Apaisement
Revenir sur le passé. Réminiscence, renaissance. Avec un peu de pudeur et de discrétion, mais sans honte, je repars vers cet autrefois qui me semble si proche, je relève ce petit défi sans réticence et peut-être de façon brouillonne, pour m'émouvoir, me régaler, m'irriter... de ce que je vais découvrir, redécouvrir.
A quand remontent les premiers souvenirs ? En quoi est-ce important ? Je ne veux pas confondre souvenirs et photos à la vision desquelles il est possible de reconstruire, de reconstituer, une image du passé. Même si les deux sont utiles, les souvenirs reviennent de loin dans la mémoire, ils ont été gravés bien différemment que ne l'aurait fait la plaque du photographe, comme on disait avant le numérique. De plus, des photos de cette période, je n'en ai vraiment pas beaucoup.
Et puis, pourquoi pas un peu mieux comprendre ce vécu un peu énigmatique, ce dressage éducatif, du bon et du moins bon, me réconcilier avec certaines images que j'appréhende de remonter du fond, avec certains de ces personnages manipulateurs ou destructeurs qui m'ont formé ou déformé, faute de dire éduqué.
Instruction, dressage, où fut l'affection ? Qui me l'a dispensé ? N'en aurais-je, moi aussi, pas assez reçue ? Pourquoi cela me trouble-t-il encore, plus de cinquante années plus tard ? C'est le sort de chacun, me dis-je, et ça me console. Pourquoi est-ce que je ne vois pas mes parents près de moi dans ces plus anciens souvenirs ? Images d'école, de frères et de soeurs, de cousines, images de lieux où je suis seul, images hostiles, inexplicables parce qu'inexpliquées.
Ma soeur... Nous avons du souvent nous rassurer l'un l'autre, mais je l'ai si vite perdue de vue. Avoir six ans et ne se revoir que rarement.
Je pense, je rumine un peu. Où était l'amour, où était l'humour, et où étaient mes parents quand j'étais petit ? Etais-je si stupide pour qu'ils ne s'intéressent pas à moi ? Ils avaient tant à faire !
Cinq ans, six ans. Mes enfants, et puis ensuite mes petits enfants, passant par cet âge, celui des premiers souvenirs, m'ont à chaque fois reconduit par la main vers ma propre enfance : J'ai vu, dans ces enfants, dans leur immaturité, leur fragilité, dans leur gabarit, leurs petits bobos, j'ai vu l'enfant que j'avais été, et j'ai espéré mieux pour eux.
Images. Cette école tenue par des religieuses. L'humiliation des enfants, leur cahier d'écolier épinglé dans le dos, envoyés faire le tour des classes ou troubler la cour de récréation. Le bonnet d'âne pour l'élève en difficulté, le cachot pour les punis sous l'estrade, la soupe amère et froide, toujours la même, la hargne des religieuses...
Quels bons souvenirs ? Quand, aux récréations, je joue aux petites voitures au pied des gigantesques tilleuls, en m'inventant des circuits dans la terre ameublie autour des énormes racines.
La mémoire de mes cinq ans cherche autre chose, mais en vain. Que quelqu'un m'aide s'il le peut. Une école, n'est-ce pas fait pour épanouir les enfants, leur laisser de bons souvenirs, du moins je le pense, je l'espère.Est-il possible de tempérer l'ardeur des petits tyrans et de rassurer les craintifs ? Aujourd'hui, quand je m'attarde un peu devant une école, j'ai l'impression, peut-être à tort, que rien n'a changé.
Et puis, je me souviens de la fête de fin d'année où je vais être obligé de tenir un rôle dans un sketch insignifiant, ce qui m'épouvante. A cinq ans, ou six, certains peuvent comprendre. L'apothéose de cette première année d'école, la fête préparée avec méticulosité, m'oblige à être l'acteur contre mon gré dans une ronde, dont j'ai toujours en mémoire le texte intégral : «cinq petits chinois allaient un jour en Chine, emportant chacun une petite bûche de bois. Chaque petit chinois avait ainsi la sienne et chaque petite bûche avait son petit chinois». Je suis l'un de ces cinq petits chinois, pas fier de sa besogne, pressé d'en finir, tournant en rond sur la scène, ébloui, devant ce qui me semble être une salle comble et hostile, prête à rendre la justice, pouce vers le bas, dans un brouhaha menaçant. Sans doute mon chapeau chinois est-il déjà de guingois, sans doute ma bûche, mal arrimée, mal ficelée, va-t-elle à l'instant éparpiller ses branchettes et provoquer l'hilarité du public, l'émotion de ma mère et le courroux de l'institutrice.
Cinq ans heureusement, c'est aussi un bon souvenir, celui de la petite bicyclette rouillée que je reprends, soulagé, dans le garage de l'école. Entassés les uns sur les autres, les vélos de tous ceux qui habitent loin du centre du village sont récupérés dans un concert de hurlements et de récriminations, les pédales s'accrochent dans les rayons, les grands râlent encore... Et enfin, prendre la route du retour, trois kilomètres et demi comme un bonheur sans nom, et rentrer chez soi, chez soi...
Faire ses devoirs, comme les grands, autour de la table de la cuisine, bien sagement, des lignes de zéros, des rangées de bâtons. Pendant ce temps, les parents, que je ne vois toujours pas dans mon souvenir, s'activent encore quelque part dans la ferme ! Pour les devoirs, il ne faut pas beaucoup me pousser, tout cela me convient. Je me dis maintenant que c'est de là que viennent ces plaisirs de la lecture, de l'écriture, du calme, de la concentration. Etre curieux tout en ayant la paix !
Enfin pas toujours, car quand les cousins viennent, ou les cousines, alors oubliés l'école et le sérieux, ce sont d'autres curiosités. Des folles parties de cache-cache dans le hangar et toute la ferme, avantage aux plus petits pour se cacher, mais pourvu qu'ils ne m'oublient pas dans ma superbe cachette. Des terribles batailles dans le silo de courte paille, tout tapissé de bois, où c'est interdit de jouer. Vous allez vous étouffer, disent les adultes. Des fantastiques voyages dans la brouette tenue par un cousin plus grand, qui menace de la renverser, et aux bords de laquelle mes petites mains s'accrochent désespérément. Des virées du côté de la porcherie, si le coq belliqueux ne m'en interdit pas l'entrée, et où je n'en mène pas large quand l'énorme verrat grognant, les pattes avant sur le mur d'enceinte de son box, me laisse imaginer un instant qu'il saura le franchir...
Et puis je rentre manger ma part de baba au rhum ou de tarte aux prunes, et tous les enfants, assis au bout de la table, sans dire un mot, écoutent parler haut les adultes.
Le premier poulailler de mes parents dans lequel je me réfugie pour jouer ou rêver, c'est un wagon de la compagnie de chemins de fer français d'avant guerre que mon père est allé chercher à la gare la plus proche, quelques kilomètres. D'après ce que m'a raconté un voisin, ça a été toute une équipée : avec ses deux chevaux de trait, et une remorque aménagée, il a du traverser tout le village. Et pendant un moment les gens l'appelaient le chef de gare. C'est un poulailler, mais c'est surtout, comme tous les coins et recoins de cette ferme, un magnifique terrain de jeux dont je garde les meilleurs souvenirs. Naturellement, il ne faut pas faire le moindre tort aux animaux, ni abîmer les cultures et les récoltes, chacun comprend vite et bien qu'il s'agit de l'outil de travail, et aussi du garde-manger familial. C'est le respect qu'on apprend chaque jour.
Les saisons passent comme ça quand on a cinq ans et qu'on a la chance d'être dans la ferme de ses parents.
L'été, assis sur le trottoir surchauffé au soleil de midi. Plus un bruit sinon ceux de la nature, la légère brise dans les peupliers, le pépiement des oisillons à l'arrivée de l'hirondelle au bord du nid sous l'auvent, un bourdon ou une guêpe qui s'attarde.
L'automne et l'arrivée de la batteuse pour le blé, qui emplit pour plusieurs jours la cour et le hangar de sa hargne de bête sauvage, nourrie par une dizaine de servants; les poupées de maïs et les cabanes que ma sœur et moi bâtissons à la hâte avec des sacs de jute poussiéreux, quand l'averse nous surprend au bout du champ de pommes de terre, si loin de tout.
L'hiver, la chambre humide, le givre sur les carreaux, la bouilloire qui chante et les pommes au four dans la cuisinière ronronnante.
Le printemps, enfin, tant espéré et si vite passé.
Presque idyllique, on en convient, pour un enfant, s'il n'y avait eu l'école du village, un an, puis la pension à vingt cinq kilomètres. Mille ans...
Ma mise en pension avant l'âge de sept ans, puisqu'il faut bien que j'y vienne, quand elle a lieu, je ne peux que très mal la vivre. Rentrant en moi, je sais ma sensibilité un peu exacerbée. Relisant les premières pages, écrites malgré tout avec un certain soulagement, je me souviens alors de toutes sortes de détails de ma vie quotidienne d'enfant. Ces petits faits qui pèsent sur moi, me tiennent à cœur, ont chez moi un retentissement exagéré, me rendent la vie difficile, alors qu'il semble que d'autres autour de moi ne les voient même pas, ou du moins n'en sont pas atteints. Fragile, impressionnable. Pourquoi faut-il que certains soient plus sensibles que d'autres, qu'une broutille les marque immédiatement, qu'un rien les abasourdisse, qu'une parole désobligeante devienne d'évangile, qu'un regard narquois les blesse, qu'un geste banal soit ressenti comme inamical ? Cette sensibilité, instinctive et irraisonnée, associée à la timidité, son appoint naturel, je ne sais pas qu'en faire. Rien n'est dit à ce sujet par les adultes. Quand, enfant, on ne ressent aucune bienveillance devant ses interrogations et qu'on est renvoyé à sa médiocrité, quelle énergie faut-il déployer parfois pour vivre, pour continuer !
Bref, un peu échaudé par la courte mais lugubre expérience de l'école précédente, échaudé non pas sur le fond (le désir d'apprendre) mais sur la forme (l'initiation à la vie en société et à ses extravagances), il me faut, arrivé en pension, vivre soudain dans un monde hostile, démesuré (plus de mille élèves), dans une architecture monumentale et labyrinthique tout à fait inconnue jusque là, ce qui me donne quelques angoisses, dans les premiers mois et pour longtemps.
Mais où donc mes parents ont-ils récupéré ce costume trois pièces, l'uniforme, composé d'une veste à boutons dorés décorés de deux lettres entrelacées, d'un short et d'un béret, tous bleus marine ? Longtemps, j'ai mis les habits de mes deux frères aînés, ceux-là doivent en faire partie. Je ne me souviens pas très bien de leur présence. Plus âgés, mes frères ont dans cet endroit leurs habitudes et leurs amitiés. L'écart d'âge, le fait qu'ils ne sont eux aussi que des enfants les exonèrent bien entendu de l'obligation qu'ils auraient eu de s'occuper de moi. Je suis en paix avec eux, bien sûr. Et puis, il faut dire que, pendant la première année de pension, dans leur grande mansuétude, les abbés responsables des internes nous mettent ensemble dans un dortoir qui regroupe plusieurs fratries.
Je me souviens de cette valise grise en carton mâché renforcée aux coins, si petite pour trois semaines minimum, que je pose sur le lit qui m'est attribué, lors de cette première rentrée où je suis embastillé, sans avoir mal agi et sans avoir l'âge de raison. Trois semaines minimum, ce sera pendant plusieurs années le temps de consigne entre deux retours à la maison. Des années de tristesse, de vexations et d'ennui. Avec pour principal soutien celui d'enfants dans la même situation que la mienne, proches, solidaires, compréhensifs, et dont je veux citer les prénoms : Jean-François, André, Jean-Luc, Guy. Avec d'autres enfants plutôt malfaisants, insécurisants en tous cas. Avec des adultes pas toujours très bien dans leur peau, si peu pédagogues, des gifles, des menaces, des tendances pédophiles, l'endroit idéal, du mépris, des punitions collectives brutales... Comme je comprends l'écrivain Claude Roy qui dit dans «Moi Je» : «Je m'endormais lentement, sur le polochon rêche deux fois mouillé, par l'humidité de la bâtisse grise et les larmes dont je me servais comme d'un somnifère facile» !
Il y a quelques compensations, heureusement, et leur subtil dosage me permet de surnager. Et c'est de cela dont je sais me souvenir maintenant. La résilience, ce mot d'adulte, est passée par là. Le cinéma du dimanche après-midi, avant le parloir où parfois nos parents viennent nous rendre visite, m'autorise à laisser derrière moi pour deux heures le lugubre du quotidien et à apprendre à aimer cet art, qui, au delà de la distraction, nourrit à coup sûr mon imaginaire et mes émotions : Vingt mille Lieux sous les Mers, Voyage au Centre de la Terre, Les Temps Modernes, les films de Laurel et Hardy ou de Buster Keaton, les suites de Sissi, de Don Camillo ou de Joselito, La Mélodie du Bonheur, Ben Hur, La Guerre des Boutons ou Les 400 Coups, qu'après un long discours du directeur, les pensionnaires ont du promettre de ne pas imiter... Les promenades des jeudis et dimanches après-midi, en rang par trois, pour aller se dégourdir au bois voisin, au domaine hippique du village d'à côté, dans les terrains vagues d'avant la zone industrielle, au cimetière à bateaux où pourrissent les vieilles péniches, et aussi nulle part quand les surveillants nous font marcher à n'en plus finir pour se venger d'un chahut ou d'une rébellion larvée. La Chorale où je me régale et où je suis valorisé grâce à ma belle voix d'enfant sensible et consciencieux. La Bibliothèque qui ne m'est accessible, contrainte éprouvante, que lorsque j'ai terminé devoirs et leçons. La lecture comme autre moyen d'évasion, et qui m'accompagne toujours. Et quelques uns, très peu, de ces plaisirs singuliers, quotidiens, comme la bonne odeur du banal petit pain frais qu'on nous sert comme goûter et pour lequel les six cents pensionnaires patientent sur une file interminable au bord des trois cours de récréation. Si le foot permet de diminuer chez beaucoup la pression de la cocotte-minute, je suis plutôt réservé, donc tranquille, et je préfère souvent lire au lieu de me retrouver impliqué contre mon gré dans des parties de football où je ne suis sans doute pas suffisamment efficace, et d'ailleurs, je m'en fiche un peu. Je vois de loin se former des meutes ou des émeutes, des échauffourées, des empoignades, qui n'ont souvent pour conséquences que des sanctions collectives dont je me passerais bien...
Petits morceaux de souvenirs. D'autres sont là, en attente, en souffrance ? Apporteraient-ils par leur émergence quelque chose de plus ? Je ne sais pas. Car des dizaines d'années sont passées. Et j'ai réussi à temps à instaurer la paix des braves avec mes parents longtemps honnis pour avoir osé ou laissé faire ça. Ceux-ci m'ont exposé leurs raisons et se sont tus sur celles qui n'étaient pas avouables. Ils m'ont éclairé sur leurs représentations de ce monde d'après-guerre, sur leur propre enfance et leur éducation, me donnant des clés de compréhension. Ils ont valorisé l'excellente instruction classique que j'ai pu recevoir. Ils ont pu en partie comprendre à quel prix cela s'était réalisé. Ils ont été affectueux avec moi. Et j'ai baissé la garde, apprenant le goût du pardon. Ce qui m'a fait rire, c'est quand j'ai appris qu'à partir du troisième enfant d'une fratrie, le prix de la pension, c'était demi-tarif ! Il n'y a pas de petits bénéfices !
J'ai mieux compris maintenant ce que je suis devenu, mes choix professionnels, mes valeurs, mes engagements, mes loisirs. La Vie, n'est-ce pas simplement se conquérir soi-même ? Je n'ai aucune nostalgie pour tout ce qui a eu lieu dans cette enfance, parfois un peu pour ce que cela aurait pu être.
Je me souviens que l'expérience est une petite lumière allumée dans notre dos et que chaque enfant qui naît a tout à apprendre à nouveau, parfois (et pour toujours) dans des conditions autrement pires. Je me dis que finalement je ne m'en suis pas trop mal tiré.
Et, aujourd'hui, tel le Ravi provençal, je sais sourire de contentement devant toutes les beautés qui m'entourent.
récit publié en février 2011