Angers

Cachet de doliprane pour le cas où j'ai mal,
Déjeuner et dîner, tout vient, tout est normal.
J'ajoute à mes repas de l'oxcarbazépine,
A ce qu'on me propose, moi, de la tête, j'opine !
Me voilà atterri en neurochirurgie !
Prise de sang, IRM, tension, ça réagit...
Je reçois jusqu'ici des bises de douceur,
Fille et fils et famille, amis et puis ma soeur
Qui me conduisit là, affolée, résolue,
Avant que peu à peu la crainte se dilue.

On pense bien à moi, on me rend des visites,
Il est vraiment gentil mon voisin parasite.
Il me sourit béat puis vit dans ses tourments,
Réclame la télé, appelle sa maman.
Pour lui rien ne viendra qu'une nuit éternelle
Entre deux chandeliers et vêtu de flanelle...
Ouvrons tout grands nos bras, chaque jour est un cadeau,
On ne le sait jamais quand tombe le rideau.
C'est le sort de chacun et de tous les aïeux,
A cet évènement préparons-nous joyeux.

J'ai été ralenti dans ma course à la mer.
Je suis plutôt surpris, je n'en suis pas amer.
Je n'ai pas su toucher mon horizon final.
Tu es venue à moi et ce n'est pas banal,
Et pleurer avec moi, et sourire comme un Ange ;
Les jours que nous passons font de sacrés mélanges.
Avec toi je rêvais de courses autour du monde,
Mais l'infirmière arrive déjà avec la sonde.
L'hôpital prend mon corps, l'hôpital prend mon temps,
Quand dehors se préparent les bourgeons du printemps.

Elles rodent autour de moi les pinces que je devine,
Tous les blocs sont remplis de douleur angevine,
Et pendant que la Maine charrie son eau boueuse,
Tu soignes avec douceur mille pensées peureuses,
Puis tu vas pour la nuit au Logis Ozanam
Car il te faut aussi pouvoir soigner ton âme.
Bientôt tu partiras, nous sommes bien d'accord,
Tu as obligation de changer de décor.
En attendant je pleure mes frayeurs enfantines
Et tu me les consoles en beurrant mes tartines.

Rêvé qu'il me manquait des cases de mémoire
Qui se trouvaient sous clé dans de grandes armoires.
J'errais dans la campagne, on me courait après,
Au beau milieu des champs de chênes et de cyprès.
La bataille sera rude, allons pour la mener
Et à la mort encore refaire un pied de nez.
"Soit fort !" est fatigué, il hésite, il s'esquive
Et voudrait bien sauter d'un coup sur l'autre rive.
En ai-je trop livrés de ces combats funestes,
De quoi faut-il qu'enfin ici je me déleste ?

Et tandis qu'en chantant je pense à mes garçons
Qui avec quelques clics essaiment des chansons,
Et pendant que ma fille en son jardin jardine,
Ici moi je me lave à l'eau de bétadine.
Ils m'ont attribué la chambre 209,
Ils ont une mission : me mettre du sang neuf.
Prêt pour l'opération "endormi-éveillé",
Les tergiversations déjà sont balayées.
Je suis déterminé, ne manque pas de courage
Et je peux résister, têtu sous les orages.

Enfin c'est mercredi, c'est mon jour qui se lève.
Fascinant procédé, j'interroge et j'observe.
Avoir le crâne ouvert et savoir s'exprimer,
Rien que de l'amusement, pas de quoi déprimer.
Et pendant qu'ils chatouillent ma lésion cérébrale,
Je parle randonnées, je garde bon moral,
Avec ma psychologue et mon anesthésiste,
Et dans les Pyrénées, nos pas suivent les pistes.
Le chirurgien s'active de ses coups de scalpel,
De mes "aires éloquentes", il en suit le rappel.

Car chaque évènement ne me prend plus la tête,
Et de ce qui m'arrive, je me fais une fête.
Je laisse pour les autres les fâcheux incidents,
Les geignardes plaintives et tous les décadents.
Je suis un père tranquille, loge aux Soins Intensifs,
Petits jours de train-train, rien de bien excessif.
Je laisserai ma place pour d'autres perfusés,
Trouverai d'autres lieux où pouvoir m'amuser.
Je m'en vais pour demain, merci à toi Angers.
Un tour à La Rochelle ? Que j'y serai léger !

poème publié en mars 2014

Angers