Dans la rue, j'ai vu l'image...
...de l'enfant, de quatre ans peut-être, tout fier de lui, et qui répète sa phrase dix fois à son père occupé au téléphone, oreillettes, regard dans le vide, gestes méthodiques, un homme sérieux, en affaires, rictus figé vers le bas et qui parle de voyages ou d'argent « j'y suis allé... ça m'a coûté... ah, tout est payant, les navettes, les parkings, à côté le prix de l'avion, c'est pour trois fois rien... » L'enfant répète encore et encore :« regarde papa, mon vélo, y fait un bruit de voiture », « regarde papa, mon vélo », « papa, mon vélo, regarde, il fait un bruit de voiture »... Apprendre l'incommunicabilité, c'est le moment pour toi, petit...
...de la jeune fille, haletante, traînant sur le trottoir sa lourde valise mauve à roulettes, un œil rivé sur l'horloge de la gare si proche. L'aura, l'aura pas, ce TGV qui l'emmènerait jusqu'à l'aéroport, pleine de ses projets, de ses envies ? Rassure-toi, mademoiselle de la dernière minute. Le train a du retard. Quelques instants, ça suffira. Cette fois, tu as de la chance. Savoure.
...des déambulations familiales du dimanche après-midi. Plusieurs générations, des sensations diverses. Des sous-groupes. Des joies, des tristesses. Une harmonie, tout de même.
...des longues conversations de la grand-mère à son petit chien. Tous les jours, à la même heure, elle vient s'asseoir sur ce banc, son banc. Ne voit personne d'autre que lui. Ne parle à personne d'autre qu'à lui. Qui l'écoute...
...d'un jeune homme sur sa bicyclette neuve. Vive allure. Risques pris à tout instant. De prime abord, on voit, sur son nez, un large sparadrap blanc, en forme de croix de Lorraine. Il guérit d'une blessure récente. Il a un casque sur les oreilles. Fasse qu'il traverse les prochains jours dans la paix... Qui n'a eu sa part d'inconscience ?
...de la femme svelte à la robe rouge et aux longs cheveux bruns. Ses regards sont tendres et amoureux. Elle tient délicatement le bras de celui qui l'accompagne et qui semble ignorer cette chance. Le voilà, lui, toujours en grande conversation avec deux autres hommes. Elle le regarde, encore et encore. Lui. N'écoute même pas ce qu'il raconte aux autres. Elle le tient par le bras. Elle le tient. Lui.
...de la petite écolière triste qui rentre du CP. Elle a eu son premier mauvais point, un orange. Elle a de la peine. On ne lui a rien dit, que ce serait comme ça aussi, l'école primaire. Où l'on apprendrait plein de choses, et des difficiles à digérer. Des semaines entières qu'avec un acharnement d'enfant inquiète, elle s'appliquait à recevoir chaque jour un bon point vert. Quel programme ! Mais ce soir... Elle ne l'a pas fait exprès. Sans doute n'a-t-elle pas assez réfléchi, selon madame (« Réfléchis un peu, quand-même » !). Et le geste fatal : Elle a marché sur le pied de la maîtresse. Elle ne se savait pas précipitée. C'est quoi précipitée ? Elle se croyait simplement enthousiaste, désireuse...
...de la femme élégante aux traits tirés. Perplexe devant la vitrine du salon spécialisé et de la boutique, elle se dit qu'un petit massage lui ferait le plus grand bien.
...de l'enfant d'un an qui marche à peine et dont la maman tient la main : il avance à l'aveugle car, par négligence, on lui a enfoncé le bonnet jusque sur le nez. Qui s'en apercevra ? Quand ? Un homme en voiture s'arrête. Cherche-t-il son chemin ou a-t-il vu cet épisode comique ? Voilà. Une conversation qui les réjouit tous. Et un bambin soulagé, tout joyeux.
...de celui qui passait chaque jour, vers les neuf heures du matin. Bel homme, encore jeune, svelte, calme. Un bouquet de lys à la main. Où allait-il ? Rejoindre qui ? La chanceuse ! Cela m'effleurait, mais j'avais tant à faire. Et puis, je ne l'ai plus vu. Pendant quelques mois. Déménagement ? Vie commune ? J'y pensais de temps à autre. À cette si belle gerbe de lys. À ces délicates attentions. Un peu plus tard, ma voisine m'apprend son histoire, et sa mort. Maladie grave, six mois après celle dont il fleurissait la tombe, maladie grave. Deux destins incrustés, deux prénoms sur une dalle de granit, quelque part.
...d'un enfant dont le regard est attiré par le ciel. Il admire les vapeurs rectilignes générées par les A320 ou les 787. Nouveaux oiseaux migrateurs. Moi quand je serai grand, j'irai aussi, pense-t-il. Bien sûr, bien sûr !...
...du « sans domicile fixe » qui s'est posé là sur un banc. Autour de lui, ses maigres bagages. Quel âge ? Difficile à imaginer. Il semble fatigué, au ralenti, sans rythme. Plus rien à dire, plus rien à faire, au bout de ses réserves. Quelle raison lui faudrait-il pour continuer à vivre ? Quand il ne sera plus là, à qui ça pourrait manquer ? Et pour combien de temps ? Un autre le remplacera. C'est compliqué, compliqué, pense-t-il. Et il s'endort.
...de la jeune femme délicieusement enchantée, sur le gravier voisin, d'avoir placé sa dernière boule de pétanque contre le cochonnet, sous les applaudissements de tous.
...du jeune homme handicapé, sur son fauteuil électrique dernier cri. Les petits enfants le regardent, l'envient et admirent sa souplesse de circulation. Les adultes ne le regardent pas, pas trop. Il va, ce jeune homme... Quelle belle ville où nous sommes, qui a pensé, autant que possible, à porter attention à sa voirie, dans tous ses détails. Maniabilité. Liberté d'être et d'agir, qui que l'on soit.
Tous les jours, la rue est pleine d'images. Et tous mes sens sont en éveil : je vois, et j'entends, je ressens, je touche. Je suis curieux, surpris, émerveillé, choqué. Je prends note. J'imagine... Je m'assois, goûte quelque fruit mûr sorti de ma besace ou cueilli dans un jardin public. Et puis je repars. Dans la rue...
récit publié en novembre 2014