Dans l'hôpital !

Dans l'hôpital, s'il faut y aller, nous irons. Longtemps. Ou nous ne ferons qu'y passer. Nul ne sait d'avance. Dans l'hôpital, aujourd'hui, à cet instant, on peut être simplement touché quelque part, ou sacrément déglingué. Tout peut arriver. Il vaut mieux le savoir. Le savoir et posséder assez de réserves, assez de détachement pour y faire face et bien le prendre. De pied ferme. Sans se plaindre, sans regrets, sans émotions à propos du passé, ni spéculations sur le futur. Et tâcher de tenir toujours sa place de vivant, de bien vivant, dans la lumière artificielle des néons. On peut y saisir l'existence, en savourer une respiration après l'autre. Mettre tous ses sens possibles à profit, ouvrir et fermer les yeux, ouïr, humer, sentir, goûter, toucher du bout des doigts ou à plein corps (on n'y réussit pas toujours). Dire oui. Accepter ce qu'on ne peut changer. Tout est bon moment à qui sait le prendre. Le moment fâcheux comme l'instant plaisant. On ne nous l'apprend pas avant. Et qu'il est doux de cesser de dire « non » à ce qui nous arrive. Un déni inutile qui augmenterait le désagrément ressenti. Il n'y a pas d'âge pour « renaître et congédier en vous le vieillard amer », comme l'exprimait si bien Christiane Singer dans les « Derniers fragments d'un long voyage ». Gardons donc ce réalisme joyeux. Jusqu'au jour où on pourrait bien finir « Mort De Rire » !

Ce qui manque souvent, c'est une notice à l'intention des personnes accédant à un hôpital. Car, à moins qu'il ait eu dans sa vie des situations d'Urgences avec prise en charge immédiate, chacun traverse en y arrivant quelques maladresses, par ignorance, crainte ou absence de curiosité, quand il a déjà en soi ce poids bien lourd à porter d'un handicap, d'une maladie. De ma fenêtre, là-haut, je les vois arriver. Jeunes ou âgés, de toutes origines et de toutes classes, les couples se présentent les uns après les autres, dès sept heures du matin, hésitants. Petits pas difficiles ou longues enjambées qui se heurtent à la méconnaissance des lieux, d'une fausse assurance, les voilà tous embarqués pour l'aventure multiforme de la maladie à soigner. Certains se sont fait déposer en ambulance ou en taxi, d'autres viennent de descendre du bus 14 ou de la station la moins éloignée. Ils cherchent parfois un peu leur chemin, celui de l'Accueil, qu'ils espèrent compréhensif. J'ai parfois été de ceux-là. Et puis on reconnaît les habitués, les malades au long cours, les chroniques (j'en suis), ou les salariés et les soignants de chaque jour, les mains dans les poches ou les talons claquant sur le macadam. Deux seniors, bien fatigués, portent un lourd sac par ses poignées. Pas de valise à roulettes, ça c'est pour les autres, les voyageurs ; à leur âge, pensez donc, quoi faire avec cet objet si moderne, et si pratique, qu'ils n'ont jamais acheté ? Un homme fier, cheveux blancs et ondulants, marche lentement, une canne à la main, devant les femmes qui tiennent le dossier médical. Il hésite sur la direction à prendre, elles attendent. Il n'a plus de bons yeux. Il s'arrête, s'assied un peu sur le rebord de la plate-bande fleurie. Il allume une cigarette, lorgne un peu sur les longues jambes d'une infirmière qui va rejoindre son poste. Ce sera encore canicule. On étouffera un peu dans les chambres au sud, si agréables en hiver. Par la deuxième entrée, c'est le défilé des ambulances, elles sont en avance, elles ont su se faufiler dans les bouchons. Sept heures trente, huit heures, les arrivées s'échelonnent, et s'échelonneront tout au long des jours, dimanche et fériés exclus ! Les parkings réservés aux sommités médicales avec badge restent bien vides encore, quand les autres se remplissent à toute vitesse.

Échographie, Scanner, I.R.M., Scintigraphie... tous ces mots un peu barbares qui, remplaçant d'autres mots d'une autre époque, ont peu à peu investi le champ de notre civilisation heureuse et pourtant parfois bien dénigrée, de notre monde privilégié qui se permet de bien belles avancées scientifiques, en contrepartie, comme toujours, de progrès techniques mortifères.

Un Scanner, une I.R.M., un plâtre, etc. sont ces prisons éphémères aux dosages variés, mais qui vous laissent tous une curieuse impression d'enfermement inéluctable, finalement si peu durable. Alors, le plaisir de la relaxation est toujours une précieuse aide. Au sortir du premier I.R.M., car il s'agit bien d'en sortir, de ce tuyau dans lequel je suis introduit vingt minutes auparavant, au « ça va ? » de l'assistante souriante, qui, soit dit en passant, doit déjà en être à son douzième patient et il est à peine midi, j'ai l'idée de répondre spontanément : « c'est très amusant ». « Ah bon, vous trouvez ? », me réplique-t-elle en m'aidant à me soulever de cette planche sur laquelle je me suis quand même un peu ankylosé. Nous, patients, savons faire la différence entre amusant, étonnant et... douloureux. J'aurais aimé être pour une journée, un jour seulement, le témoin discret de ces sorties de tuyau, où les angoissés devaient déguster. Mais, comme dit la notice, « vous n'êtes pas obligé d'accepter ». D'autant qu'au préalable d'un nouvel examen, on ne vous en annonce pas toujours la durée, il faut penser à poser la question, ainsi que toutes celles qui vous traversent l'esprit. Trop tard, il fallait y songer avant, on est toujours plus malin après l'expérience. « Oh, vous auriez du me dire, que vous étiez claustrophobe ! » Ce n'est pas mon cas. Et aussi le Scanner où l'on vous passe de la musique, au choix dans l'idéal, ce qui ne veut pas forcément dire dans les cliniques les mieux cotées. C'est le genre d'endroit où l'on arrive pas toujours au mieux de sa forme, reste à être fataliste, ou curieux. « Attention, champ magnétique », annoncent les affiches en grand dès l'arrivée. « Champ magnétique », c'est quoi déjà ? On regrette de n'avoir pas été bon en physique, et d'avoir préféré la musique. (Jean-Michel Jarre, pourquoi ne pas réécouter ça, « Les Champs Magnétiques ».) Pacemaker interdit, et piercings, bijoux, ceintures, bretelles, chaussures, etc.

Une injection d'eau dans la veine pour vérifier et ensuite un liquide pharmaceutique. Et hop vous filez dans le tunnel sans autre forme de procès avec pour consignes essentielles : respirez, bloquez, expirez. Le son n'est pas bon, il faut s'y faire. Et quand on a bloqué la respiration, pour une quinzaine de secondes, se déclenche une curieuse machine à explosion de sons variés. J'y reconnais celui d'une ancienne machine à coudre lancée à toute vitesse, le bruit d'une mitrailleuse qui se serait enrayée, celui d'un téléphone qu'on laisserait sonner occupé, et des tas de bruits divers et aléatoires qui, à plusieurs reprises m'ont laissé au bord d'un rire d'étonnement, à deux doigts de voir exploser ma respiration bloquée. C'est très curieux tout de même que ce qui est au sommet de la technologie peut fournir comme bruits désuets. Au total, pour cette affaire-là, rien de bien grave, des hémorragies banales dues à des kystes banals pour un quidam banal, le douzième du matin, plus heureux que d'autres cette fois-ci. Parmi les quarante de la journée, les deux cents de la semaine, combien de chanceux, combien de condamnés ? Quelques années plus tard, d'autres tours de « manèges » de ce genre, plus sérieux et plus nombreux s'imposent à moi. C'est la vie ! Et c'est la vie d'un service ordinaire, avec ses bienveillants et ses grincheux, ses petits salaires de misère et ses dépassements d'honoraires, tout un personnel également utile. Mais parfois le moment n'est plus à se dire : j'y vais ou j'y vais pas ? Et dans certains cas, ne se fier qu'à un tirage au sort, serait-ce bien raisonnable ?

Dans les salles d'attente, faites pour attendre le temps qu'il faut, tout est calme. Pourtant, les vivants-accompagnants sont parfois bien contrariés ou en colère contre les mourants-potentiels qui, eux, poireautent patiemment pour rencontrer le Professeur, ennuyés de gêner leur chauffeur, qu'il soit un ambulancier ou un proche, anxieux de les contrarier ou de contrecarrer leurs emplois du temps. Jusqu'à quand est-on un fardeau pour les autres ? Dans les salles d'attente, il est préférable de venir avec son ambiance. Faire la tronche ne fait guère avancer la recherche, ni accélérer le flux. La priorité peut être donnée à ce qui fait plaisir, aux rencontres qui relient. De temps en temps pourtant, on en entend de belles, comme celle-ci, pêchée au détour d'un couloir : « Et pourquoi que les autres y guérissent et que toi tu guéris pas ? Je vais te le dire, moi, pourquoi tu guéris pas, t'as pas de volonté, je te l'ai toujours dit, t'as pas de volonté ! » Quelquefois passent les lamentations des petites gens qui, par inconscience, ressassent leurs bobos personnels devant des presque agonisants. « Si la conversation s'égare, somnole », dit le proverbe. Le clin d'œil entre deux « chariots » qui se croisent dans les galeries est autrement plus revigorant. De plus, merci à ceux qui ont une attitude non sur-protectrice. Être normal quoi, et échanger les uns avec les autres l'immense et merveilleux sentiment de poursuivre une vie ordinaire. N'ayez pas peur des malades chroniques. La plupart vous ménagent.

S'attacher aux bons mots, aux sourires, aux douces paroles, comme à la corde qu'on vous a lancée au bord d'un précipice, rire pour ne pas pleurer, se dire qu'il n'y a pas de quoi en faire une maladie de plus. Badiner, se distraire, séduire, initier des mots gentils les uns pour les autres. On aspire à rencontrer, et cela arrive, des infirmières et des assistantes réjouies et mutines, et attentives comme celles des magasins de luxe bien que l'enjeu ne soit pas le même je crois, et qui auraient des sourires sincères. Donner c'est recevoir. À force d'y venir, à l'hôpital, on devient des Patients-Experts, personnes ressources pour tous, malades comme fournisseurs de soins. Pour le peu que l'on peut faire, alors être, quand c'est possible, le soignant de nos soignants ; c'est aussi se rendre aimable à soi-même. Tous nous ne sommes jamais que des Êtres Humains, les uns en bonne santé, les autres en soin pour une maladie (et non par exemple les Gliomes de la chambre 14 ou les A.V.C. du 22).

La nuit, parfois, on ne dort pas, on ne peut pas. Ça s'agite encore à tout moment. Dans les halls, dans les couloirs, dans les salles de détente du personnel. Appels, pantoufles qui se traînent ou portes qui claquent, chariots qui roulent... Si on a eu des enfants, on peut se le dire, qu'ils ont été les mêmes, juste l'examen réussi, ou stagiaires quelque part, morveux, faire du bruit à pas d'heure, jusqu'à l'arrivée d'un voisin fatigué, harassé de colère rentrée. Mais ici, à l'hôpital, au nom de quoi vouloir leur reprocher de se détendre un peu, ou au contraire de respecter des procédures ? Comment faire ? Comment leur dire de parler moins fort dans les couloirs, en pleine nuit, leur demander de nous laisser dormir plutôt que de vérifier bruyamment si l'on vit toujours ?... Leur vie quotidienne, pas la nôtre ! On patiente, on rit un peu. Des fois, on fait du bruit, on fait pareil.

Dans les hôpitaux, la journée, ils sont adorables, mais c'est toujours répéter, répéter la même chose, qu'on entend plusieurs fois chez les voisins, jusqu'à notre tour, et qui nous tourne la tête : faites ceci, faites cela, qui est le président de la république, quel jour est-on, quelle année, quelle est votre date de naissance, quel âge avez-vous, avez-vous mal quelque part, êtes-vous allé à la selle... Concentrons-nous, et laissons passer, c'est la vie qui le veut. Pour notre bien. On est comme ça, on fait le mieux possible. On s'en amuse encore. Plutôt que de rester l'éternel patient craintif, embarrassé et suggestible. La réalité quotidienne et l'idée que l'on s'en fait sont déjà bien incertaines, en général, pour beaucoup. Alors, à l'hôpital !

Quand j'en sors, de l'hôpital, j'essaie de retrouver cette sorte de tempo apaisé partout où je me trouve. Avec du calme et de la sérénité à conserver. Rester le plus longtemps possible le maître de sa vie, avancer avec la force en soi, la capacité vitale à préserver. S'entourer, récupérer du tonus, être l'acteur de sa santé. Éviter les conflits en soi et au dehors. Respecter ses rythmes biologiques. Chaque être, aidé de ceux qui l'entourent et de tout ce qui l'environne n'a qu'une quête : garder ou retrouver le plus longtemps possible son équilibre. Puisse-t-il se dire qu'il est comme « en vacances ».

Plutôt que de penser : « je suis tel malade », « j'ai telle maladie », allons plutôt du côté du quotidien de l'affection chronique à suivre, à surveiller, comme on en suit d'autres : où est passée ma paire de lunettes, penser aux soins dentaires, ah voilà mon bouchon de cérumen ou mon mal de dos qui se réinstallent... Quand le patient devient aussi connaisseur, assume sa maladie, il se fait une satisfaction de pouvoir « travailler, construire, réparer ensemble » avec les médecins, les équipes, les autres patients. C'est l'apaisement d'intégrer ces petits détails qu'on sait « enfin », parce qu'on les a partagés. Ça ne change pas tout, mais du moins ça redonne du confort personnel. C'est un job et un challenge que cet accompagnement, humain et spirituel, autant que technique et médicamenteux.

Pense-t-on qu'un jour, on pourra s'éteindre, entourés, une main sur le cœur, sans aucune frayeur, au son d'une musique en sourdine ? Pour s'y être préparés, car ça fait partie de la vie. Le philosophe Michel de Montaigne l'avait écrit : « Y penser chaque jour ». Comme une sorte d'entraînement psychologique, bien utile. Et surtout pouvoir traverser intensément son existence de vivant.

Quand c'est le moment, ceux qui vous quittent avec amour deviennent des anges, et, légers sur votre épaule, pleins de sollicitude, ils veilleront sur vous, quoi qu'il arrive...

Bien évidemment, il est là, l'effet de la maladie sur la vie de famille et sur la vie sociale, la maladie qui mène à l'hôpital, et qui en fait ressortir, pour y retourner encore. Il est présent, l'impact sur le corps et l'image de soi. Elle existe la pensée de mourir, celle de voir mourir son proche. Toutes choses à traverser, comme des défis, avec le sourire. Placides et toujours vivants. Sentiments de vivre, d'avoir vécu, autant que possible, une vie pleine de sens. Et utilité d'accepter la réalité.

récit publié en décembre 2014

Dans l'hôpital !