Dans le désert saignant des steaks tartares

-1-

Je sais qu'il va venir, hier il me l'a dit.
Des phrases bouleversantes, moi qui l'ai tant maudit,
Ont coulé jusqu'à moi et m'ont rendu plus belle.
Depuis que j'attendais, enfin, cette nouvelle !
Ce soir, j'ai bien moins mal que la dernière fois.
Enfin, pour lui, pour moi, il l'aura fait, ce choix,
Enfin il l'aura fait, depuis que je patiente,
Partagée par l'espoir et la peur qui me hante.
Je suis à lui, toujours, ardente et raisonnable,
Je l'espère, je le vois, tout en mettant la table.
Il est tout près de moi, je le sens dans mon cou,
Il frôle mes cheveux, fait s'emballer mon pouls,
Voyage en liberté dans mes pensées intimes,
Et devine à l'instant tous mes désirs infimes.

Mais encore pour ce soir je n'ai mis qu'une assiette
Et de la T.S.F. je ne perd une miette.
Bien sûr imaginer cela n'est pas pareil,
Et quand j'avale en peine une soupe à l'oseille
Deux tartines beurrées d'une vache qui rit,
Oui je me dis parfois : quel drôle de pari.

J'ai si bien attendu sans aucune impatience
Dans la sérénité, tant j'avais confiance.
Et dans mes rêves fous de jeune fille sage
J'espérais sans y croire en ces jolis passages,
Cet amour qu'il me donne, qui décuplent mes forces
Tempèrent les folies de cette vie retorse.
Parfois quand il me dit son bonheur grâce à moi,
Oubliée son absence, je ne suis plus que joie,
Évaporées mes peurs, et nous rions de tout.
Et nous passons enfin quelques moments très doux.
Ni projets d'avenir et pas de nostalgie.
Des semaines et des mois d'attente consentie
Me font un quotidien terne mais accepté
Une vie limitée, mais pour lui excepté.

-2-

Je suis exaspérée d'attendre qu'il m'appelle
Qu'à la face du monde enfin il se révèle !
Toujours à sa merci, toujours sous sa férule,
Impasse consentie d'une passion qui brûle.
Me diriger sans lui dans chaque jour qui passe
M'apparait maintenant comme autant de menaces.

Quelle joie, je l'ai vu, fou de moi, tout à l'heure.
J'en ai le cœur tordu, déjà je n'ai plus peur.
Ces moments éperdus qu'il m'accorde toujours,
La preuve s'il en est d'un violent amour,
Nous deux les partageons irrésistiblement.
Force de la passion et oubli des tourments,
Griserie de nos corps, draps froissés sans pudeur,
Voyages inouïs sans rencontrer la peur.
Mais la vague enfiévrée de ces moments volés
Me laissent épuisée, démembrée, affolée.
Et malgré la douleur de mon déchirement
Je sais que j'ai raison dans mon entêtement,
Je sais qu'il va venir, encore il me l'a dit.
Un de ces jours prochains, peut-être bien lundi.

Il va venir enfin, comble de mon émoi,
Au fil de chaque jour partager avec moi,
Douceurs du temps présent, le café du matin
Les fruits du potager, les steaks et les gratins.
Enfin comme j'aimerai repasser ses chemises
Et pour le faire rire, jouer à la soumise.

-3-

Il me dit que je dois passer du temps sans lui
Mais ces jours infinis ce sont des jours de pluie.
Il ne me donne pas le terme, l' échéance :
C'est des mots de banquiers. Que notre jour de chance
Viendra assurément. Ne rien précipiter.
Ne même pas penser. Chaque jour affronter.
Comme il me le demande je le laisse tranquille,
Je suis disciplinée, mon deuil je le maquille.
C'est bien ce qu'il attend et je suis généreuse,
Le cadeau suffisant d'une femme silencieuse.
D'un délai complaisant faire la charité,
Être sa Pénélope à perpétuité.
Le regarder partir derrière le rideau,
Pour un moment pleurer et porter mon fardeau.

Ces lettres enflammées qu'il m'avait envoyées,
Par un jour de colère, oui, je les brûlerai.
Cinq ans déjà passés, il dit qu'il se consume
Mais ses ambivalences, jamais ne les assume.
Je tourne en rond, ça me détruit, ça me dévore,
J'en oublie sur le feu l'escalope de porc.

Mais il vient tendrement, retrouver mon désir,
Ses sentiments sont là, j'en profite à loisir.
Viennent naturellement les gestes que j'attends,
Et comme je le crois quand il dit à l'instant :
«Je ne pense qu'à toi, je ne t'oublie jamais
Avec toi près de moi ma vie est parfumée
Sur demain qu'on bâtit ne jamais faire l'impasse
La chaleur qui viendra bientôt après la glace
Tous les deux nous serons alors les plus comblés
Oui je viendrai bientôt ne sois pas accablée...»
Et pendant que rissole au fond de ma cocotte
Les oignons, les poireaux, le beurre et les carottes,
Livide et désolé, le voilà qui s'en va,
Me laisse à mes casseroles et à mon canevas.

-4-

Roman à l'eau de rose, ah combien je t'espère !
Les épreuves sont brèves, et la magie opère.
Dans les bras l'un de l'autre ils finissent toujours
A s'aimer, s'embrasser le reste de leurs jours.
Pour moi, j'ai hérité d'un parfum éventé
Et j'endure chaque jour sa volatilité.

Qui me dira enfin et par quel maléfice
J'en suis à préférer le goût du sacrifice
Et garde de l'espoir quand dix années passées
De sa proche venue encore j'ai rêvassé ?
La réponse est limpide, et me met en émoi :
Je suis bien avec lui et lui bien avec moi.
Une histoire comme ça, ça ne peut pas finir.
Au fond de moi je sais qu'un jour il va venir.
Car c'est lui, même absent qui me fait vivre, vivre,
C'est lui quand il est là qui va me rendre ivre
Prévenant et patient, câlin et cajoleur,
Un si charmant mélange de paix et de chaleur.
Et puis il me l'a dit, il est déterminé,
Il va venir bientôt, pourquoi l'incriminer ?

En gage j'ai gardé sa douce écharpe blanche
Et toute la journée je la tiens sur mes hanches.
Signe que, oh bonheur, hier il est venu,
Que de lui je n'attends aucune déconvenue,
Que j'aurai eu raison dans ma persévérance
De croire qu'il viendrait, de garder l'espérance.

-5-

«Compter vingt et trois heures pour une heure avec toi,
(Tu sais je ne veux pas qu'ici tu t'apitoies)
Le compte n'est pas bon et ma modération
Jusques à aujourd'hui dans notre relation
N'empêche pas qu'enfin éclate ma colère.
Que tes comportements toujours je les tolère,
Ne l'imagine pas, espèce de canaille.
Je suis désespérée de tolérer tes failles,
Ta culpabilité, et puis tous ces obstacles.
Tu me donnes de toi un affligeant spectacle.
Et tu oses encore user de tous tes charmes !
Je suis désespérée mais je n'ai plus de larmes.
Pour un homme qu'on dit sans peur et sans reproche !
Eh, écoute-moi bien, quand je te parle, approche !

Usée de lutter seule contre toutes les autres
A armes inégales. Lui, ailleurs, il se vautre !
Quand certaines minutes durent comme des mois
Alors celui que j'aime hésite et atermoie ?
Mon cher amour, oui ! J'ai fini de m'échauffer.»
Le voilà qu'il s'en va sans boire son café.

Si je suis sidérée, j'attends qu'il me revienne,
Mes mains contre ses mains sur son corps qu'il me tienne.
Il m'aura apporté, pour bien tourner la page,
Car de toutes les fleurs il connaît le langage,
Une belle orchidée et une brassée de lis,
Un bouquet de pervenches et de myosotis.
Et il me promettra de venir dans l'année.
Oui et pour tout cela je saurai lui donner
Un peu de la patience qu'il me demandera
Et toutes mes angoisses, il les emportera.
La force du destin, l'irrésistible choix.
Et, réchauffant au four une tarte aux anchois,
En pensant tendrement à ce fieffé crétin,
Je m'envoie un flacon de Gevrey-Chambertin.

-6-

Que faire pour l'oublier entre ses deux visites,
Que faire pour estomper les pensées parasites,
La sensation du vide qui trop souvent m'étreint,
A moins que de l'écrire en de nouveaux quatrains ?
Penser que sa venue fut un si beau cadeau.
Attristée, s'envoyer un autre tournedos !

Les heures filent vite quand il est près de moi
Je suis plus apaisée, mais ça ne dure pas.
J'ai reçu une lettre, il viendra tout à l'heure
Un peu plus de piment, un peu moins de fadeur.
Il avait dit midi, le voilà en retard.
Alors, qui va manger le second steak tartare ?
Pour une fois qu'il allait partager mon repas,
Où est-il retenu, pourquoi ne vient-il pas ?
Que va-t-il inventer, quel motif ridicule,
Quelle panne de vélo ou bien de véhicule,
Rencontre de hasard ou tête de linotte ?
En l'attendant hélas, voilà que je grignote...
Mais il ne viendra pas, il est déjà cinq heures
Ah ! Que je le haïsse, que monte ma rancœur !

Cinq mille jours que j'attends, toujours il me transporte.
Car si j'hésite encore à condamner ma porte
C'est que de le revoir j'en ai autant envie,
La force qu'il me donne, lui seul est ma survie.
Enfin il sera là pour la Saint-Valentin,
Dites-moi que je rêve ou bien que c'est certain !

-7-

Je l'ai finie bien seule ma bouteille d'eau-de-vie.
Allons ! Oublions tout, jouissons de la vie !
J'ai cramé l'omelette, renversé la purée.
Je fume le cigare, je dors, je suis bourrée.
S'il met les pieds ici, je l'achève au couteau,
Je lui mets du poison dans son prochain gâteau.
Je ne veux plus le voir, ah ce vieil égoïste,
Ce fou, cet orgueilleux, qu'il dégage la piste !
J'ai sauté dans le vide depuis le rez-de-chaussée
Et j'ai fait rappliquer ceux d'la maréchaussée.
Soyez pas déprimée, qui z'ont fait les képis.
Mais j'étais pas parlab', «débarrassez l'tapis !»
Ils ont été gentils, mais j'ai fini au poste.
Désintoxication ! Dès demain, je riposte !

Quand j'ai touché le fond, j'ai été ridicule.
Aujourd'hui, de ma vie, je suis au crépuscule.
Sans vagues ni passions, comme c'est confortable,
Souvent les yeux fermés, la tête dans le sable,
Ma vie est monotone et elle est sans surprise
Mais de mon don Juan encore je suis éprise.

Pardonnez maintenant si je dois vous quitter.
Mon ragoût sur le feu, je ne peux le rater.
Je n'aurai jamais pu regretter cette histoire,
Ces journées infernales, ces heures jubilatoires.
J'ai du être agaçante, il a du être odieux,
Mais du temps a passé, alors il y a non-lieu.
Trésor inestimable que cette vie cachée
Sur les sables mouvants où nous avons marché.
Je n'ai rien oublié de tout ce tintamarre,
Il me dit qu'il est prêt à larguer les amarres
Pour un joli voyage avec moi au printemps.
Je souris, incrédule, et je le crois pourtant.
Quand il pourra le faire ou en aura envie,
Je sais qu'il va venir, toujours il me le dit.

poème publié en décembre 2011

Dans le désert saignant des steaks tartares

Me croirez-vous ?

Je me dois de faire un commentaire sur ce texte, qui a une histoire. Ma maison est ancienne et j'ai décidé, il y a quelques mois, d'aménager le grenier. Gros travail de nettoyage et de démolition. En arrachant les épaisseurs de moquette accumulées, je découvre, bien sûr allez-vous dire, une enveloppe en papier kraft, glissée sous une plaque de fer blanc clouée à même le plancher. Point de billets de banque, point de lettres d'amour ou de poilus, mais un étrange manuscrit, très long, en vers. Malheureusement en partie effacé ou abîmé. J'en ai récupéré ce que j'ai pu et je l'ai retranscrit, sans le trahir, j'espère. Il n'est pas daté ni signé. Je sais qu'avant que je n'achète cette maison, elle a été successivement occupée par deux couples, dont un avec enfants. Mais auparavant ? C'est un Monologue en alexandrins, auquel j'ai proposé un titre, qui rappelle celui du roman de Dino Buzzati, lui-même entrelardé de références culinaires, vous comprenez pourquoi. Bonne dégustation.