Affectio societatis
“ Regarde ! Tu vois comme Colombe est gentille. Toujours une parole aimable. Elle m'émeut encore. Comme chaque après-midi, elle a ouvert son salon parfumé.
Ce matin, comme tous les matins, elle est allée s'égayer au long des rues commerçantes à la recherche d'un colifichet. Elle a pensé à moi, m'a amené du tabac. Demain, c'est moi qui penserai à elle.
Elle adorera que je lui offre un petit bijou trouvé dans ce bazar pas loin d'ici où ils vendent des saloperies. Tu le sais bien, c'est le geste qui compte. Tiens, viens là près de moi sur le banc. Écoute-moi un peu, je suis en veine de confidences. Je vais te raconter... quelque chose que je n'ai jamais dit à personne. Jamais.
Attends un peu ! Tout à l'heure, lentement, nous irons jusqu'au parc toi et moi. Je me demande si je vais encore tenir longtemps. Quelques pas, une ou deux minutes d'efforts, et je n'en peux plus. Alors tu m'attends, docile.
C'est une chance qu'il y ait ce parc à deux pas de la maison, ça nous permet quelques promenades bien agréables. Malgré les monstrueux enfants et les souffleurs à feuilles mortes qui nous font un bruit épouvantable et t'effraient un peu. Nous formons une belle petite société bien affectueuse tous les deux, dis un peu ?
Mais vois-tu, tu ne pourras plus rien pour moi quand, d'un coup, essoufflé une fois de trop sur ce banc vert, mon cœur va flancher pour de bon. Mon cœur qui, je te l'avoue, a du manquer de courtoisie et a finalement peu servi. Toi, tu ne t'en plains pas. Alors passons ! Parfois nous aimons rester quelques heures avec Colombe, dans ce nouveau salon où elle travaille encore parce qu'elle aime ça, à deux pas de la Porte de Paris. J'ai avancé l'argent. Je n'en manque pas. Ce salon, ça la change du précédent, tu te rappelles, qu'elle avait en banlieue et n'était pas à son goût, pas assez chic. Elle aime bien faire sa fière. Ici c'est plus facile. Nous sommes en centre ville maintenant. Entourés de gens bien. De gens riches. Son salon, elle l'a finalement appelé « Toutou-Minou. » Ça plaira à tout le monde, qu'elle m'a dit. Moi, j'en avais d'autres, des idées, moins consensuelles et plus saignantes, tu te souviens, je t'en avais parlé, du genre « Canin-Canines, » « Bulles-et-Pitbulls » ou « Féroces-et-Brosses. » Mais Colombe, c'est une sentimentale. À sa vitrine elle colle les affiches des animaux perdus-trouvés, et les campagnes en faveur de l'adoption. C'est sa spécialité, ça ne manque pas d'air et ça plaît aux gens. Tu as vu, tout à l'heure, à l'ouverture du salon, est entrée sa première cliente, la fameuse madame Timoniot. Colombe et elle sont bien copines, elles sont à leur affaire. Mais le mari de madame Timoniot, moi je l'ai à l'œil. Il est en retraite lui aussi, et même si je le vois encore de temps en temps, je ne suis pas mécontent de ne plus trop l'avoir dans les pattes. Quant au rayon vêtements et salopettes du salon de Colombe, ça me fait doucement rigoler ! Mais je garde ça à l'intérieur. Colombe est bonne. Tu sais, ma vie avec elle, c'est une longue histoire. Un paquet d'années déjà... Et mon boulot à moi, ça a été plutôt du côté des chiens féroces, ça n'étaient pas des petites Filettes. Tu n'as pas connu cette époque, toi ! Élevage et dressage de molosses, dogues, bergers allemands surtout, voilà ce que j'ai fait. Et puis des nouvelles races sont apparues qui ont fait ma fortune et ma réputation, les rottweilers, boerbulls ou staffordshire-terriers par exemple. Je vois bien que tu n'es pas tranquille quand tu en rencontres un ! Mais ne sois pas inquiet, je veille sur toi ! Je connais le métier ! Mes cheveux sont blancs maintenant, mon crâne un peu dégarni. Avec mes lunettes noires, mes bagues aux doigts, et toi au bout de la laisse, je dois vraiment montrer tous les signes du beauf, gonflé de richesse et de suffisance. Mais je m'en moque. D'une force ! Soyez égoïste car vous vivez dans un monde égoïste. Il y a des femmes à qui ça plaît. Colombe en est. L'argent coule sur nos vies. Et tu en profites aussi ! Je peux me qualifier d'excentrique. Les excentriques, ça ne connaît pas le stress. Le stress, c'est une maladie de la soumission. Et la soumission, au milieu des molosses, ça n'est pas du tout conseillé, je t'assure... Approche-ton museau, écoute bien cette histoire. J'avais à peine vingt ans. Je m'étais fait recalé de la Légion Étrangère. T'imagines si j'étais de mauvais poil ! Alors je me suis acheté un berger belge malinois. Ça m'a calmé un peu. J'ai dressé ce chien vif avec fermeté et j'y ai pris goût. C'est alors qu'à un concours j'ai rencontré Raoul, que tout le monde appelait Bouboule. Je me suis dit qu'il y avait moyen d'avancer avec ce gars-là, bonhomme et décidé à la fois. Très vite nous nous sommes rendu compte que nous étions partants pour nous associer sur un pied d'égalité et poursuivre ensemble notre passion commune : le dressage des chiens. Nous étions à fond. Nous avons alors investi nos économies dans une société, le Dogs'Parc. Je t'avoue que le nom est un peu con ! En tous cas, avant tous les autres nous avons senti l'évolution du marché et su ensuite créer le besoin. Nous partagions tout. Les statuts de la société ont été on ne peut plus égalitaires. Mais j'étais sans doute sournoisement ambitieux, j'avais veillé à la clause de réattribution à l'associé restant. Et j'ai vite compris que réussir ne semblait pas vouloir dire la même chose pour lui et pour moi. J'étais plus cynique que lui, l'idéaliste débonnaire. Lui parlait d'éduquer les chiens, moi de les dresser. L'éducation canine était à la mode et je m'y suis plié par calcul. Mais en douce, j'aimais dresser autant le maître que le chien. Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça. Sinon que tu ne le répéteras pas ! Allez, bois un peu d'eau dans ta gamelle, pendant que je me prends un coup de whisky. Ah, je le vois encore, notre centre d'accueil, en pleine campagne, entouré d'herbages et de bois. Ça marchait bien. Sur cinq mille mètres carrés, en contrebas des boxes et des stalles où nous avions installé l'hébergement, une prairie clôturée avait été aménagée : pistes de dressage, murs de franchissement, espaces ludiques, tests d'agilité, organisation de concours. Tu te serais régalé. Nos clients vivaient des moments merveilleux avec leurs animaux, des expériences formidables. Et nous les encouragions tous les jours. Tout ça nous rapportait bien. Un jour nous avons eu l'idée d'organiser un barbecue géant. Les gens adorent. Ils étaient venus en nombre. Ce jour là, je m'en souviens bien crois-moi, pour la première fois, j'ai rencontré Colombe, la femme de mon associé Bouboule. Notre chère Colombe à tous les deux ! Dis moi, cabotin, quand on hésite entre agir et ne pas agir, faut-il laisser décider le hasard ? Je ne sais pas comment tu fais toi, mais ce n'était pas mon point de vue. Il me fallait agir. Coûte que coûte ! Bouboule et moi, nous étions sur le même bateau, oui, mais à quel poste ? Je n'étais pas le seul maître à bord et je m'en irritais tous les jours. Je tenais le loup par les deux oreilles depuis trop longtemps, il fallait que quelque chose se passe. Et maintenant il y avait Colombe, qui me souriait de toutes ses dents jusque dans mes rêves. Et qui me hantait, qui rongeait mes pensées chaque jour. Pour franchir cet obstacle, j'étais prêt à mordre. Mais c'est le sort qui m'a mordu, méchamment. Une mauvaise chute sur le pied et je me retrouvai immobilisé. Au fond de mon fauteuil, tu imagines ! Du temps à profusion pour réfléchir. Et ruminer. Un jour me vint l'étincelle salutaire et j'eus enfin pour m'occuper l'esprit autre chose que « Chiens Magazine », sauf ton respect. Je ne fus pas peu fier de ma trouvaille. Alors écoute moi bien que je t'explique l'affaire : pour quelques semaines, je me suis dédoublé. Une part de moi, de mon corps et de mon esprit, quand je n'étais vu de personne, s'activa pour réacquérir au plus vite les capacités à la marche, la solidité du talon, la vigueur et la souplesse du mollet, l'agilité et la maniabilité de la cheville. La salle de musculation installée chez moi a bien servi. Mais l'autre part de moi-même, le reste du temps et en public, se traînait dans un fauteuil roulant ou sur des cannes, impotent et plaintif. Tu vois la ficelle ? Ce que j'ai fait ensuite, ce n'est pas le plus facile à raconter. Mais c'est si loin maintenant. Je n'y pense plus depuis longtemps, et pour tout dire, j'ai toujours eu des doutes ! Cette morale de la fin qui justifie les moyens, n'est-ce pas ainsi que fonctionne le monde ? Brutaliser, braver toute légalité sans scrupule. Le but à atteindre, voilà le principal. L'essentiel. Je te le dis. Ce n'est que cela : le but à atteindre ! Et qu'importe la méthode pour y parvenir. Le tout étant de ne pas se faire avoir. Ah doucement ! Je m'emporte, je m'essouffle ! Laisse-moi reprendre mes esprits, et un coup de scotch ! Depuis mon accident et mes pensées tortueuses, j'avais pris l'habitude de me faire conduire de temps en temps en ambulance ou en taxi au Dogs'Parc, pour rester au courant. Je m'y traînais toujours comme un incapable. Mais bientôt l'homme actif et valide en moi se sentit physiquement prêt, vraiment d'attaque ! Alors je me mis aux aguets. Et un matin, après m'être bien renseigné sur l'emploi du temps de mon associé, je partis seul en voiture jusqu'au boulot. Bouboule avait beaucoup à faire et ne se ménageait pas. Il fut surpris et content de me trouver en meilleure santé. Au prétexte d'une vérification vétérinaire, lui et moi sommes rentrés dans le box des trois plus féroces. Il avait le dos tourné. Viens, monte un peu sur mes genoux. Approche ton oreille, plus près. Écoute bien, s'il te plaît, ne dis rien. Sans une seconde d'hésitation je le frappe à la masse de toutes mes forces. Il tombe net, sans un mot, sans un râle, sans un regard. Une flaque de sang se développe peu à peu et prend le chemin de la rigole. Aussitôt, je quitte l'enclos. Les molosses sont comme tétanisés, tous leurs sens en éveil. Puis ils se mettent à hurler. Alors à travers le grillage, je les excite, je les brutalise avec une tige de fer à béton trouvée là. Devant l'odeur du sang et avides de son goût, ils n'hésitent pas longtemps. C'est Satan qui l'attaque le premier. Rapidement je glisse la tige, la masse et les gants dans un sac d'aliments vide. Je repars en courant, monte dans mon véhicule. Je balance le sac dans le canal en passant et rentre chez moi au plus vite. Je remets le véhicule au garage comme s'il n'en était jamais sorti, nettoie les traces de roues et tous ces petits détails... J'appelle aussi le chauffeur de taxi pour un déplacement en ville. Il me trouve en pyjama, pas prêt et toujours aussi furieux de mon retard. Je reprends ma vie d'invalide, simplement là où je l'avais laissée et avec encore plus d'application. J'apprends l'horrible nouvelle le lendemain par un coup de fil du commandant de gendarmerie. Je te passe les détails. Suite à un appel de Colombe qui ne voit pas revenir Bouboule ce soir là, ils se sont rendus sur les lieux et l'ont retrouvé, dans un sale état. Je ne suis pas un méridional, mais je sais jouer la comédie. Tu ne me connais pas comme ça ! Avant je n'étais pas si calme ! Après l'expression de la stupeur, je leur montre à tous ma peine, mon abattement, ma colère, mon incompréhension, ma lassitude devant la tâche à accomplir sans lui, et toujours mon évidente incapacité. Tout ça assorti de récriminations devant l'incompétence de mon chirurgien et la nonchalance du masseur. J'attire de la compassion autour de moi. Auraient-ils eu des doutes que ça ne pouvait passer la muraille de leur raison. Vois-tu, j'ai été entendu plusieurs fois, bien sûr, pour les besoins de l'enquête, mais jamais inquiété. Ils n'ont rien flairé. Un coup de maître ! Pas peu fier. Un peu chanceux aussi. L'enquête ne donne rien, sauf que les trois chiens coupables sont euthanasiés sans procès. Naturellement je donne mon accord. Aux yeux de tous, ma rééducation suit son cours tout doucement. Je me plains encore quelques semaines, de douleur, de lenteur. Des intérimaires se chargent du boulot au Dogs'Parc. Je me fais conduire et ramener de temps à autre en taxi. Je joue bien le coup, tout doucement. Enfin, un jour, je prends tout le commandement. Je n'ai pas trente ans. Sur mon invitation et pour unir nos douleurs, Colombe vient plus souvent. Le moment voulu, je n'ai qu'à la cueillir. Bien sûr, j'y mets les formes. On n'est pas des bêtes ! Elle ne veut pas changer son train de vie. Pour elle, ce sera la bague et la croisière... Tu vois, mon bon ami, j'ai eu la femme, l'entreprise, l'argent... J'ai un peu joué avec le feu, tout de même. Mais tu n'as pas l'air de me condamner. Sacré frimousse ! Enfin, si j'ai parfois fait n'importe quoi, j'ai toujours essayé de bien le faire. Et ça m'a réussi, non ? Allez, viens chez le boucher, je t'offre un os. Va doucement, s'il te plaît ! ”
récit publié en février 2013