Cet arbre millénaire

La racine a beau tout ignorer des fruits, elle les nourrit.
Rainer Maria Rilke

Trois sous, de la musique, c'était un air de fête,
Dans son village en ordre, sa vie était parfaite !...
C'est un conte, une fable, ne le crois pas bien sûr,
Le passé est rempli de chaînes et de blessures.
Ainsi vont les aïeux et les générations,
Elles viennent jusqu'à nous leurs drôles de vibrations.
Le sort va les gâter ou les empoisonner.
Mais cela les dépasse, leur monde est façonné.
Nous sommes ces anciens, ils vivent dans nos gènes,
Dans nos têtes et nos gestes, ils nous touchent, ils nous gênent.

Elle chantait aux banquets, tu aimes la chorale.
Elle était exaltée et tu es théâtrale.
Il était guilleret, ça te connaît les blagues.
Elle était timorée, tu ne fais pas de vagues.
Il était enrobé et te voilà obèse.
Il était pris du cœur et chaque effort te pèse.
Leurs maladies fatales pèsent sur ton destin.
Sont-ils nés sur la paille ou bien dans le satin ?
Ton arbre est plein de pièges, d'écueils, de faux décors,
Mais si tu choisis bien, ses fruits sont des trésors.

Il est à peine né. Déjà sur le berceau
Des fées vont se pencher et apposer leur sceau.
Cancans et commentaires, il est stigmatisé,
Les langues de vipère sont parties pour jaser.
Avez-vous remarqué, c'est les yeux de grand mère,
Et les pieds de pépé, et quant au caractère...
Il tient de celui-ci, il est comme celle-là.
Mais c'est tout son grand frère qui, hélas, n'est plus là !
Ces bonnes volontés aux paroles légères
Pour l'innocent bébé sont plutôt des sorcières.

Dans les grandes familles il faut trouver sa place.
L'aîné ne sera pas heureux longtemps hélas !
Les parents sont partout, au four et au moulin,
Et ça n'est jamais simple d'accéder aux câlins.
Chaque jour qui se lève il faut jouer des coudes.
Je chante et tu t'isoles, lui frappe et l'autre boude,
Peur de manquer, rivalités, comparaisons,
Pourquoi faut-il toujours partager la maison ?
Comme ils sont bienheureux tous les parents qui surent
Être équitables et justes et panser les blessures.

En grandissant sinon vient le ressentiment.
C'est le poids du passé : place aux enfermements,
Aux laides jalousies et à l'intolérance.
Quand des parents obtus montrent des préférences,
Quand jusque sur les murs ils vont les étaler,
Et quand l'argent s'en mêle, la note sera salée.
C'est la scission qui sourd, disputes familiales,
Avocats et notaires, relations glaciales.
Pourtant d'une famille, de l'aide on attendrait,
Et quelques jolis gestes que rien ne retiendrait.

Et quand on vit à deux, quel subtil équilibre !
Leurs choix ont-ils été inéluctables... ou libres ?
Elle a trouvé un tendre car elle était sévère,
Et il se dit souvent : « elle ressemble à ma mère ».
Il la supporte bien car elle est dégourdie,
Et son repas est prêt tous les jours à midi.
Sinon il prend sur lui devant les vexations,
Ou bien regarde ailleurs, a des consolations.
Et toi, tu fais comment, quels ont été tes guides ?
De tes aïeux lequel faut-il que tu liquides ?

Henri le casanier bien heureux dans son coin
Qui pour trouver sa femme ne va pas aller loin,
Au village d'à-côté un jour de Saint-Éloi,
Et de se déclarer ce fut un bel exploit.
Quelques vaches en pâture, des lapins, des volailles,
Du blé, du bois, du foin et des meules de paille,
C'est une vie tranquille qu'on n'aime pas compliquer.
Ses parents lui ont dit : mieux vaut ne pas risquer
Et ne rien gaspiller. Si elle n'est pas usante,
Si elle est routinière, est-ce une vie suffisante ?

Le dimanche c'est la messe et puis c'est la bistouille.
Il n'aime pas qu'on l'agace, ou bien qu'on le chatouille
Au café, c'est sacré, il rattrape le temps
Au milieu des copains il revit son printemps.
Et ils se la racontent cette vie de village :
De la cordialité et puis du persiflage,
Le cheval emballé, le chariot renversé,
La rivière est à sec, l'ouvrier expulsé,
Et la femme à Louis attend encore famille
Aura-t-il un garçon, ou toujours une fille ?

Quand Joseph s'est éteint, il n'avait pas trente ans,
Marie est affligée puis elle reprend Constant.
La vie reprend son cours, naît le petit Victor.
Veuve encore une fois. Qui les connaît ses torts ?
Et puis c'est la malchance, un enfant n'apprend rien,
Grand mère le surveille ce drôle de vaurien.
Une canne à la main, c'est Grand père qui s'échine.
Il ne comprend plus guère, voit passer des machines
En se disant pourquoi gaspiller son argent,
Le métier de la ferme, c'était bien mieux avant.

Léon fut un héros, comment vivre après lui,
Car quoi que l'on fera, c'est son aura qui luit.
Il fut si courageux, il est irremplaçable,
Il n'aurait pas bâti des châteaux sur le sable !
Il a eu les honneurs, l'estime et les médailles...
Tu vis sur ce passé mais ne sais pas ses failles.
Remets le à sa place, tu trouveras la tienne,
Libère toi ainsi de ces vieilles antiennes,
Des fantômes de l'histoire. Repars sur ton chemin,
Détourne toi d'hier, regarde vers demain.

« Je ne l'ai pas connu ton grand père Gustave
C'était un homme tenace, consciencieux et brave,
Et sa mère Honorine qui fut si courageuse,
Modiste, buandière et aussi vendangeuse.
Prenez en de la graine, jeunes enfants gâtés,
Avec votre confort et votre vie ouatée,
Vous êtes fatigants, vous manquez de courage,
Sans cesse sur le métier vous laissez vos ouvrages !... »
Des anciens on préfère aux vociférations
Un bienveillant message fait de modération.

De ceux que l'existence rendit plein de stupeur,
De ceux qui trop souvent auront connu la peur,
Soldats disciplinés d'une guerre fatale,
Modestes ouvriers lisant Le Capital,
Filles abandonnées, pauvres femmes soumises,
De l'homme fortuné, de la belle promise,
Du chanceux qui partit un jour pour étudier,
Des esprits généreux, des simples héritiers,
De tout ceux-là nous sommes les dignes successeurs,
Nous avons des alliés, nous sommes des passeurs.

Ils pesèrent sur nous de tous leurs lourds fardeaux,
Ils furent des boulets, ils furent des cadeaux,
Ils cherchèrent comme toi à pouvoir s'accomplir.
C'est ton tour aujourd'hui, c'est à toi de remplir
Cet arbre millénaire qui déjà te salue.
Embellis-le encore de façon résolue.
En son cœur elle mûrit ta belle destinée.
Aie toute confiance en ton âme bien née.
Aime ta renaissance, aime boire à ta source,
Va parcourir la vie comme une étoile sa course.

poème publié en avril 2013

Cet arbre millénaire