Cette vie et des poussières...

Que faire de ma dépouille ? La question, pour certains, peut sembler brutale. Pour moi elle fleure bon la méditation «philosophique» et peut-être un peu la provocation. Si je me la pose, cette question, ce n'est pas que la Camarde m'a fait signe de la suivre, à cet instant du moins. Elle m'a à l'inverse laissé tranquille depuis toutes ces années, bienheureux de sauter par dessus ou de me faufiler par dessous sa faux. Mon amour de la vie, qui ne s'éteint pas, bien au contraire, ne va pas pour autant me dispenser de mourir. Mes parents, et bien d'autres, m'en ont donné une preuve flagrante. A ceux qui cherchent encore un sens à la vie, j'ai envie d'affirmer qu'elle n'en a qu'un. La direction et la destination finale en sont bien connues. La mort c'est bien sûr l'implacable et cependant naturelle idée de l'impermanence des êtres. Il est vrai que les morts, plus ils s'éloignent de nous dans le temps, plus on en parle aisément. On se régale de faire un tour dans de célèbres cimetières où ceux qui y reposent ont fait l'Histoire. De même que c'est avec passion que je me plais à étudier la généalogie, à imaginer la vie de mes ancêtres. C'était sans nul doute moins évident de se trouver proche de la mort, la sienne ou celle des autres, dans l'espace et dans le temps.

La Vie va, comme chantait Guy Béart, la vie va, mais je ne veux pas, quand la vie n'ira plus, laisser à mes proches ce délicat tracas de choisir, quand la mort va me dénicher, où c'est-y qu'on va le mettre ? De plus cela m'amuse de rédiger cette espèce de petit testament à la fois théorique, pratique et un tant soit peu humoristique. Je suis serein, du moins au moment précis de son écriture. Cela me permet d'affiner mon choix personnel. Et puis... advienne que pourra !

L'Association pour le Droit à Mourir dans la Dignité, dans son article 1, réclame depuis longtemps «le droit légal et social à disposer de façon libre et réfléchie de sa personne, de son corps, et de sa vie et de choisir librement la façon de terminer sa vie de manière à la vivre jusqu'à la fin dans les conditions les meilleures...» Oui oui, c'est bel et bien de terminer de la sorte, je suis prêt à signer des deux mains.

Mais pour après, pour la suite, quand des petites parcelles de mon âme auront rejoint, chacune à sa manière, toutes les personnes qui m'ont connu, après moi, ce ne sera pas le déluge. Celles et ceux que j'ai rencontrés, appréciés et aimés continueront de vivre et d'aimer, et cela me plaît beaucoup déjà de me l'imaginer.

En attendant, qui va me donner quelques conseils sur un sujet pour lequel je me suis décidé à appliquer la formule : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Nous sommes maintenant dans un monde où tout se négocie, où tout est réalisable, tant qu'on a les moyens de payer. Certes, mes moyens sont limités. C'est comme quand j'allais voir Marie-Thérèse la marchande de bonbons de mon enfance, elle me disait toujours : combien t'as de sous ? Pour être bien clair, je n'ai pas les moyens qu'on m'envoie dans l'espace ni qu'on me cryogénise. Tout le reste, ça peut encore se discuter. Des sociétés de pompes funèbres, ce n'est pas ce qui manque, mais laquelle choisir, laquelle saura m'entendre et me comprendre, me conseiller sans me duper, me promettre et tenir sa promesse en mon absence, si l'on peut dire ?

Avec l'entreprise la plus proche de chez moi, j'ai un contentieux : un jour d'enterrement, je constate que le cercueil qui a recueilli le corps du défunt pour la cérémonie n'a pas été correctement dépoussiéré. C'est accablant de constater combien cet objet, pourtant élu parmi tous les autres dans la salle d'exposition, peut être négligé. C'est son jour de gloire en quelque sorte et on oublie de le mettre sur son trente-et-un alors qu'il va enfin participer à la cérémonie. Quel gâchis ! Tout de même, c'est le b-a-ba du métier ! De plus, circonstance aggravante, on a laissé des gerbes de fleurs se flétrir dans le fourgon, ça aurait pu au moins cacher la poussière ! Enfin, comble du raffinement, si l'on peut dire, quelques moments plus tard dans le cimetière je surprends un des employés du service funéraire affairé auprès de la tombe, en train d'enfoncer la croix de bois à coups de maillet sans y glisser une cale, opération élémentaire pourtant pour ne pas en abîmer le faîte. Piètre bricoleur, funeste travail funèbre, résultat désastreux. Heureusement, personne pour s'en plaindre, le défunt n'a pas de famille ! Cette société a du reste récemment aggravé son cas en quittant le centre-ville pour installer ses salons funéraires au beau milieu d'une zone industrielle et commerciale, entre les vendeurs de vérandas et de carrelage, les garagistes et les hôtels à quarante euros la nuit. C'est Michel Onfray, dans son Antimanuel de philosophie qui écrit justement à ce sujet : «Les corps restent [...] exposés dans des salles anonymes où se succèdent sans discontinuer les cadavres inconnus de la veille et ceux du lendemain».

Mais ce n'est pas le moment de me laisser égarer par mon ressentiment, c'est mauvais pour la santé ! Il n'y a sans doute rien de tel pour me calmer que de rencontrer de vrais professionnels et de mettre avec eux les choses à plat. Je prends les Pages Jaunes et les trouve rapidement tant ils sont nombreux, entre les «Pompes à chaleur» et le «Ponçage des matériaux». Chacune de ces sociétés se vante d'être la spécialiste de la chose, très fière de son réseau, prête à intervenir vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un vrai service d'urgence, alors que selon moi, il n'y en a plus guère ! Trop compliqué hélas de choisir dans ces conditions.

Pour «tâter le terrain», j'ai alors l'idée d'aller voir François, que je connais un peu et qui est le gardien du cimetière d'une ville proche. Sentinelle des trépassés, chargé d'ouvrir et de fermer les grilles chaque jour ainsi que de travailler aux nécessaires missions qui découlent de ce paisible lieu, il est toujours d'accord pour discuter le coup. Ça le change des silencieux qui l'entourent. Il habite une petite maison de style flamand qui jouxte l'entrée du cimetière, avec ses pignons à pas de moineaux et ses volets bicolores, un peu biscornue, mais tellement chaleureuse. Bavard et affable, malgré son environnement, ou grâce à celui-ci, il m'emmène à grands pas faire le tour de son domaine. Ce cimetière, comme beaucoup d'autres, est bien à l'image de nos villes et de nos sociétés, il a ses quartiers riches et ses quartiers pauvres. On retrouve, près de l'entrée, les chapelles, les mausolées, les sculptures grandioses, œuvres d'art parfois attendrissantes, les colonnes tronquées, les monuments qui en jettent, mais qui, avec le temps s'effondrent quand même quand la famille s'éteint, et se retrouvent en état d'abandon avancé, cernés par le lierre et les ronces, écroulés. Puis, au milieu, les caveaux des classes moyennes, déjà anciens, en pierre grise légèrement bleutée, ordinairement surmontés d'une croix, utilitaires, informatifs et plutôt discrets. Enfin, plus loin vers le fond à gauche près des bacs à ordures, le coin des misérables, un peu mal fichu, pas toujours très entretenu, à base de fleurs artificielles, de boîtes de conserves repeintes et de plaques affectueuses à profusion. C'est finalement plutôt celui-là qui est émouvant. Mais alors, quel quartier choisir ? Où me mettrai-je ? J'hésite, je ne veux pas gésir plus haut que mon cul. Et en même temps, on a sa dignité, un rang à tenir. Car si c'est pour se faire enfoncer sans respect sa fiche signalétique à coup de maillet dans la terre meuble, et ne plus être là pour désherber les deux mètres carrés réglementaires, ça oblige à réfléchir un peu.

Tout au bout, François me fait découvrir un autre secteur, tiré au cordeau, sans arbres ni arbustes : les nouveaux quartiers, créés par agrandissements successifs. Globalement les gens du même âge se rejoignent dans la même zone du cimetière après avoir vécu ensemble dans les mêmes lotissements. Après s'être farci dans le pire des cas un enquiquineur comme voisin, voilà qu'on le retrouve sous la stèle mitoyenne ! La poisse, pour les enfants, le jour des morts !

Il paraît que le cimetière reste le seul endroit où l'on peut encore bâtir sans permis de construire. La déclaration préalable à la mairie de la commune suffit. Le célèbre facteur Cheval a fait ça presque toute sa vie de travailler sans permis. Après avoir terminé, en trente trois ans quand-même, son Palais Idéal à Hauterives, il a poursuivi son œuvre en s'attaquant à son caveau monumental dans le cimetière du village, histoire de ne pas perdre la main, et encore huit ans de passés ! Il est vrai que je ne me suis pas privé de bâtir dans ma vie, mais je ne vous cache pas que si c'est pour passer plusieurs mois ou années dans un cimetière, très peu pour moi. Ce genre d'endroit est certes plutôt calme mais on déplore beaucoup trop de passage. Du coup, la parlote avec l'un, un mot de consolation pour l'autre, ça fait baisser le rendement. Bien sûr, depuis toutes ces années, j'y fais un petit crochet de temps en temps, notamment là où sont mes proches, histoire de prendre un peu des nouvelles et d'en donner des miennes. Mais pas question pour autant de m'y installer à demeure, si l'on peut dire !

Et puis choisir un monument chez un marbrier, c'est éliminer tous les autres, et «qui choisit mal élit» comme disait ma tante. Je ne réussis pas à me décider, entre l'œuvre d'art et l'œuvre kitsch, la discrétion et le rococo, la dalle de huit centimètres d'épais et celle de douze, le noir, le gris foncé, le gris pâle, le marron. Faut-il tirer tout cela au sort ? Et qu'est-ce que j'apprends durant mon enquête, même les granits des tombes viennent de Chine, dans des containers via Rotterdam. Rien que d'y penser, ça me donne des démangeaisons par avance ! Encore une affaire à creuser ! Finalement, la pierre tombale, ça n'est pas trop mon truc ! Je n'arrive pas à me persuader d'aller dans cette voie, même si François, qui se vante d'avoir de l'entregent, se fait fort de me fournir la place de mon choix sans problème. De plus, pour un athée pur et dur comme moi, ce n'était pas rien de penser que pas loin de là -de toutes façons il y en a partout- un calvaire de six mètres de haut va continuer de me narguer pour l'éternité, et comme disait Woody Allen, «l'éternité, c'est long, surtout vers la fin». Même si les cimetières, autrefois autour des églises, ont souvent été relégués à une distance raisonnable des bourgs, on n'a pu en général s'empêcher d'y remettre en grand tous les insignes de la religion dominante. Manquerait plus que la croix de la tombe de mon voisin vienne faire de l'ombre sur mon sépulcre, pour parodier un peu Brassens dans sa «Supplique pour être enterré sur la plage de Sète». On n'est pas encore obligé d'être orienté vers La Mecque, c'est déjà ça !

Est-ce le moment d'en faire un débat, est-ce le lieu ? Je me suis interrogé sur l'utilité des religions qui ont de tous temps opéré une sorte d'O.P.A sur la mort. Avec pour chacune, des petites ou grandes particularités cocasses, bizarres, fantaisistes, déplorables ou inexplicables. Je ne suis pas contre les rites funéraires, cela peut être rassurant et il paraît que ça s'appelle la culture, mais le débat culture/religion est délicat. Au début, ne comprenant rien et craignant beaucoup, la culture des humains a installé les dieux, puis, plus grave, un Dieu unique, créant une esthétique et des rites correspondants. Depuis, la culture a posé la Raison face à l'irrationnel, a développé la connaissance et la compréhension des systèmes, et pris acte de la fin des dieux devenus inutiles. Mais cela ne plaît pas à tout le monde, les luttes sont encore et toujours au couteau entre des religions qui ont pourtant déjà fait grand tort, au détriment de tous ceux qui veulent simplement vivre leur humanité en paix.

François s'en fiche, lui, technicien scrupuleux et débonnaire. Nous n'avons pas encore fini le périple. Il m'emmène maintenant du côté du colombarium, plusieurs amas de petites boîtes empilées en quinconce. Des colombariums, j'en ai vus au Père Lachaise, il y en a des salles entières sur des hauteurs phénoménales, c'est impressionnant. D'ailleurs, c'est le vrai sens du mot latin, une pièce déjà utilisée dans l'Antiquité avec des niches le long des parois pour y mettre les cendres des défunts, comme on trouve des colombiers sur le même principe pour les nids des pigeons. Ici cela ressemble un peu à des emboîtements de cubes de Lego. Je suis mitigé.

Il lui reste un lieu à me faire découvrir, le Jardin du Souvenir, quelques arbustes, quelques fleurs, et entre-deux des cendres anonymes réparties en petits tas, le temps que le vent les disperse et que la pluie les incorpore au sol. Hum ! Ces quelques poussières pourraient bien me convenir.

En France, l'incinération est possible depuis 1963 et la loi du 19 décembre 2008 sur la crémation et ses conséquences, votée à l'unanimité par les Députés et les Sénateurs, a remis un peu d'ordre dans le monde volatil des cendres. Elles acquièrent dorénavant un statut identique à celui des corps morts. Le défunt étant considéré comme un objet sacré porteur d'un nouveau statut, ses cendres se retrouvent alors dans la même configuration. Il faut dire qu'il y a eu des abus. Elles ont été nombreuses les urnes «oubliées» dans des appartements après un déménagement ou envoyées à la déchetterie municipale, et les cendres partagées en petits tas égaux pour ne pas faire de jaloux parmi les héritiers ! Exemples parmi d'autres. Cette loi cherche donc à combler les lacunes et à éviter les dissensions familiales. La conservation à domicile, sur la cheminée ou dans le placard à balais, est maintenant interdite. La famille a un an pour se décider, l'urne pouvant rester en attente au crématorium ou dans un centre agréé, le temps de la réflexion.

Raisons familiales, raisons économiques aussi, la crémation est moins coûteuse, évite toutes sortes de dépenses, immédiatement et tout au long des années qui suivent le décès, c'est facile à imaginer.

Je ne vais pas, comme Jean Gabin, jusqu'à affirmer avec caractère : «Je veux être incinéré parce que je ne veux pas qu'on vienne m'emmerder sur ma tombe.» Je préfère citer Tacite qui disait, il y a déjà vingt siècles, «Le vrai tombeau des morts, c'est le cœur des vivants» Libérée des carcans islamo-judéo-chrétiens générateurs de tabous, la crémation semble à mes yeux un progrès dans le domaine funéraire.

Je voulais faire tomber un tabou supplémentaire, mais on m'a déjà précédé, bien sûr : Merci à «l'Écho des professionnels funéraires» qui relate qu'une conférence a eu lieu à Bruxelles, sur le thème : «Récupération de chaleur dans les crématoriums... se chauffer avec mamie». Ils n'y vont pas de main morte ! Cela correspond, disent-ils, à un mois d'un chauffage d'un pavillon par corps incinéré. (Il est donc conseillé de mourir l'hiver, et les enquêtes le confirment d'ailleurs). Les chers disparus ne sont pas perdus pour tout le monde, c'est leur dernier acte de générosité, ou le premier, cela dépend pour qui ! On peut considérer aussi qu'ils nous réchauffent une dernière fois. Le crématorium de Boras, en Suède, équivaut à la consommation d'énergie de six mille habitants. Une fois encore, en matière d'économies d'énergie, notre pays est à la traîne. Il me faut tenir encore quelques années, d'autant que des systèmes de filtration antipollution de plus en plus performants vont être obligatoirement mis en place ! D'ailleurs il faut penser à choisir un certain type de cercueil, sans composants chimiques, ni colle, ni mousse, ni tissus synthétiques et de préférence en carton recyclé. La totale ! Pas d'obole sur la langue que les grecs mettaient pour payer le passage des fleuves infernaux vers l'au-delà, ça brûle mal ! Et pour en finir avec ce canton qui ne m'a pas fait que du bien, pourquoi pas le crématorium du Béthunois, s'il s'est mis aux normes décrites ci-dessus, si je suis encore dans le coin, et si, phénomène rare, je ne suis pas, par les hasards de la destinée, porté disparu ?

Ce n'est quand même pas toujours une bonne nouvelle de mourir. Pour ce jour fatal, faut-il prévoir un chef de projet dans l'événementiel pour gérer les prestataires et les devis, un team building avec un éclairagiste, un décorateur, un ingénieur du son, des comédiens, des musiciens ? Je ne le pense pas, mais je remets lâchement ces décisions à plus tard ou à d'autres. Un animateur doit normalement être fourni sur place. Il ne faudra quand même pas oublier le traiteur, c'est incontournable.

Quid des cendres maintenant ! Il me revient à la mémoire des scènes de films sur les démêlés qu'ont les personnages avec les ultimes poussières de leur proche. Parfois, réaliser les vœux d'un défunt qui a choisi le lieu d'épandage de ses cendres n'est pas de tout repos. Mieux vaut confier ce soin à un professionnel patenté et choisir un jour sans vent. En pleine mer, il faut encore avoir le pied marin. Au bord d'une rivière, dans une propriété privée, sur le Mont Blanc, le Mont Noir, au fond de la jungle, depuis un avion, un télésiège, une montgolfière... L'imagination est au pouvoir une dernière fois, pour ceux qui n'en ont pas manqué ! Quoiqu'il en soit, une déclaration en mairie sur la destination finale reste indispensable.

Je suis né dans un petit village. Et j'ai l'envie que mes cendres y reposent. La boucle sera bouclée, comme on dit parfois. «Le cercle, figure universelle et fatale». Dans ce jardin du souvenir presque dérisoire et un peu zen qu'ils ont eu l'idée de créer là-bas, j'imagine encore bien que mes cendres puissent disparaître un jour dans la sobriété de quelques galets blancs.

récit publié en novembre 2011

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