Poème rando-thérapeutique
Voilà, on s'est quittés mercredi elle et moi !
Il y eut le constat puis il y eut l'émoi
D'un aboutissement. Peu de scènes, quelques larmes.
Bien qu'on l'ait renié, le couple avait du charme.
Mon âme était bien grise quand je pris le chemin.
Ou serait-ce plutôt lui qui me prit par la main,
Qui prépara mon sac, qui me dit « bienvenue »,
Qui me dit « tu l'affrontes, ta peur de l'inconnu » ?
Sur mon visage éteint, du vent doux qui m'effleure,
Sur mes jours aigrelets la caresse des fleurs.
De l'arbre centenaire une branche est cassée,
En randonneur prudent j'admets de me baisser,
Avec humilité devant lui je m'incline,
Et puis je prends congé et pars vers les collines.
Que pense le héron qui de là-bas me guette,
Que conte le colvert, que chante l'alouette ?
Car je ne suis pas seul et tous ils me regardent,
La fauvette et le pic, la mésange bavarde.
Ils sont plutôt fuyants mes compagnons de route.
Ils ne m'approchent pas les crocs que je redoute.
Au dessus de ma tête la buse ou l'épervier
Pour un loir malheureux s'en vont se dévier.
Je goûte cet endroit, ces couleurs, ce décor,
Mais me voilà fragile pour une fois encore.
Je me noie dans mes rêves, je poursuis mes chimères,
Je vide ma rancœur, chevauche ma colère.
Quand je vois les intrigues qui dans ma tête se trament,
Au lieu d'être léger, j'en fais encore un drame,
Tout au milieu du bois, je reste théâtral.
Ah oui, si je pouvais dans un monde idéal,
M'attacher par plaisir, m'attacher sans douleur,
Vivre l'instant présent sans craindre le malheur.
Piétinées feuilles mortes, piétinés souvenirs.
Peut-être je lui manque... Elle pourrait revenir...
Notre séparation sera-t-elle un fiasco ?
Elle, pleine de chagrin, rentrerait illico ?
Sous ma verte fureur je porte un espoir fou,
Pâle réalité qu'un instant je bafoue.
La tourterelle est folle, a perdu sa moitié,
D'appeler elle ne cesse que ça en est pitié.
C'est un froid pénétrant, c'est une vraie gamberge
Qu'en moi intimement jour après jour j'héberge.
Au milieu des forêts, ô chat que fais-tu là ?
Chat doux ou chat sauvage, il ne me répond pas.
Mon chemin n'est pas sûr, je croise ronce et ortie,
Mieux vaut faire demi tour, retrouver la sortie.
Mais la brume m'entraîne en des pas maladroits.
Est-ce que porter son sac serait porter sa croix ?
Quand mes pensées divaguent comme ces chiens errants,
Et attaquent sournoises mon sort incohérent,
Je me trouve réduit à du vagabondage.
Qu'il est déjà si loin notre marivaudage.
Pour un temps j'abandonne la soie et le velours
Dans l'humble cimetière de mes histoires d'amour.
Si l'endroit est lugubre, on ne peut le nier,
Vaut-il mieux être seul, ou mal accompagné ?
Du bout de l'épuisette l'instant présent je pêche,
Mais les mailles sont larges le passé m'en empêche.
Au fond de la vallée quand baisse le soleil,
Je prépare mon escale, mon nid et mon sommeil,
Je m'arrache le sac pesant comme les pierres
Et remercie le ciel dans une humble prière
Que mon corps valeureux m'ait permis d'avancer :
Un morceau de chemin, du tri dans mes pensées,
Une soupe bien chaude, la douceur d'une nuit,
Dans l'aire du hibou des peines qui s'enfuient.
À l'aube je reprends l'allure exploratoire,
Une grotte, un hameau, un lac, un oratoire,
Des parfums, des ramages et des couleurs de ciel,
De plaisantes rencontres, de tout je fais mon miel.
Mes chaussures de marche qui clapotent dans l'eau,
Scintillante fraîcheur d'un tout petit ruisseau.
Ces moments bouleversants qui furent des souffrances
Vont aller s'ordonner sans plus de virulence
Au rayon surchargé des piquants souvenirs.
Qu'ici je les délaisse et vise l'avenir.
Mes nuits sont plus paisibles, ma peine est amortie,
Et les journées qui passent me rouvrent l'appétit.
Infime compassion qu'on s'accorde à soi-même !
Je suis bien à ma place et c'est celle que j'aime,
Ce monde où rien n'est sûr sinon ma résistance,
Ma solennelle déclaration d'indépendance.
Une volée de poules d'eau s'abat comme la mitraille,
Des insectes dorés au lierre de la muraille,
Peu m'importe où je marche, j'aime les découvertes,
A chaque instant je cours, je chante, je suis alerte.
Être en vie, être envie, et laisser derrière soi
L'obsolète flétri. La vie je la reçois,
Ce cadeau d'aujourd'hui j'en apprécie le goût,
Mes désirs sont vivants je n'en suis pas au bout,
Je savoure mon sort, mon passé se lézarde,
Le soleil suit son cours tandis que je musarde.
Du filet d'eau voisin on entend le murmure,
Tout autour de ma bouche c'est la couleur des mûres.
poème publié en septembre 2013
Ceci est un poème de randonnée. À l'image du poème de métro cher aux Oulipiens, préparé et mémorisé pendant le trajet et dont on prend note à chaque arrêt aux stations, le poème de rando se pense et se prépare entre deux marques du GR (chemin de Grande Randonnée). Puis il se consigne à chaque pose.