Perdre la vie

Perdre la vie déjà, avant qu'elle ne commence,
Dans ce ventre fécond qui soudain fait silence,
Elle ne s'alarme pas et ne veut pas y croire,
Quand finit le répit elle est au désespoir.
De ces jours fugitifs elle n'aura entendu
Que le son de ce cœur qui bientôt s'est perdu.

Perdre la vie, enfant fragile et maltraité,
Sous les coups, les menaces, par amour il se tait.
Le sourire se tend, qui entend ce silence ?
Le corps endolori, qui voit la déchéance ?
Corrections criminelles de ce parent barbare,
Corps martyr innocent, hébété et hagard.

Adolescent encore de la vie tu te moques,
Tu te crois immortel, le sort tu le provoques,
Et tu les railles bien ces parents démodés !
Des copains, un pari, un mur escaladé,
Une pointe de vitesse... Au seuil de mille envies,
C'était ta destinée, tu en perdras la vie.

Et puis perdre la vie pour un motif futile,
Quelques produits toxiques et des mots inutiles.
Personne pour apaiser les insolents regards.
L'honneur, ce mot facile, initie la bagarre,
La crainte qui affleure et le couteau qui tranche.
Pour toi va se former une autre « marche blanche ».

Perdre la vie, la nuit, d'un malheureux faux pas.
Quelques verres de trop il va vers son trépas.
Il avait pourtant pris sa route coutumière.
Personne ne l'a vu glisser dans la rivière.
Pendant des jours entiers encore l'espérer.
Quand on l'aura trouvé, pour toujours le pleurer.

Maladie orpheline au nom imprononçable,
Avenir compromis, symptômes insaisissables.
Avoir vécu vingt ans au milieu des tourments,
Et vivre son présent le plus intensément.
Avoir vu s'acharner ses parents et ses proches,
Et puis perdre la vie. À qui faire reproche ?

Perdre la vie soudain sur un coup de malchance,
Déchaînement fortuit, brutale violence,
Être au mauvais moment, être au mauvais endroit,
Un regard incrédule, quelques instants d'effroi...
« Vous avez vu hier ? C'était dans le journal.
Quel malheur, cette histoire ! » Paroles matinales.

Perdre la vie, femme vaincue qui veut l'attendre,
Quand il frappe plus fort et puis se fait plus tendre,
Elle qui mérite mieux que les coups qu'il lui porte
Et celui qui la bat, que le diable l'emporte.
Quand le drame menace au bout d'un long supplice,
Que n'a-t-elle quitté son horrible complice ?

Perdre la vie pour un instant de somnolence
Depuis qu'on l'attendait ce matin des vacances.
Tout est bien préparé, la tente et la glacière.
Mais elle va le faucher la route meurtrière.
Les fastidieux bouchons, les sinistres voyeurs :
« Ce n'est pas notre tour, quelle horrible frayeur ! »

Tu étrennes aujourd'hui tes nouvelles chaussures,
Tu aimes ça, courir, et ta foulée est sûre.
Comme il est beau ce parc et qu'elle est belle la vie !
Tu ne devines pas, mais la Faux t'a suivi.
Et ton cœur vulnérable en un instant s'éteint.
Perdre la vie surpris un dimanche matin.

Perdre la vie, désespéré, inconsolable,
En être saturé des jours insoutenables,
Au cœur d'un labyrinthe se trouver enfermé,
Ne savoir en sortir, épuisé, consumé.
Une dernière fois crier miséricorde,
Griffonner un message et préparer la corde.

Bien sûr, perdre la vie sur un champ de bataille.
Alors évidemment obtenir la médaille,
Recevoir les honneurs et les titres posthumes.
« Plus jamais ça », dit-on, puisque c'est la coutume.
Car si tu veux la paix, la guerre tu prépares,
Et quand elle est finie, les dégâts tu répares.

Perdre la vie sur décision, sur ordonnance,
D'un État souverain endurer la vengeance,
L'infâme peine de mort, la solution létale,
Dans des caves sordides la torture fatale,
Accepter la ciguë, la boire sans tarder,
Subir la loi féroce et être lapidée.

Perdre la vie, une folie de kamikaze.
Préparer son action aux confins du Caucase.
Accomplir dans la joie un odieux attentat
Sans se soucier un seul instant du résultat.
Le dessein criminel et l'action frénétique,
L'absence de raison, l'esprit du fanatique.

Perdre la vie, transi de peur, s'en effrayer.
« Je sais un bel endroit où tu seras choyé.
Le cœur pris de vertige devant cette béance,
Écoute mon message et sois plein d'espérance,
D'une certaine idole tu vas chanter la gloire,
Et trouver ta réponse dans un nouvel espoir ».

Perdre la vie l'été au cœur d'un grand ensemble.
La canicule est là, au fond du lit il tremble,
Son corps était superbe, le voilà qu'il s'épuise,
Et il glisse, il s'éteint, le souffle s'amenuise,
Son regard impuissant agrippe la lumière.
Qui va la recevoir son ultime prière ?

Perdre la vie à deux, à la tombée du jour,
Une dernière fois le comble de l'amour,
Vous allez les surprendre, même leur faire envie.
Signez ce scénario où aucun ne survit.
On la racontera votre si belle histoire.
De se quitter hélas n'est pas une victoire.

Perdre la vie sur le lieu même qui t'a vu naître.
Tu l'admirais, ce paysage, de ta fenêtre.
Tu n'es jamais passé derrière l'horizon.
Tu aimais te tenir au seuil de ta maison,
Au bord de ta vallée. L'alpage te plaisait,
Une dernière fois il saura t'apaiser.

Perdre la vie béat et ne pas le savoir,
Avoir pensé « tantôt il pourrait bien pleuvoir,
Demain voir mon ami et me réconcilier
Et payer les factures et finir le courrier,
Il est déjà bien tard et la nuit sera brève »...
Partir dans son sommeil au bout d'un dernier rêve.

Perdre la vie serein, caressé et massé,
Dans la douce euphorie de tout ce temps passé.
Que tu penses « déjà » ou que tu penses « enfin »,
Puisses-tu ce jour-là confier « c'était bien ».
A ceux qui te survivent, un message de paix,
Ravivant leurs désirs, par ta mort, estompés.

poème publié en juillet 2012

Perdre la vie