'empêche de voir la fin du film. Et pourquoi m'a-t-on contraint à porter un chapeau mexicain pour le carnaval ? J'ai toujours détesté ça, me déguiser. Et toutes ces surveillantes dont on n'a pas le temps d'apprendre le nom, il en passe tellement, si sûres d'elles. Fatigant ! Elle m'agace, l'animatrice qui, avec un sourire crispé, répète à l'envi : «Je suis payée pour vous faire plaisir !» J'ai rencontré le spécialiste pour mes pauvres yeux vieillissants, je me suis sentie bousculée, ça n'allait jamais assez vite. De panique je me suis emmêlée dans mes réponses. Il a fallu recommencer, et le médecin qui regardait sa montre, quel enfer ! Faut-il que j'attende encore dix ou quinze ans pour finir par me supprimer avec mon cordon de robe de chambre. Tout ce temps-là pour quoi ? Me retrouver dans le quartier des indigents du cimetière, avec quelques croix de guingois autour de la mienne et un médiocre bouquet de fleurs artificielles ? Pourtant, on dit ici que tout le personnel est aimable. Mais alors c'est moi qui ne dois pas l'être, aimable. On me dit que je grogne toujours, alors autant être un ours. Je vis entre colère et remords, orgueil et honte. Je voudrais tout oublier, oublier surtout le pourquoi de cette réclusion. Depuis plusieurs mois, je n'arrive plus à me rassembler, à y voir clair. Et personne pour m'ouvrir un nouveau chemin. Faut-il les blâmer, au fond, tous ces gens, un peu vulgaires, qui, à tout moment, parlent haut et sans respect. A l'Aubépine, et sûrement ailleurs, nul n'est vu, vraiment reconnu. J'ai souvent été de ceux et de celles qu'on ne voyait pas, de tous ces petits métiers méprisés et pourtant indispensables. Des lieux qu'on préfère ne pas voir, du personnel qui ne vous remarque plus, ne vous reconnaît plus, parce qu'il n'est lui-même pas si souvent gratifié ni distingué, et qui doit ruminer sur sa maigre paie. Et cette lassitude qu'il doit avoir d'être avec ceux qu'il n'a pas choisis. C'est sans doute pour eux déjà assez éprouvant de penser à tous ces problèmes laissés ailleurs. Assez pénible de se souvenir qu'ils vont les retrouver ce soir, ceux qu'ils se disent préférer, mais dans quel état ? J'ai perdu peu à peu tous les moteurs pour continuer d'agir, la joie de vivre, la peur de mourir, la fierté dans le regard des autres... Je vis dans un îlot d'archaïsme, un espace devenu étranger au monde. Génération isolée, chacun et chacune au milieu de tous les autres, à cet âge, comment faire pour continuer ou réapprendre à communiquer ? Il faut être deux. Où est l'autre, insaisissable. Dans ces endroits, chacun s'entre-tue en douceur à force de coups bas, de paroles sournoises ou provocantes. Je vois bien que je commence à souffrir d'une dépendance physique, c'est bien évident, mes courtes hospitalisations me l'ont amèrement rappelé. Et je vois aussi qu'on me soigne de moins en moins bien. C'est la course tous les matins, pas souvent les mêmes personnes, je me sens parfois un peu perdue, étourdie. Hasard d'un manque provisoire de personnel ou déjà les effets de la crise rampante qui s'infiltre dans les lieux de soin ? Partout on parle de faire des économies. Il faut s'y attendre. J'ai découvert par hasard dans une de ces revues «de mon âge» un récit horrible qui se déroule dans un futur qui me semble si proche. Je trouve cela d'un très mauvais goût, mais pourtant je ne peux m'empêcher d'y revenir.

 

 

 

Métro.

«Le vieil homme est encore en haut de l'escalator quand la rame du métro, assourdie, se fait entendre au loin. «Inutile de te presser, tu n'as pas un train à prendre» pense-t-il en souriant intérieurement. Ce n'est pas le moment de se faire remarquer ou de prendre des risques. Il laisse passer plusieurs groupes impatients et relève le col de son manteau. Il a répété les gestes devant son miroir. Il récapitule rapidement en pensée, non non, il n'a rien oublié, il a bien eu le temps de préparer tout cela. Cependant, il se trouve maladroit, cette mallette à la main. Une accalmie dans le flux des usagers lui permet d'agripper de justesse la rampe et de prendre la marche de l'escalator, qui à cette heure-là, est en mode rapide. Arrivé en bas, il peut constater que les affiches sont toujours là. Collées régulièrement le long des couloirs du métro, elles rappellent de façon péremptoire ce qu'il sait déjà : «six heures-dix heures / seize heures-vingt heures, aux heures de pointe, les vieux, laissez la place». La campagne d'affichage précédente, encore plus explicite, a du être retirée suite à une plainte du Mouvement Multi Générations. Né au début du pic du Papy-boum, ce mouvement humaniste a eu une certaine influence pendant quelques années, mais il est en perte de vitesse et cette victoire symbolique contre l'affiche insultante semble bien être l'une des dernières. D'autres plaintes ont fait long feu. Suite au coup d'État et à la nouvelle Constitution, votée le deux janvier de l'année précédente par l'Assemblée Nationale et le Sénat, -moyenne d'âge des élus : trente sept ans- l'influence des «anciens» a été sévèrement réduite. Coup sur coup plusieurs lois restrictives sont votées, dont la plus significative a été l'interdiction des rassemblements de plus de trois personnes âgées. En effet, suite à la dégradation rapide des conditions de vie des inactifs, il a fallu faire face à de nombreuses manifestations suivies d'échauffourées inter-générationnelles qui ont fait des victimes. Il faut maintenant toujours pouvoir justifier d'un emploi pour ne pas basculer dans le monde des vieux. Et c'est définitif après soixante quinze ans. Les quinquas et sexas qui ont dominé la vie politique et sociale sans partage pendant des décennies et conduit le pays à sa ruine, le paient maintenant très cher, tant humainement que financièrement. De plus des Commissions sévères ont été instaurées à travers le pays et s'attachent à supprimer le plus possible leurs droits anciens, comme voter, conduire un véhicule... De plus, un certificat annuel de bonne conduite est exigé pour les septuagénaires et plus. Les plus jeunes ne supportent plus les Taties Danielle, du nom d'un film qui a fait beaucoup rire quelques décennies plus tôt. Car ça ne rie plus ! D'autres restrictions sont peu à peu mises en place et l'euthanasie grandement facilitée, un choix qui somme toute arrange tout le monde. Beaucoup, qui en d'autres temps l'ont réclamée, s'en mordent les doigts. Par un curieux parallèle de l'histoire, on est l'année où se situe l'action d'un film de science-fiction, «Soleil Vert», sorti en 1973, tiré d'un roman appelé «Make room, make room», (dégagez, faites de la place). Tout est dit !

Le vieil homme se fait discret. Il sait bien qu'il n'est pas dans les clous. Autour de lui, des jeunes à oreillettes, écrans fixés sur la manche, ou micros intégrés au bandeau frontal, sont à peine dans ce monde réel, peu préoccupés de leur entourage, en tous cas à cet instant, car un attroupement est toujours possible autour d'un rebelle. Il sait bien que la France est vide, à l'exception de ses métropoles où se sont réfugiés les troupeaux haineux et avides, grelottants de tristesse. Il ne s'est pourtant pas décidé à rejoindre les collectifs et communautés qui se sont un peu développés dans les zones les plus désertes voire déshéritées de l'hexagone. Sa vie en ville, qui lui a apporté bien des plaisirs, est devenue une peau de chagrin. Tant qu'à finir, il veut le faire dans l'honneur. Ce sera pour la prochaine rame, ou la suivante. Le plus difficile sera de s'y introduire mais il compte sur cette espèce d'indifférence que chacun semble vouer aux autres. Il se sent soudain dévisagé pour la première fois, il ne s'agit pas de paniquer mais d'appliquer au plus vite le plan prévu. Il entre rapidement dans la rame qui, par chance, se présente à l'instant. Il n'a que quelques secondes pour entrouvrir la mallette...»

 

 

 

 

Bien sûr, la suite de cette histoire je la connais, qui tourne à l'horreur, désespérante. Je sens que ma décision se précise et viendra, en temps voulu. Je ne veux pas être une victime de plus de cet eugénisme gris dont on entend parler à la télévision, un sujet de société comme un autre. J'appréhende de retourner aux hospices de vieux des siècles précédents, de vivre l'isolement du grand âge, de ne pas avoir les soins, le soulagement de mes douleurs, ou l'attention naturellement bienveillante qu'on espère pour la fin de sa vie. Ou bien il me faudrait, comme on entend dire parfois, lutter jusqu'au bout contre une longue maladie, alors que j'aimerais simplement l'accompagner sans douleur, en faire une dernière amante, certes dévoreuse mais paisible. Il me semble bien que je ne pourrai pas prétendre à tout cela. On ne me voit pas beaucoup, mais quand ils vont constater mon absence, je vais devenir un problème à résoudre. La fugue fait entendre en moi sa petite musique, plus qu'une escapade, une vraie fuite, une échappée définitive sinon belle. Tout en me sentant «bonne à jeter», je pense que je possède encore cette indéniable énergie du désespoir, cette force qu'on garde pour un ultime combat. Comment faire ? Est-ce que je vais, en attendant la nuit, me cacher dans ce local exigu que j'ai repéré à l'écart, là où, au hasard des jours de la semaine, Manuel, le jeune employé de la maison, déplace et range les grands bacs métalliques et tout le matériel utile au jardin ? Manuel depuis son arrivée il y a quatre ans, je l'ai toujours connu, grand blond dégingandé, toujours souriant, un bon mot pour chacun, une perle pour régler tous les petits problèmes techniques d''un endroit comme ici, ainsi que pour ramasser les «poids-lourds», les vieux qui chutent dans la journée. C'est un peu comme ça que j'imagine mon unique petit fils qui, d'après mon calcul doit avoir atteint ses vingt cinq ans. Imaginer, il n'y a plus guère que cela de possible quand les liens sont rompus à ce point. Vais-je profiter au contraire de ces moments de la journée plus animés pour partir en promenade, m'éloigner le plus possible et me trouver une cachette ? Oui, ce doit être la bonne solution. Je poursuivrai ensuite à la nuit tombée s'il le faut.

 

 

Ma décision est prise, je passe des jours palpitants. Toute mon énergie intérieure est orientée vers ce but. Comment réussir ma sortie, ne pas me faire repérer, trouver la bonne excuse s'il le faut, mettre de côté un peu de réserves pour ces quelques kilomètres à franchir, ne pas me précipiter, ne pas traîner cependant, et savoir me cacher, car on pourrait bien, peut-être, me rechercher...

 

 

C'est aujourd'hui. C'est une belle journée. Je suis un peu fébrile, bien sûr. Mon regard est mouillé mais lumineux, quand il traverse une dernière fois celui de mon entourage. Comme une invite ultime et dérisoire. Mais ils sont tous si absorbés. Il faut y aller.

 

 

Tout s'est passé comme prévu. Bons repères. Déterminée. J'y arrive. Douceur du couchant. Mes vertiges me reprennent. Nuque épuisée. Frissons. Trop regardé les étoiles la flèche des cathédrales les moutons blancs dans le ciel. J'écris avec peine. Encore quelques mots, quelques pas. Je vois trouble. Plus vraiment là. En nage. Reste à franchir le gravier. Toucher le rail glacé. M'y coucher. Fermer les yeux...

 

 

Un acte de naissance, un acte de décès, et entre-deux, quelques bêtises, quelques souffrances...

récit publié en octobre 2011

L'aubépine