Brûle-palettes (1) Février
J'ai bien besoin de me requinquer. Ces temps-ci j'ai eu pas mal de galères. Mon père est mort. Ça c'est pas le pire. Parce qu'il m'en a fait voir des mûres et des pas vertes, celui-là. Du jour où il m'a fichu la paix une fois pour toutes, je lui ai montré qui c'est qui commandait. Quand ils l'ont mis dans le trou, je lui ai montré mon poing bien en face. Pas de salut pour les crapules. Je suis d'autant plus en colère que ma mère m'a piqué mon costume noir, le seul que j'avais dans l'armoire. Tout ça pour habiller mon père pour son enterrement. « T'as pas le choix, c'est le plus beau qu'on a » qu'elle a dit. C'est fichu maintenant, y aura plus moyen de le récupérer. Va falloir que j'en retrouve un chez Emmaüs. Ah mon père, je le retiens, il y en aurait à dire. Une autre fois, je vais pas le louper. Pour le moment, j'ai pas le temps ! Parce que j'ai un deuxième casse-tête : il y a trois mois à peu près, c'était l'incendie de ma petite maison. Je la tiens de l'oncle Isidore, mon parrain. Les pompiers se sont régalés à dérouler leurs tuyaux, mais ils n'ont rien pu faire. En fumée, la maison. C'était un baraquement préfabriqué en bois, recouvert de plaques d'amiante avec une toiture en tuiles et une cheminée. C'est mon oncle qui l'avait bâtie après la guerre. L'incendie, c'est à cause que j'avais oublié d'éteindre le gaz sous la friteuse. Comme tous les mois, j'étais parti au docteur avec ma carte végétale pour avoir mes médicaments. On peut pas penser à tout ! Et c'est pour ça que j'ai du revenir habiter chez ma mère. Il y en a bien pour un an de travaux. Comme là ils creusent les fondations. Heureusement encore que j'étais assuré. Merci mon assistante sociale. J'ai eu chaud dans cette affaire. Il paraît qu'elle sera moderne ma nouvelle maison, avec deux pièces, un garage et les waters à l'intérieur. Moi tout ce que je veux, c'est une cheminée et un feu pour brûler le bois de mes palettes, je leur ai dit, c'est clair. Troisième problème, et ça, ça me tracasse, je suis mêlé à une sale affaire. Maurice et Jean-Pierre, les deux gendarmes de la brigade que je connais bien sont passés hier. On se voit souvent dans les rues, on travaille sur les mêmes embrouilles. Il paraîtrait que les enfants de l'école d'à-côté se sont plaint que je tournais autour. Alors là faut pas pousser ! Déjà je m'étais fait accuser de ranger dans mon garage des mobylettes volées. Je ne le savais pas, moi, qu'elles étaient volées. Devant le Juge, je ne l'ai pas ramené. J'ai eu du sursis. Je suis repassé par la belle porte. Parce qu'enfermé, là, je pète les plombs ! J'ai des copains qui disent en sortant qu'ils étaient bien ! Faut pas pousser quand même ! Et pour l'histoire des enfants, qu'est-ce que je vais bien raconter ? Demain, j'irai voir mon grand père pour lui demander un conseil. Si mon père a passé l'arme à gauche, m'est d'avis que mon grand père n'est pas là de caner. Il est bien vivant et se prend du bon temps avec ses complices. Ah, faut pas qu'on leur casse les pieds à ceux-là quand ils ont démarré leur partie de pétanque. Des fois, il veut bien que je joue avec lui. Je fais de mon mieux. Il est compréhensible avec moi. Depuis tout petit, je suis son bradé. Je l'accompagne quand il va voir sa femme au cimetière, du côté du jardin des oubliés. À la Toussaint on n'y va pas. C'est le jour des hypocrites qu'il dit, et il fait toujours un temps à dégoûter les vieux. Une fois, avec lui, on a voulu aller en taxi dans un hypermarché, parce que j'ai pas d'autre moyen de commotion que mon vélo. On s'est perdu ! Ça nous apprendra. Finalement, je préfère passer avec lui une journée à la pêche à l'étang des frères Fontaine, chercher une anguille dans un coin de flotte ou des carpes à l'épuisette pour partager son repas. Il prépare ça fameusement ! J'aime bien parler avec lui, lui poser des questions quand je ne comprends pas. Avec lui, je sais toujours à quoi me tenir. C'est mon garde-fou. Quand j'ai eu un coup de foudre avec une femme qui avait ses enfants placés et qui habitait des fois au café « Chez Monique » et des fois au service d'alcoologie, il m'a expliqué un peu, il m'a dit : « fais comme ci, fais comme ça... » Alors, on s'est quittés elle et moi. Mon grand père il a dit : « c'est bien. Méfie-toi de ceux qui pourraient te filouter ou de celles qui en veulent à ton argent. Les relaxations sexuelles, c'est pas obligé pour tout le monde. T'es aussi bien tout seul ! » Ouais, grand père !
Les enterrements, je les collectionne en ce moment Il y a un mois, c'était celui de mon vieux pote Jean-Claude. On était quatre au cimetière. Il ne méritait pas ça. Parce qu'il en a eu des embêtements. C'est vrai qu'il a toujours senti sacrément mauvais. Pour pas qu'on l'approche, c'était radical. Ça pouvait redouter les gens. Mais bon, pour ce jour-là, on était en plein air, ils auraient pu faire un effort, les potes à Jean-Claude ! C'est le meilleur copain que j'ai eu. Il habitait au Château Sartel depuis longtemps. Une grande bâtisse en sale état. Il payait trois fois rien. Le propriétaire du château, une espèce de vieil aristocrate décavé, était aussi pouilleux que lui. Il n'y avait plus de rampe pour monter au second où habitait Jean Claude, il fallait raser les murs, l'escalier penchait grave. Je ne comprends pas qu'il n'a jamais valdingué du haut en bas, avec les cuites qu'il se ramassait. Sur la fin, je lui amenais ses courses. Ça sentait la pisse de chat et les trafics en tous genres. Le bazar qu'il y avait dans son appartement. C'est tout juste si on savait avancer. Il récoltait tout ce qu'il pouvait. Je plains ceux qui vont débarrasser tout ça. J'y passe quand même de temps en temps avec ma charrette voir si il n'y aurait pas quelque chose à récupérer. On sait jamais ! Et samedi dernier, c'était l'enterrement à Marco. Le pauvre. Pas joyeuse l'histoire à Marco. Ils l'ont retrouvé au soir du Carnaval. Pendant que les patients et les infirmiers étaient tous à la fête, avec les géants, les majorettes et les confettis, lui s'est planqué dans une dépendance du pavillon et il s'est ouvert les veines. Chaud ! Marco, c'était un tracassé, un tourmenté. Il avait toujours l'air au supplice, toujours au fond du trou, en pression dénerveuse. Il ne rigolait jamais. Il avait quarante ans, il était ridé comme un vieillard. « J'ai des angoisses, des angoisses, tout le temps, » il me disait quand j'allais lui ramener des cigarettes, et aussi voir une copine. Moi je peux dire que j'ai de la chance, j'ai pas ça. J'arrive pas à me déprimer. C'est plus fort que moi. Le pauvre Marco, lui, il n'a pas vu le bout de son tunnel. Il n'y a rien eu à faire. Même les grands docteurs et les psy., ils ont bossé pour des prunes. C'est la vie. Mardi gras, mardi gris.
Pour me remonter le moral, qui n'est jamais bien bas d'ailleurs comme je vous l'ai dit, j'aime bien aller chez Sullivan. C'est un bon pote. Il habite le patelin d'à-côté. Lui aussi a un poêle à bois pour ses palettes, mais on n'est pas en concurrence, il se fait livrer par la camionnette de l'usine où travaille son père. Il attend une place pour y rentrer. Sullivan, c'est un débrouillard. Il a plusieurs porcs dans son parc, derrière sa maison. Il les engraisse, ses cochons, avec toute la boustifaille qu'il trouve dans les poubelles. Il a aussi des arrangements avec des restaurants et des cantines. Discréto ! Parce qu'il paraît qu'on peut pas ! Pourtant, c'est vachement écolo, comme ils disent. Les cochons, c'est pas compliqué, ça mange de tout et ça fait jamais d'histoires. Au moment de les tuer, il est raccord avec un boucher, une connaissance à lui, qui passe la journée là-bas. Je leur donne un coup de main. On est sacrément bien occupés avec tout ça, le boucher c'est un professionnel. Il faut travailler avec méthode, comme il dit. Pas mettre la farine avant les œufs. Et moi le soir je repars avec des morceaux choisis, du boudin ou de l'andouille. Ça c'est des beaux métiers ! Moi j'ai pas pu les faire ces métiers-là, paraît que j'allais pas assez vite. En tous cas, pour les palettes, c'est moi le meilleur. Une fois en revenant de chez Sullivan à vélo, je me suis sacrément étalé avec mon chargement. A cause d'une camionnette qui s'est même pas arrêtée, la garce. Je me suis pris six points de soudure au front et au genou, et un pantalon de foutu. J'ai encore cassé mes lunettes, alors, du coup j'en mets plus. Ma remorque et mon vélo eux, ils n'ont rien eu, heureusement.
« Touche à rien, tu vas encore faire pire que mieux », qu'elle me gueule ma mère tous les quatre doigts. C'est pas très encourageant comme paroles ! Alors je trouve refuge sur mon vélo à traîner ma remorque. Elle pourrait au moins me remercier quand je lui ramène des pommes de terre glandées dans les champs ou des palettes pour son feu. C'est ma spécialité, dénicher des palettes. Les installer sur ma remorque. Plus d'un mètre de haut à chaque fois. Je suis un malin et j'ai des tendeurs comme il faut que j'ai achetés à la Farfouille. Je connais tous les endroits pour en trouver des palettes. J'ai des bons tuyaux, des fournisseurs fidèles. Ensuite je les débite. Les palettes, pas les fournisseurs ! Ah ! J'rigole !... Avec ma pension, je me ferais bien un petit plaisir. Ça fait des semaines que j'ai envie sur une nouvelle remorque. La mienne n'en peut plus. Je l'avais eue à mon grand père pour ma communion. Je l'ai réparée et rafistolée tant que j'ai pu, mais là, ça passerait plus au contrôle technique ! Parce que je ne transporte pas que des palettes, aussi des bouteilles de gaz, des feux à pétrole, des tancarvilles, des mobylettes (plus maintenant), du bois de chauffage, des sacs de pommes de terre, des pneus, des niches à chien, des barils de Persil, des brouettes et tout ce qu'on me demande. Je rends service à l'un et à l'autre. J'aime bien. Je suis social, qu'elle me répète mon assistante sociale. Elle dit que c'est bien. J'ai remarqué une remorque à vendre d'occasion chez Léonce, celui du Contour de l'Église qui s'occupe de battre la mesure pour mettre de l'ambiance aux enterrements et aux mariages. C'est une Andersen Cargo, la Mercedes des remorques vélo qu'il m'a dit, avec une bâche rouge imperméable, des rayons et des essieux renforcés. Ça me tente mais j'ai peur de passer pour un frimeur. Et puis il me faut du solide, pas du beau. Je vais encore chercher. Pour une voiturette sans permis, « n'y pense pas, tu vas te ruiner » qui dit mon grand père. En plus je sais pas faire de marche arrière avec une remorque. Parce qu'il m'en faudrait une ! Je devrais aussi garder un peu mon argent car je me demande bien si je vais rester tout le temps chez ma mère pendant les travaux de l'incendie. J'ai perdu l'habitude avec ma mère. J'ai plus dix ans et elle est toujours aussi coriace. Avec mon père elle avait plutôt intérêt à avoir la réplique. Elle s'est pas mal débrouillée. Pas comme sa copine du Bloc Prévert qui s'est carrément fait assassiner par le bonhomme avec qui elle était en cocuménage. Le cocumain, il a pris douze ans. Ça l'a pas fait revenir la pauvre femme et ça a refroidi tout le monde, cette histoire. Pas pour longtemps ! Bon, nous les enfants, avec notre mère, on aurait préféré un petit peu plus de câlineries. Mais c'était pas son genre. Du coup, j'aime mieux vivre indépendant maintenant que je suis majeur et que j'ai mon assistante sociale pour quand je ne comprends pas mes papiers. Et j'ai pensé à un truc : louer une chambre meublée chez Monsieur Ramoleux ou Au P'tit Chouette. De toutes manières, tout a brûlé chez moi. Comme affaires à déménager, je n'ai jamais que trois quatre sacs poubelles que je pourrais transporter dans la remorque. Chez Ramoleux, c'est quand même la basse classe. Un peu bouiboui et dégradable. Limite décent, comme ils disent à la CAF pour toucher l'Allocation. Mais y a là-bas des bons poteaux à moi. Et le proprio, si on fait pas les cons, il est plutôt sympathique et arrangeant. Il n'est jamais loin, toujours prêt à donner un coup de main ou à remplacer une ampoule vite fait. Et à surveiller aussi, parce qu'il en a déjà eues des ruses avec ses meublés et ses locataires. Il est rouge de colère jusqu'aux oreilles quand il nous parle de Jacquot qui avait revendu dans son dos tous les meubles et les bibelots de sa chambre. Il se bouche le nez quand il se rappelle de Paulette qu'il a retrouvée au bout de dix jours morte d'un coma alcoolique ; elle avait encore sa bouteille de rhum à la main. Moi je ne bois pas, c'est pas bon pour les médicaments que j'ai. Le proprio, il est pas content quand il reçoit un courrier de la mairie pour logement insalubre alors que c'est le locataire qui a tout déglingué et qui est allé se plaindre. Il gueule un bon coup quand il voit quelqu'un arriver avec un clébard, ses yeux lancent des éclairs, il n'aime pas du tout, ça abîme tout, les portes, les tapisseries, sans compter l'hygiène merci, alors « j'en veux pas ici, c'est clair ? ». Moi, mon chien, c'est ma mère qui va me le garder, elle ne sait même plus combien elle en a elle-même, elle sera pas à un près, si je lui ramène des paquets de croquettes. Pourquoi pas passer quelques mois chez Ramoleux, s'il a de la place. Parce qu'Au p'tit Chouette, c'est pas la même chanson. C'est un hôtel restaurant. Pas d'étoile, d'accord, et pas trop de manières, mais toujours une moquette par terre, une vieille moquette, d'accord, mais une moquette quand même ! Ça fait un peu drôle, si je reviens un soir avec mes chaussures crottées d'avoir été chez Sullivan ou à la pêche. Et c'est plus cher. Je vais voir si l'assurance elle peut pas prendre un peu plus, je vais demander à mon assistante sociale. Que des tracasseries. Y en a du boulot dans cette vie. T'es jamais tranquille. Toujours des bâtons dans les roues. Bon, maintenant faut que je file voir les travaux de ma maison. Je sais rester des heures à regarder les ouvriers. C'est ma passion. Entre deux, je découpe mes palettes. Pour les prochains hivers, j'en ai déjà des tas entiers dans le jardin sous des bâches ! Et j'en remets tous les jours. Marteaux, burins, haches, scies, pieds-de-biche, j'ai tout ce qu'il faut pour travailler ! Les outils, ça a pas brûlé. Ils étaient dans le cabanon au fond du jardin. Mais au fait, et si je logeais là en attendant ? Finalement, c'est que j'en ai du choix. Ah c'est quand même chouette la vie !
récit publié en février 2013
(De l'apport d'une vie professionnelle : petit clin d'œil affectueux.)