Au pas paisible de l'oie blanche
Deux dés sur un plateau, c'est le jeu millénaire
De soixante trois cases, effet tourbillonnaire.
Il joue majestueux son premier coup de dés
Mais ne voit pas où va ce chemin spiralé.
C'est un bambin naïf, une oie blanche et candide,
Pas encore perverti, ni lourdaud ni stupide.
Et puis c'est en jouant qu'il comprendra les règles
Des bontés, des laideurs, des moineaux et des aigles.
Des espaces et des murs. Et tout en avançant,
Il va considérant ce monde menaçant.
Puis voilà ce blanc-bec, un peu niais, un peu sot,
Insolent, arrogant, déjà loin le berceau,
Se prend pour un poète ou fonce dans le tas,
Bouscule durement, joue de la muleta.
Il est plein de désirs et prêt à en découdre,
Hardi et résolu, veut faire parler la poudre.
Il va quitter le toit et l'asile du père,
Se servir de l'épée, tomber dans les ornières
Des chagrins, des épreuves. Et puis le mauvais sort
Qu'il croyait conjuré sur lui s'acharne encore.
S'il fait un double cinq il se gare du serpent.
Il s'approche du puits, cette fois c'est crispant.
Il suppose, il calcule, se met martel en tête,
Devant des évidences, il est fou, il s'entête.
L'implacable destin ou l'estimable chance,
À chaque coup de dés, pèsent dans la balance.
Il est déterminé, malgré chute et rechute,
Poursuit sa migration, prêt de toucher au but.
Mais le vent tourne encore et c'est un double six,
Triste fatalité, il trébuche et il glisse,
Il est au fond du puits et se prend un bouillon.
Il enrage, se lamente sur son destin brouillon.
Tout prêt de se noyer, ferme les yeux, expire.
Par un heureux hasard, un ami l'en retire.
Il ne l'oubliera pas, cette action amicale,
Il sait tendre la main, adoucir les escales.
Puis il franchit des ponts et sort des labyrinthes,
Du diable menaçant reconnaît les empreintes,
Il lui faut esquiver les balles du chasseur
Et combattre les monstres et dominer sa peur.
Par chemins et hameaux, il va, jamais ne flanche,
Déterminé, au pas paisible de l'oie blanche.
Quelques beaux coups de dés, dans sa chance il s'installe.
Renvoyé vers l'arrière après un coup fatal,
Il rejoue le voyage sans jamais se lasser
En des moments, des lieux qu'il croyait du passé.
Le voilà en prison il est sans inquiétude.
Elle se profile enfin du jeu la plénitude.
Il vit l'humiliation, est réhabilité.
Il se veut fataliste, apprend à patienter
Et se plaît à marcher d'un pas de sénateur,
Devient contemplatif et prend de la hauteur.
Dedans sa tour d'ivoire il sait se rétablir,
Il vient se reposer, puis repart sans faiblir.
Au cœur de la forêt, il se plaît, il s'étoffe,
Trouve l'apaisement comme les philosophes.
Il est tiré d'affaire. Case soixante trois,
Bel aboutissement, la victoire il s'octroie.
Au fond de son fauteuil, il est bien confortable,
Son œil est amusé, curieux et charitable.
Épanoui, mature, il se rengorge un peu :
Pour les autres joueurs c'est le sauve-qui-peut !
Coups de blues, coups de chance, petites catastrophes,
À chacun sa carrure, mais que l'honneur soit sauf.
Il est compatissant. Mais bientôt il s'ennuie
Et voudrait bien encore rejouer la partie,
Reprendre tous les risques, encore forcer la chance,
Refaire tourner la roue, exhiber sa vaillance.
- Hélas, affronte-toi à la réalité,
Elle vient de sonner ton heure de vérité :
La case soixante-trois, et c'est fin de partie.
Le temps est achevé qui t'était imparti.
Range donc tes affaires et rends ton tablier,
De tes engagements te voilà délié.
- Encore une minute, cher bourreau nécrophile
Qui, de ma destinée toujours tire les fils.
Si de ce jeu de l'Oie j'ai rallié le terme,
Ce n'est pas pour autant que les portes se ferment...
Je veux croiser la Tour, le Fou, le Cavalier,
Les Pions, ces fiers soldats perdus sur l'échiquier,
De la Reine orgueilleuse risquer l'échec et mat ;
La partie est serrée, ou ça passe ou ça rate ;
Si elle est la plus forte, je plierai sans rancœur.
Puis je fais les yeux doux à la Dame de Cœur,
Je balance mon as et ramasse la mise,
Poker déshabillé, retire sa chemise...
Elle va me déplumer, fière de ses atouts.
Le score n'importe pas, jouer efface tout.
Mais le jeu du Morpion, assis sur une chaise,
Et celui du Pendu me laissent mal à l'aise.
Pour le Monopoly, quand les dés sont jetés,
Je ne veux pas savoir s'ils ont été pipés.
Troquant Rue de la Paix contre les quatre Gares,
J'abandonne le luxe, je voyage, je m'égare.
Je franchis Mille Bornes et arrive à bon port,
À la Bataille Navale, je cherche du renfort.
Je Chamboule-tout, je Risk, perds et gagne mes billes,
J'accueille ce qui vient, pour moi tout est broutille,
Aurai-je de la chance ? Pique cœur trèfle carreau ?
Viens là, approche-toi, je te tire les Tarots !
Ce n'est toujours pas l'heure de chausser mes pantoufles
Et je serai joueur jusqu'à mon dernier souffle.
poème publié en octobre 2013
63 cases pour mes 63 ans, pourquoi pas ?