Vous avez la carte de fidélité ?

Du premier jour de ma rencontre avec elle, je l'ai su. Elle est du genre que j'aime. Une femme dynamique, qui sait tenir sa place, un peu teigneuse peut-être, combative en tous cas, mais avec quelques taches de douceur. Et ce sourire !

« Vous avez la carte de fidélité ? »

Sa question m'intimide. Je le sais pourtant que ça se passe comme ça. C'est à chaque fois pareil, et à chaque fois, je bloque. Je n'ose pas lui dire. Je n'arrive pas à lui confier que c'est à elle que je suis fidèle, et rien qu'à elle. Sûrement pas à la chaîne d'hypermarchés où elle a été embauchée. Comment lui dire, en si peu de mots, en si peu de temps ? Son sourire est toujours impeccable. Il est pour moi, ce sourire là. On raconte que les salariés des hypermarchés appliquent, comme on leur apprend, la règle qu'ils appellent SBAM : sourire, bonjour, au revoir, merci. Je n'en crois pas un mot. Ce que je vois et dont je suis sûr, c'est que son sourire à elle, son bonjour, son merci, son au revoir, ne sont que pour moi.

Sur le revers de son uniforme, j'ai découvert son prénom. Il lui va si bien. Jennifer. Ce mélange d'intelligence supérieure et de solidité à toute épreuve. Je le vois bien, et c'est rassurant de se dire qu'on choisit la bonne personne pour un avenir heureux. Jennifer 2, plus exactement. Ça c'est bizarre tout de même. Je n'avais jamais vu ce genre de double prénom. Mais 2, c'est pour nous deux, bien sûr. C'est un clin d'œil. Merci Jennifer.

Je sais, je ne suis pas stupide, je vois bien qu'il faut que je la partage. Mais là dessus je ferme les yeux. A sa ligne de caisse, les caddies s'accumulent. Mais dans ces histoires là, le meilleur c'est l'attente, et j'en profite à fond. Après quelques dizaines de minutes ma patience est récompensée. Elle me regarde, elle me sourit, elle me salue. Quel effet ! Pour passer tous mes achats, nous nous entendons à merveille, elle et moi. Il n'y a que sur la carte de fidélité du magasin que je cale toujours. Sinon, je suis d'accord pour tout. Et même si je n'ai pas su lui dire aujourd'hui tout ce que j'avais sur le cœur, je sens que je suis plus détendu en rangeant le dernier article dans le dernier sachet, et le dernier sachet dans le caddie. Et bien sûr, comme chaque jour, c'est elle qui a le dernier mot. Et ce dernier mot, je le reçois comme un sacrement, car le prononcer, c'est comme tisser un dernier lien, lancer un dernier pont, avoir un dernier geste tendre. Son « au revoir » est retentissant et il me touche par sa chaleur jusqu'au plus profond de moi-même. Je reviendrai demain. Car pour que notre désir survive, je sais bien ce que cela suppose : une alternance présence-absence que j'accepte et à laquelle je m'applique quotidiennement. Et elle aussi, puisqu'on se retrouve. Mais c'est inouï pourtant, à tout moment, j'ai peur que cela s'arrête. Et c'est pourquoi ça me rassure de venir chaque jour. J'achète un peu plus que ce dont j'ai besoin, trop quoi, pour rester plus longtemps avec elle. D'ailleurs elle a l'air contente, elle sourit toujours. Mes marchandises, je n'arrive pas à tout utiliser. Alors, pour l'instant je stocke. Ce n'est pas grave, j'ai encore un peu de place dans ma chambre et le couloir.

Mon frère, qui est dans le cinéma, me dit d'arrêter de chevaucher des scénarios pareils. Qu'est-ce que c'est que ça ? Qu'est-ce qu'il a vu ? Il n'est pas très clair ce garçon. Mon frère, il n'y a pas plus puéril, il le demeure en vieillissant, c'est dommage. C'est pourtant sérieux les relations affectives, il n'a pas l'air de s'en rendre compte. Et s'il n'est pas content, il n'a qu'à plus venir chez moi, si c'est pour me faire ces remarques désagréables. Lui qui n'y connaît rien.

Depuis une semaine, Jennifer 2 est d'après-midi. J'ai changé mes projets pour l'arranger : maintenant je viens vers seize heures. D'accord, je ne suis pas le pompier du coin, je ne me prends pas pour le sauveur, mais à son sourire je vois bien que ça lui fait plaisir. Et puis, dans un couple, c'est mieux de conjurer la routine, c'est mieux de casser le rythme de nos rencontres. Des fois, on se parle. Elle a toujours une phrase à propos, un mot bien mesuré et si juste. Elle s'intéresse à moi. « Vous allez bien, vous ? » me dit-elle parfois, en fronçant les sourcils et d'un ton bizarre. Je ne sais que lui répondre.

Je suis un peu devenu son confident, même si parfois sans trop rien dire elle me regarde drôlement par dessus ses lunettes. Mais il y a toutes ces petites phrases qui montrent que nous sommes en phase. L'autre jour, j'achète un petit meuble à chaussures. En le posant sur le tapis, je lui dis innocemment et en la regardant en coin : « Nouvel amour, nouvelle armoire. » « Eh oui » répond-elle. Elle sait bien que ce sera pour nous deux et elle a l'air contente de mon choix. Aux gens du caddie avant moi, il arrive toujours quelque chose, c'est à chaque fois toute une histoire. Moi, j'ai le cœur qui palpite car mon tour approche, mais aussi je l'observe intensément bien sûr. « Vous avez 6,35 vous les prenez ? » demande-t-elle à la cliente qui a la carte de fidélité, elle. Que c'est bien dit ! « Laissez moi faire, j'ai l'habitude » dit-elle a la petite vieille rabougrie qui traîne à ranger ses sacs et à payer avec sa monnaie. Comme c'est brave et courageux ! Un jour, elle tombe sur une copine qui commence à se plaindre : « Les enfants je les supporte plus, mon caractère y va plus, j'ai besoin d'assistance, faut que tu viennes à la maison pour voir, etc... » A deux doigts de pleurer, la femme. Et Jennifer 2 qui reste là, professionnelle, bien à l'écart des émotions de l'autre. Elle le sait bien, elle, que la compassion compulsive, ça n'est pas sain. Une autre fois, des enfants se battent dans le caddie devant moi. Pas de réaction. Je vois bien qu'elle bout intérieurement, je n'ai d'yeux que pour elle. Quand c'est mon tour elle me dit : « Mère compatissant fait les enfants crasseux. » Que c'est beau. Et puis elle ajoute :« Les caprices sont parfois des souffrances déguisées, il faut savoir les découvrir délicatement. » Que c'est beau. Je suis d'accord avec tout ce qu'elle me dit, car elle l'accompagne toujours de ce grand sourire fait pour moi.

Quelles responsabilités ! Elle manipule des billets toute la journée. Je suis fier d'elle. Je la félicite, à ma manière, avec mes yeux. Parfois, je vois qu'elle s'ouvre à moi. « L'argent n'a pas d'odeur, me dit-elle un jour, la misère en a une. » C'est vrai qu'elle en a du mérite, parce que des gens bizarres, c'est qu'elle en voit passer, toute la journée, et pas des bien propres. Pour moi, je me fais fort d'être toujours net, je prends une douche plusieurs fois par jour, le matin et avant les repas et après aussi et sitôt que je rentre des courses et le soir et parfois la nuit si je me réveille et quand j'y pense. Elle peut être sûre que je suis frais et convenable, propre comme un sou neuf. Là dessus, c'est sûr, nous nous entendons bien.

Jennifer 2, je l'ai connue au rayon boucherie. C'est là qu'elle avait d'abord été embauchée. Elle y allait de bon cœur avec ses grands couteaux bien aiguisés. Mes yeux étaient écarquillés. Je pensais bien que ce devait être une fameuse carnassière, j'imaginais me laisser mordre, prendre des bleus et des cicatrices, mais c'est que moi aussi je l'aurais entamée. Son séjour au rayon boucherie, c'est un sujet dont on n'a jamais parlé. C'est trop récent, elle et moi. C'est encore tabou.

Des fois la nuit je rêve d'elle. Nous voyageons ensemble, nous traversons la Bretagne, les genets dorés, les haies vives, et puis la Vendée, les maisons basses et tuilées, le bord de mer, le clapotis de l'eau, le cliquetis des mâts des bateaux... Tout ça, c'est du déjà vu, qu'elle me dit dans le rêve, allons plutôt au centre commercial voir comment ils ont organisé les rayons. Et alors, arrivée là-bas, elle veut à tout prix me faire boire un verre de lait frais de la vache qu'elle vient de traire au beau milieu du magasin. Et puis elle insulte ses clients et moi je ris méchamment : « Eh, la gourde, tu paies comment ? Accouche, souris, n'en fais pas une montagne. C'est pas la peine de te rabaisser, t'es déjà assez nulle comme ça !  Magne toi, maintenant !» « Regardez là bas, dans le local poubelle : les femmes enceintes se cachent pour fumer » « Ne tirez pas sur l'ambulance, c'est celle qui ramasse les légumes pourris ! »... Je me réveille dans un drôle d'état. Eh bien, même la nuit, que d'émotions et qu'est-ce qu'on s'amuse, elle et moi ! Je vais lui raconter mon rêve tout à l'heure.

Jennifer est crispée. Elle ne m'a pas vraiment écouté. Elle m'a manqué d'attention. C'est à peine si elle m'a souri. Elle a même réussi à me tracasser. Je n'aime pas cette sévérité à laquelle elle ne m'a pas habitué. Bon, je ne vais pas rebattre les oreilles de Jennifer pendant qu'elle est chaude. Taisons-nous. Calmons-nous. Gardons notre sang froid. Chaque chose en son temps.

C'est bizarre, maintenant, chaque fois que j'arrive dans le hall du magasin, je suis suivi par un gars de la sécurité, un gros balourd pas très fin qui reste à quelques pas derrière moi. Enfin, c'est peut-être le hasard. Je ne vais pas commencer à me faire des films, ce n'est pas mon genre.

Depuis une semaine, Jennifer n'est plus là. Ça n'est pas normal. On se disait tout. Il a du lui arriver quelque chose, c'est sûr. Je n'arrête pas de retourner tout ça dans ma tête. Je n'ai rien à me reprocher, rien de rien. J'ai toujours été égal à moi-même. Mais aussi, elle aurait pu m'être fidèle, tout de même.

Aujourd'hui, j'ai vu Claire 2. Elle est employée au magasin chasse et pêche du centre commercial. Du premier jour de ma rencontre avec elle, j'ai su. Elle est du genre que j'aime. Ses yeux limpides, son teint diaphane, la clarté de sa chevelure, ses taches de rousseur, son sourire inégalable, tout ça me plaît beaucoup. Je passe souvent au magasin. Elle me conseille sur les hameçons, les amorces, les appâts et les pièges, les stratégies pour atteindre les proies et les tanières ! Ça préjuge bien des moments que nous allons passer ensemble. Je reviendrai demain.

récit publié en août 2012

Vous avez la carte de fidélité ?