Aussi longtemps

Songe qu'avant d'unir nos têtes vagabondes,
Nous avons vécu seuls, séparés, égarés,
Et que c'est long le temps, et que c'est grand le monde,
Et que nous aurions pu ne pas nous rencontrer.
(«Chance». Extrait du Recueil de poèmes «Toi et Moi»)
Paul Géraldy

Je déguste tes mots tout comme des bonbons,
Tes cartes de touriste, tes lettres, tes messages,
Tout, petit à petit, mon rite de passage
Pour, dans la bonne humeur, repartir au charbon.

Qui de nous deux avait eu cette belle idée
Il y a si longtemps par l'autre validée
De pouvoir nous écrire régulièrement
Alors que nous vivions ensemble. Qui, vraiment ?

Pour dire la joie immense des premiers rendez-vous,
Pour dire c'est toi le gars aux yeux pleins d'étincelles,
Et aussi avec toi mon destin je le scelle,
Et c'est à toi ma belle que toute ma vie je voue.

Pour écrire des vers aux saillies éclatantes,
Pour griffonner en hâte des phrases envoûtantes,
Un billet polisson, propos marivaudé,
Nos cœurs en mots d'amour toujours achalandés.

Faudrait-il parce que tout avait été dit,
Écrit, joué, chanté, et dans tous les langages
Se taire et oublier de donner mille gages
Sans compter, tout de suite, et tous les deux, pardi !

En tous cas nous le fîmes, et de toutes manières
Le post-it, le courriel et l'ode printanière,
Les messages glissés au cœur de l'agenda
Et les fleurs de papier dedans la véranda.

Oui car tous ces mots-là, ils nous appartenaient
Et nous les estimions. Étonnants et charmants,
Ces écrits. Des bijoux, des perles et des diamants,
Des prends bien soin de toi, des cœurs, des bonne journée,

Des paroles inquiètes, des questions qui tracassent,
Des alarmes et des joies, des jeux de mots cocasses,
Et des correspondances au bord de la colère,
Des propos qu'on consigne du fond de la galère.

Puis des mots apaisants écrits pour s'amender,
Des professions de foi en lettres capitales,
Des courriers imprévus, encore des cartes postales
Envoyées pour surprendre en pli recommandé.

Au Livre de la Vie en faire des marque-pages
Et petit à petit, composer l'équipage.
De deux individus faire des partenaires,
Heureux et détendus, humbles et visionnaires.

Mais pourquoi faudrait-il vouloir fourbir les armes
Gâcher le temps présent, choisir la pénitence,
Pour des éternités sombrer dans le silence,
Se quereller encore et puis finir en larmes ?

Pourquoi les sentiments qu'on se manifestait
Devraient se transformer en occasions ratées ?
Mais la vie quotidienne et ses agacements
Agit avec l'amour souvent voracement.

Si notre amour a pu mettre un genou à terre,
L'affront n'a pas souvent touché notre maison.
Car dans notre folie nous gardons la raison
Et la hache de guerre au plus vite s'enterre.

Eûmes-nous l'un et l'autre des envies de départ,
Écarts sans lendemain, rencontres de hasard ?
Nulle part c'est écrit, rien ne fut consigné.
De l'évoquer ici nous serions indignés !

Et si parfois pourtant la meilleure défense
Est encore l'attaque, nous n'en sommes pas fiers.
On a touché le fond, on a touché l'éther.
Encore stupéfait, notre tandem avance.

Entre la nostalgie des instants merveilleux,
Le désir d'un futur qui serait encore mieux,
Le noble quotidien reste plein d'attentions,
En nous couve le feu, affleure la séduction.

Savoir quand il le faut abattre son va-tout,
Trouver des jeux de piste, des coups inattendus,
Des lieux charmants, des pigeonniers, des coins perdus,
Nohant, Saint-Idesbald, Aubazine, Watou.

Cabourg, Bouillon, Florac, et le Parc Yourcenar,
Le gazon de Sologne, les crabes de Dinard,
Cucugnan, Queribus, Bruges et Gant réunis,
Moissac, Rocamadour, Auvers et Giverny.

Flâner dans Carcassonne, revoir le Pont des Arts,
Danser guillerets sur les Valses de Chopin,
S'en aller marauder comme des galopins,
Et boire un chocolat en écoutant Mozart,

Voyager hors saison, marcher le long de l'eau,
Une crêpe à Quimper, une glace à Malo.
Grimpons en haut du phare, et vois le vent mugir.
Courons comme des enfants, je t'entendrai rugir.

Au soleil regardons passer le mascaret
A la folle vitesse d'un cheval au galop,
Débouchons une Orval, buvons-la au goulot,
Repartons visiter palais et prieurés.

Puycelci-en-Quercy, Saint-Guilhem le Désert,
Valbonne, Le Clos Lucé et puis Montreuil sur Mer,
Mille instants, mille lieux de nos bains de jouvence
Mille couleurs, mille parfums de l'amour qui avance.

Notre couple a mûri mais va-t-il bien vieillir ?
Bannir la méchanceté, ne pas importuner,
Ne pas s'aigrir, sourire et être bien luné !
Et pour des bagatelles ne jamais tressaillir.

Penser à nous blottir dans les bras l'un de l'autre
Tout cela est limpide, cette histoire c'est la nôtre.
Les heures de solitude sont comme des cadeaux
Car l'attente de toi va monter crescendo.

Et nous nous retrouvons au rendez-vous, ravis.
Et tu te permettras d'outrageuses avances.
Alors j'aurai vécu un autre jour de chance.
Et puis nous partirons chacun vers d'autres vies.

Car nous avons joué sur nos autonomies !
Toi et moi ressemblons à la gastronomie,
Nous sommes de bons produits chacun de son côté,
Avec un caractère jamais escamoté,

Tu as redécouvert ta propre liberté.
Je sais quand il le faut me consoler sans toi.
Nous voyageons chacun, puis retrouvons le toit,
Et c'est plus confortable, et c'est une fierté.

Compagne et compagnon toi moi main dans la main
Ne mangeons pas toujours notre pain en commun.
Nous n'avons pas besoin d'être sans cesse ensemble.
La liberté de l'autre, ce point qui nous rassemble

C'est ce que nous aimons, c'est ce que nous voulons,
C'est même rassurant, c'est même confortable.
Pas besoin chaque fois de se vouloir semblables,
De suivre ton sillon, marcher sur tes talons.

Et quand les bons produits font les bonnes recettes,
Quand nous nous retrouvons, que démarre la fête
Sur un tapis de fleurs, tendresse délirante,
Sincérité vitale, ardeur exubérante !

Tu es pour un moment mon piment d'Espelette,
Je t'assaisonne alors au sel de Guérande
Repas très agréable et compagnie gourmande,
C'est du sucre, du miel et de la violette !

Terminé le plan-plan, et finis les calculs,
Adieu folles contraintes, adieu l'agitation,
Car nous nous retrouvons avec compréhension,
Le plaisir régénère et le désir circule.

Ainsi voyageons-nous si délicatement,
Entre séparation et réenchantement,
Sommes-nous devenus passionnés raisonnables ?
Nous voulons seulement mieux qu'une vie passable.

Amour, capture subtile et équilibre instable,
Pour être ni esclave et ni trop souverain,
Nettoyons les débris, amendons le terrain
Et notre relation sera plus confortable.

Partage réciproque de notre belle équipe,
Bons et mauvais moments, et puis quelques principes.
Tous les petits clin d'œil, caresses dans le dos,
Les baisers dans le cou, voilà des vrais cadeaux.

Comme pour l'effeuillage de la marguerite,
Je n'aime pas tout de toi. J'aime beaucoup de ceci,
Et un peu de cela. Et ça je l'aime aussi
Et même à la folie. Mais ça, cela m'irrite.

Tu me fais chavirer. Tu es de mauvaise foi.
Tu n'es pas comme j'espère. Tes paroles je les bois.
On est trop différents. Ah comme on se ressemble.
Et que tu es distant. Ah de désir je tremble.

Nous sommes don Juan, nous sommes sybarites,
Souvent tu viens vers moi, je garde ton sommeil,
Je t'apporte un café le matin au réveil,
Nous avons comme ça des usages et des rites.

Il arrive d'un coup que parfois tu me manques
Vu que tu es partie au creux d'une calanque.
On se retrouvera avec un grand plaisir
Quand moi je reviendrai de mon nouveau loisir.

Tu es bonne cuisinière, alors je me régale,
Tu ne mets pas souvent de l'huile sur le feu.
Je ramasse les feuilles, peins les volets en bleu.
Nous sommes des fourmis, nous sommes des cigales.

L'intrépide héroïne, le valeureux soldat,
Ont bien rangé leurs armes, finie la corrida.
Et contre beaucoup d'autres plus besoin de se battre,
Ce n'est plus un scandale, c'est fini d'en rabattre.

Nous n'avons pas d'enfant, nous fûmes hésitants,
Ni jumeaux ni triplés, ni Adrien ni Claire,
Que nous imaginons collégien, écolière,
Car sitôt qu'on y pense, ils grandissent pourtant.

Oui je me réjouis si fort de ton bonheur.
Le mien qui me regarde, et c'est à mon honneur,
De son œil si perçant que cela m'impressionne,
Aussitôt se souvient et il se confectionne

Des images irréelles, des frissons d'émotion,
Radieux anniversaires, déclarations d'amour,
Hasards, partages, audaces, cœurs percés, traits d'humour :
Mourir un jour d'un excès de satisfaction.

La chance nous sourit, alors profitons-en !
Repartons en Provence, à Thann, à Mimizan,
Dégustons rien qu'à deux les Gorges du Verdon,
Les berges de l'Adour, l'Hospitalet, Glandon !

Car tout est admirable et nous avons envie,
Et la Tour de Montaigne, et le musée Lalique,
Le Golfe du Lion, les îles de l'Atlantique,
Tant qu'il nous restera des vœux inassouvis.

Sur les points de friction encore mettre de l'huile.
Ils viendront vite assez les ennuis et les tuiles.
Ce poème infini à deux nous l'écrivons.
Nous sommes épanouis, le sourire nous l'avons.

Direction l'horizon, attachons nos ceintures,
Les lacs de montagne et les chemins des crêtes,
Toujours pour l'escapade, il faut que l'on s'apprête,
Elle sera sans fin notre grande aventure.

Si le corps se fatigue, jamais le cœur se lasse.
Et quand je suis séduit et que tu te surpasses,
Quand charmeur et charmée sont comme larrons en foire,
Quel fabuleux voyage, qu'elle vogue notre histoire !

Les larmes au bord des yeux, j'ai souvent des désirs
Qui s'en vont jusqu'à toi, qui sont des gourmandises.
Car il est toujours temps que l'on se le redise :
Nous aimons nous trouver, nous aimons nous choisir.

poème publié en janvier 2012

Aussi longtemps