Brûle-palettes (4) Décembre
Ça va, ça va, y a pas de malheur. Mais y fait trop chaud, beaucoup trop chaud, dans cette nouvelle maison. Ils y ont mis trop de laine de verre, ils ont du en bourrer les murs et le grenier. Il n'arrive plus à faire froid comme dans l'autre maison d'avant, quand le vent passait sous la porte en sifflant, que j'étais gelé sur le bout de la langue et que je remplaçais mes carreaux cassés par du carton. Même quand dehors il neige, comme aujourd'hui, je vis ma vie en tee-shirt et en sandalettes. Mon poêle à bois, c'est une vraie locomotive à vapeur, ça ronfle, je vous dis pas ! Du coup j'ouvre un peu les fenêtres de temps en temps. Je devrais pas, je le sais. Mais avant, j'avais l'habitude comme ça de faire tout aller à fond pour avoir un peu de chaleur. Et c'est vrai que j'ai des tas et des tas de bois récupéré à brûler. « C'est pas une raison pour gaspiller, Sébastien, changez vos habitudes tout de même, baissez un peu » qu'elle me répète mon assistante sociale qui transpire en faisant les yeux noirs quand elle vient et qui a tracé au crayon feutre un trait à ne pas dépasser sur le thermomètre. C'est ça le plus dur à respecter. Je suis tout de même vraiment très content d'être pas comme ma mère qui a une chaudière à gaz qui a peur de tomber en panne en plein hiver dans son bloc. Mais l'hiver, moi, je ne peux pas bouger de la maison car il me faut charger le feu en bouts de bois. Ça brûle trop vite. Alors que ma mère peut continuer de traîner par ci par là comme tout le reste de l'année. Après tout, je devrais peut-être essayer un jour d'allumer les radiateurs électriques qu'ils m'ont mis sur les murs ! Bon, mis à part qu'il fait trop chaud, sinon ça va pour le reste. J'ai retrouvé mon rire de croisière et mes habitudes de célibataire. J'ai bien repris la maison dans mes mains. Mais ça n'a pas été tout seul. Ce qui s'est passé, c'est que des copains me tournaient autour depuis que j'avais eu mes nouvelles clefs en septembre. Et ils m'avaient un peu à la fois tout envahi. Ils arrivaient les uns après les autres dans la matinée, et repartaient la soir à plus d'heure. Fallait faire attention à tout. Ils avaient tous des idées nouvelles qu'ils m'expliquaient gentiment comme si de rien n'était, mais qui me chamboulaient toutes mes habitudes. Cédric avait envie de faire pousser de l'herbe dans le garage. Son cousin voulait me vendre des trucs dont je me fichais complètement. Le soir ça chantait du karaoké, ça tripatouillait partout, et toutes sortes de trucs comme ça, avec souvent des bouteilles en plus. Mais j'avais pas compris tout de suite que c'était pour passer l'hiver au chaud et faire la bringue sur mon dos, et pis c'est tout. J'avais pas compris que les copains, c'est pas seulement d'en avoir beaucoup qui compte dans la vie. Mais aussi qu'est-ce qu'ils t'apportent de bon. C'est une sacrée leçon que j'ai reçue ! À un moment, j'en ai eu ma claque de tous les dégâts et du tintamarre que ça faisait. Je n'avais plus envie de chanter ou de jouer à la belote. Un soir que l'eau débordait du vase, j'ai pris mon vélo et mon courage pour demain. J'ai été voir grand-père qui était en train de se faire la barbe au blaireau. « Tiens donc, voilà mon Sébastien ! Quelles nouvelles qu'il m'amène, à c't'heure du soir ? » qu'il me dit en continuant de se raser. Bien sûr, les mots se coinçaient dans ma bouche. Mais je n'ai pas eu besoin d'en dire beaucoup. Il a vite compris mes yeux mouillés. Et que j'en avais assez d'être le dindon, à force ! Alors le lendemain, tous les deux, après une petite leçon de morale de grand-père pour chacun, on a renvoyé tout le monde au fur et à mesure qu'ils arrivaient. Les petits, les gros, les machin-chouette, les filles de rien, les pas grand-chose, ils sont tous partis, avec les mots d'adieu de grand-père et de sa canne qui s'agitait au dessus de leur tête. Il a même loupé sa pétanque pour moi ! On a bien ri quand ça a été fini. C'est nos nerfs qui ont lâché. Et je lui ai dit, sincèrement, en le serrant dans mes bras : « Ouais grand-père, je vais faire plus attention. Je vais regarder par la fenêtre des toilettes qui c'est, avant d'ouvrir ! » Et maintenant qu'on me laisse dormir dans de beaux draps. En paix. Sinon je lâcherai mon chien, que j'ai fait rentrer pour l'hiver. Bilou, il mordrait les mollets des méchants, si je lui demandais. Si, si ! Enfin, j'ai remis un peu d'ordre, dans ma maison et dans ma tête. Cinq grands sacs poubelle bien pleins. Au printemps, je vais faire un grand nettoyage, parce que je vois que ça s'est bien esquinté. Ressuyer les plâtres et tout le reste. Et puis, je vais refaire des voyages... Jusqu'à la déchetterie avec ma remorque. Tous ces objets achetés, récupérés, traînés, déplacés, abîmés... J'en avais pourtant pris, des bonnes résolutions, mais je me suis laissé déborder par la situation. Ce n'est pas la première fois, hélas. Bon, je ne suis pas très fier, je préfère ne plus en parler.
Je reprends les choses en mains. Par exemple, je ne suis jamais partant pour aller dans les bureaux, mais là, mon assistante, qui semblait contrariée de transpirer comme ça sur sa chaise quand elle est venue, m'a fait la leçon : « ça, Sébastien, vous allez vous débrouiller un peu, vous verrez, vous serez content de vous ! » C'est vrai ! J'ai été refaire ma carte de dentité, des fois que je ferais des voyages à l'étranger, on ne sait jamais. Les papiers, pour être en règle, c'est plus compliqué. Il faut toujours rajouter quelque chose à ce qu'on faisait avant. Pour la carte, il m'a fallu aller à la mairie me salir les doigts et faire des tâches sur des papiers. Heureusement que je suis né ici, c'est plus simple, qu'elle m'a dit l'employée. J'en ai profité pour aller voir la caissière familiale, pour ma location de logement, que je vais recevoir encore un peu comme avant. Mais quel monde là dedans ! J'y ai retrouvé des vieilles connaissances, on a papoté en attendant que notre numéro sorte. J'avais pris ma journée heureusement. Je suis patient, c'est pas comme certains qui tiennent pas en place et accusent le monde entier. Un autre jour, à la Caisse d'Épargne, j'ai fait bouger de l'argent. Je veux pas tout dépenser d'un seul coup. Je préfère garder des économies. Faire des dettes et être saisi par mes meubles avec des lettres recommandées comme on voit à la télé, non, non, c'est pas pour moi. Mais j'ai eu des bons exemples autour de moi. C'est bien, je veux continuer de faire pareil, comme pour mes gouttes.
Pour Sonia, alors là c'est de l'histoire ancienne. J'avais bien vite remarqué que ça sentait le roussi, au début du mois d'octobre, avant la fin des haricots. Et puis elle est arrivée un beau matin dans son survêtement rose qu'elle préfère, elle est restée debout, elle m'a dit « tiens ton chien Sébastien » et ni une ni deux elle m'a fait mon compte. Elle m'a dit « non non merci pas de café écoute Sébastien c'est fini entre nous tu vois bien qu'on va nulle part ! » Moi, pour tout dire, j'avais rien vu de spécial, en fait. Mais je ne savais plus quoi dire. Elle avait l'air d'être tellement sûre d'elle, comme toujours. J'ai eu un peu mal au cœur qu'elle me laisse en arrière comme ça. Bon, j'ai pas vraiment une tête de prince charmant. Mais c'est elle qui m'avait mis le grappin dessus, aussi ! Et puis, elle était quand même un peu bizarre avec ses piercings autour de l'ombril, ça faisait pas princesse non plus. Quand je pense qu'elle me disait que j'étais fagoté comme l'as de pique pour pouvoir m'emmener dans les magasins où j'aimais pas aller, elle s'était pas vue, non ? Et surtout, pour ma nouvelle maison, je vais le répéter parce que c'était important pour moi : c'était pas ses oignons. Et pourtant elle s'en mêlait tout le temps, c'était plus fort qu'elle, ça lui occupait l'esprit autant qu'à moi. Moi quand elle me faisait des remarques, ça me coupait le sifflet, je ne savais jamais quoi répondre sur le moment. Elle gagnait à tous les coups. Avec Sonia, des fois, j'en ai bavé des ronds de chapeau. Mais des fois non. C'est pas qu'elle était râleuse, non ! Mais c'était ses remarques, aussi. Elle pensait pas qu'elle était méchante, moi non plus, mais ça me touchait, ce qu'elle me disait. Alors ? Est-ce qu'elle me manque Sonia ? Des fois oui. Mais des fois non. On a tout de même passé des bons moments. Elle m'a montré qu'il faut pouvoir s'affirmer dans la vie. Elle le faisait bien, elle. Mais j'ai pas su le faire, moi, avec elle. On n'a pas eu le temps d'avoir d'enfant, en plus elle était suivie pour pas en avoir, elle avait une piqûre industrielle. Des enfants, moi j'en voulais pas. C'est trop de boulot, et tu fais jamais bien assez. Faut quand même un peu réfléchir avant de mettre en route ces choses là ! Enfin elle se met le doigt dans l'œil si elle pense que j'ai pleuré des larmes de crocodile pour elle. Je peux même dire qu'à mon avis, notre séparation s'est bien passée. On n'a pas cassé la vaisselle. Et je sais pourquoi, je crois : quand on était petits, chacun dans sa maison, on en avait trop ramassé, des morceaux d'assiette, à cause des disputes des autres. Alors on ne voulait plus se baisser à ça. Avec Sonia, on est resté en poternes, et c'est le principal. On ne se crie pas dessus quand on se rencontre dans la rue. Maintenant, elle est passée à autre chose. Elle a le béguin pour un voisin du quartier à qui elle va faire sa mijaurée avant de passer à la casserole. Elle a besoin d'affection, elle est faite comme ça, Sonia, en plus qu'elle aime bien commander. Elle est du genre à s'enticher. Et puis ça occupe son temps, comme moi pour mes palettes. C'est pourtant pas une flèche, ce gars-là qu'elle a trouvé. Il est maigre comme un coup de trique, et encore et toujours dans les jupes de sa mère. Bon, je vais pas faire mon jaloux, c'est pas joli joli. Je m'en mêle pas, et c'est tout. Ça les regarde. Et ça me repose de ce côté là...
Déjà bientôt un an, pour mon père. Le temps a passé vite et je vais moins souvent lui montrer mon poing sur sa tombe. Pour tout dire, j'y mets plus jamais les pieds dans son cimetière. Je m'en fiche. De là à le trouver sympathique, faudrait quand même pas pousser... Ça l'a jamais gêné de cogner comme un sourd, ce vieux soupe au lait. Ses drôles de manières, ça ne s'oublie pas si vite, même si j'ai pas trop de mémoire. Quand je pense qu'au début on trouve ça normal d'avoir un couteau sous la gorge. Coucher à la dure, je sais ce que c'est. C'est tous les jours qu'il yoyotait de la capuche ou qu'il allait à la jatte se rincer la dalle. Frais le matin, il partait en sifflant. Saoul le soir et après, méchant comme la gale. Il avait le crâne bourré de mauvaisetés. S'il n'était rentré que pompette avec une fameuse cuite et hop au lit, y aurait rien eu à redire. Mais non ! C'était taloches, menaces de mort et compani compana. Nous on se planquait, ma mère, ma sœur et moi. « Si je vous vois je vous tue à la hache » qu'il disait à travers tout. « Prends tes cliques et tes clopes, qu'il criait à ma mère, et fous le camp d'ici. » Pour n'importe quoi, on se prenait une volée, on payait les pois cassés. Il fallait éviter d'avoir la tête au bout du rouleau quand les parents s'y mettaient à deux. Je vous dis pas tout, allez, ça ne vaut pas la peine. Notre mère, elle était pas très claire, un peu lâche. C'est tellement compliqué ces trucs là. Mais à notre père, il manquait une case, il faisait des crises plastiques, comme y disaient les psychologues. À la fin, de misère, ils l'attrapaient et ils l'internaient, jusqu'à la fois suivante. Après il pouvait être autant gentil qu'il pouvait être méchant. Ma mère, elle disait : « il cache son jeu, pour faire à sa mode, ce gibier de potence, on les a bien vues ses petites manœuvres. » Comment savoir ? En tous cas, laver son linge sale en famille, moi je ne suis pas pour. Quand le résultat c'est qu'on en ressort lessivé soi-même, ou avec des tâches de bleus en plus, c'est non ! Mieux vaut aller dans un lavomatic, au moins tout autour y a des gens qui regardent. Et qui, peut-être, ne laisseraient pas tout faire. Après, quand j'ai grandi, comme j'étais parti en foyer, mon père, je l'ai moins croisé. Quand par hasard il venait, il était tout sucre et tout miel avec les éducatrices, mon salopard. Il me voyait même pas ! Pourtant, c'est bizarre, en foyer, on n'a jamais qu'une seule envie, et qui nous brouille la tête, c'est de pouvoir rentrer à la maison comme tous les autres enfants. En s'imaginant, comme un imbécile, que là-bas, pendant qu'on grandissait ailleurs, les choses auraient pu changer. Macache ! Quand je suis devenu grand, il m'aimait bien mon père, et tu sais pourquoi ? Parce que j'étais alors plus fort que lui. Et puis aussi parce que j'avais des sous et que je pouvais lui en donner. Mais ça, c'est du rien du tout, comme gentillesse, du rien du tout ! Et le temps passe, et rien n'arrive d'autre que ce qu'on connaissait déjà depuis toujours. L'an dernier, au commencement de sa fin, mon père patraque a fait des attaques cardiaques. « Qu'il claque, c'est de l'arnaque, » disait ma mère à ses voisines. Les docteurs y répétaient toujours : il a encore une attaque à faire, après c'est fini, c'est le cimetière. Et zut, ça venait jamais ! Ça sentait pas encore le sapin ! À l'hôpital, ils y ont arraché son cœur, y était plus bon ! Pourtant, rien à faire ! Il passait pas. Sa tête, elle voulait pas céder ! Ça lui a pris finalement un jour où on avait tous autre chose à faire. Il sera mort dans sa peau, sans jamais rien changer à ses manières. Il nous a empoisonné l'existence jusqu'au bout. Je le regrette pas, mon père. Je regrette mon passé. C'était une triste famille, je l'ai dit à Maurice, mon commissaire révérend, un jour qu'on parlait de tout et de rien. Les parents, pourquoi qu'ils les font, les enfants, pour les si mal traiter ? Toutes nos misères, ça nous tombe dessus sans chercher après. Y paraîtrait pourtant que les enfants sont protégés. C'est les juges qui le disent, rapport à notre bonne santé et à ce qui est normal et pas normal de leur faire... Dans les foyers, on nous l'explique, tout ça. Mais pour finir, les parents, même quand ils se font balisés par la Police ou la Justice, ils n'ont pas de sous pour payer les amendes qu'ils reçoivent d'avoir mal agi. Ou bien alors on ne sait pas où nous caser, et on nous laisse là en plant. Du coup ça continue de cogner. Moi j'ai encore bien de la peine quand je vois aujourd'hui des enfants maltraités. C'est drôle, il y a des parents qui donnent trop à manger, plein de gâteaux et de bonbons tous les jours à toutes les heures pour empiffrer leurs gamins. Ou alors voilà qu'ils en donnent pas assez, ou pas du tout, pour les punir ou leur empoisonner la vie, à en crever la dalle. Ou bien trop de câlins étouffants, à pas pouvoir exister. Ou pas assez de tendresse. Ou pas du tout, et des mauvais coups à la place tous les jours... On dirait bien que souvent, le juste au milieu, ça n'a pas l'air très simple à comprendre pour eux. Donner à peu près comme y faut, ni trop, ni pas assez, y a pas des écoles de parents pour apprendre ça ? À la télé, ils n'en parlent jamais. Ils préfèrent nous montrer des trucs horribles, des faits divers qui font du public et des spectateurs en plus sur le dos d'un pauvre gosse qui a souffert la douleur. Mais quand on est devenu grand, vaut mieux mettre tout ça sur le côté et essayer de pas en faire une maladie. Pas faire nager ton cerveau dans la mélasse. Sinon, tu désespères, tu vis plus ! Moi, c'est ça que je fais. Aujourd'hui, de tout ce mauvais passé, je m'en moque comme de la carotte. Je ne dis pas que ça me fait rire. Mais ça ne me fait plus pleurer. Et j'ai une bonne existence. Je ne me plains pas. Quand je suis au pied du mur de mes tas de palettes, je me dis : « bravo Sébastien ! » J'ai toujours des grands projets, comme acheter une scie électrique sur une table et des pieds, pour accélérer le rendement, ou des étagères pour ranger mon garage. Et en tous cas, je suis bien décidé à ne pas me laisser faire. Pas question de se plaindre pour des queues de poire. Pas question de ronchonner à cause du temps. Pas question de pleurer pour trois fois rien. Pas question de cracher sur les bons morceaux de la vie. C'est ma chance qui me tient la main. Dites, et si vous voulez savoir de quel bois je me chauffe, passez donc à la maison. C'est l'hiver, vous m'y retrouverez plus facilement. Y fait bien chaud, c'est pas un feu de paille. Y aura du café sur le coin du poêle, et je fais aussi la popote, sur mes plaques trop céramiques... J'ai quatre chaises, des toutes nouvelles. Et, des fois, mais pas souvent, j'ai quand même besoin d'un petit coup de main ! Comme tout le monde, non ?
récit publié en décembre 2013