Guerre des nerfs
«Ici c'est la guerre des nerfs. J'ai un peu tardé à te répondre. Imagine comme je me trouve ennuyé dans cette maison de fous. Mais imaginer cela, ça n'est pas envisageable. J'en prends plein la tête, mais je garde au fond de moi la douce image d'une fleur de printemps qui te ressemble»
J'ai à peine le temps de dissimuler la carte de vœux que je destine à Angelika que la porte de ma chambre s'ouvre avec brutalité, laissant apparaître, comme d'habitude, ma mère au bord de la crise. J'en ai pris mon parti depuis déjà quelques années. Ma mère est dérangée, du moins en ai-je depuis longtemps l'impression, un jour affectueuse, disons normale il ne faut pas exagérer, un autre jour survoltée ou hermétique.
«J'en ai jusque là ! Tu ne vas quand même pas passer toute ta vie dans ta chambre à lire ! Et ne t'avise pas de répliquer quand je te parle !»
Je ne me rebiffe jamais, du moins plus depuis longtemps, c'est dans ma manière. Cela, ma mère semble ne s'en être jamais aperçue, ou alors je l'agace d'autant plus qu'elle pressent qu'elle n'a plus beaucoup de prise sur moi. Mais au fond, que ressent-elle exactement, du fond de quelles pensées marécageuses essaie-t-elle de surnager ? Je n'en sais trop rien.
Cette fois-ci, je ne lisais pas. Mais de lire, cela m'arrive en effet souvent. Dès que j'ai été capable de déchiffrer et de comprendre les mots, il y a une dizaine d'années, les livres sont devenus pour moi comme des vaccins contre les absurdités et les dérangements de la maison, des lieux de tranquillité et d'apaisement. Et même s'ils sont pleins d'épouvantables messages, je les considère sans les vivre vraiment, je les étudie comme un chercheur, comme un entomologiste les insectes, comme on apprend l'Histoire sans en endurer les batailles et les bains de sang. Devant mes yeux curieux passent romans et documents, émotions, conflits cornéliens, carte du Tendre, atlas, notices techniques et sentiments. La vie des autres, la vie d'avant, la vie en marche, comme des moments de découverte et de compréhension, de surprise et d'étonnement.
L'un des premiers écrits de ma vie d'écolier avait été un petit poème de quatre vers, des mots tout simples que je venais d'apprendre en étudiant l'alphabet syllabaire :
Un jour le câlin,
Un jour la calotte.
Ce soir la douceur,
Demain la douleur.
Cela, bien sûr, avait surpris mon institutrice et m'avait permis d'être regardé différemment. Je me souviendrai longtemps que j'avais alors pu rencontrer d'autres adultes plus équilibrés et que j'en avais été apaisé.
Pour en revenir à mes relations avec ma mère, quoi que je fasse, cela ne lui convient pas. C'est comme ça. C'est comme ça depuis toujours. Non pas qu'elle soit méchante, quoiqu'elle l'a été. Elle est surtout compliquée et inexplicable. Je ne lui en veux pas, je sens bien que c'est le maximum qu'elle puisse faire. J'ai souvenir d'avoir vécu mes premières années entre un autoritarisme désagréable quand elle me collait des trempes bien senties, et une affection déplacée quand elle me prenait dans son lit. Elle louvoyait toujours entre des comportements contradictoires. A tout le moins, elle était inaccessible, son comportement impénétrable. Ce n'était ni autoritarisme ni faiblesse, c'était surtout n'importe quoi. J'avais pu assimiler tout cela et y mettre autant que possible le recul nécessaire. J'avais saisi que pour me sauver, il me faudrait vite devenir autonome. Alors j'avais cherché et avancé dans cette voie.
«Et tu as vu l'état de tes sandales, à moitié massacrées ? Monsieur, sous prétexte que trois types du lycée avaient décidé qu'il fallait manifester, il a perdu sa journée à traîner je ne sais où ! Il a voulu faire le malin, et maintenant ? Ah ! Tu es bien comme ton père. Allez, viens, Museau, donne la papatte. Et si on allait faire un titour au parc. Dépêche-toi, Museau, mais il va me rendre folle ce chien !»
Cette référence aussi soudaine qu'incompréhensible à mon père me surprend un instant. Nous vivons tous les trois à la même adresse, mais le métier de mon père le fait disparaître des semaines entières. D'ailleurs, qu'il soit là ou pas, c'est un peu pareil, elle s'adresse à lui de la même manière. Il a, du reste, une disposition assez permanente à se fondre dans le paysage ou alors à lécher la main de sa femme, elle qui le punit plus souvent qu'à son tour. Mon père connaît-il cette maladie, si elle en a une, et dans ce cas ferait-il partie de ces êtres exemplaires devant les troubles ou les affections alambiquées de leur conjoint ? A-t-il au contraire accepté par lâcheté ou pour une autre cause plus complexe le caractère quotidiennement haïssable de cette épouse ? C'est là que vient définitivement s'échouer ma compréhension des comportements adultes. Mais jamais je n'ai osé entamer une conversation avec mon père sur ce sujet. Celui-ci, qui me semble bien neutre en matière d'affection, est peu disposé à la discussion. Il fuit, par des entourloupes humoristiques qui ne me permettent pas de progresser. Certes, cet humour me montre bien que c'est un homme intelligent, et sans méchanceté. Il déclame que c'est l'excès de sérieux qui rend bête ou dangereux. Et après, qu'en conclure ? Parfois, je vois subrepticement passer chez moi-même un trait de caractère, une expression, une parole... que je n'aime pas chez mon père, et j'en suis contrarié.
A l'instant, les conflits conjugaux tournent autour d'une alliance qui aurait été égarée. Puis, ils se disputeront au sujet du tirage spécial du loto du vendredi. Et la vie continuera, ma mère repartira en jérémiades ou en silences pesants pendant qu'en sourdine une quelconque radio nostalgique va nous rabâcher encore qu'on n'a pas tous les jours 20 ans chez Laurette.
«Tu te rends compte, neuf mille euros pour une prothèse dentaire, et avec ça, c'est encore pas de l'or, c'est que de la céramique ! Mais alors, vaut mieux s'acheter une nouvelle salle de bains ! Eh, tu m'écoutes un peu ? Le seize est non-partant, ah, je n'ai jamais eu de chance ! Bon, faut que je me dépêche, j'ai oublié des surgelés dans la voiture. Je t'ai dit ? La dernière fois que j'ai vu le docteur, il m'a conseillé de me reposer ! Eh là, j'ai pas que ça à faire ! Et je me cache pas de le dire !»
Après avoir réfléchi un peu sur l'Injonction Paradoxale dite du double bind, je vais reprendre la lecture du Traité de la Cabane Solitaire. Je dois aussi retravailler sur le mythe de la Caverne de Platon. Au milieu de tout cela, encore une fois, je me dis que la vie est sans doute un peu bizarre...
Mais bientôt, j'aurai dix-huit ans. Je vais pouvoir rejoindre Angelika que j'aime beaucoup. Et alors, même si parfois l'attitude d'Angelika me semble tout à fait opaque, je me dis que oui, nous allons être heureux.
récit publié en juillet 2011