Le voyageur et ses enfants

Voyagez, cassez votre chaîne,
Si c'est bien là votre destin.

Un heureux voyageur, sentant sa fin prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
«Craignez-vous, leur dit-il, de quitter ces parages
Où vous viviez déjà enfants ?
Trois jours vers le levant
Je sais de ces beautés, connais ces paysages,
Ces coupoles d'argent et ces statues debout,
Or, bronze, étain, cristal, pas une once de boue.
Partez, filez,quittez dès à présent vos places,
Pour Diomira et ses terrasses».
Le père mort, les fils partent vers le levant
Ils y voient la misère, le froid et les brigands,
Et point de ces beaux paysages,
Point d'argent, de cristal. Le père fut-il si sage
De ne vouloir avant sa mort
Laisser chacun choisir son sort ?

oulipo publié en janvier 2012

Le voyageur et ses enfants

A la manière de Jean de la Fontaine
Le Laboureur et ses enfants

Travaillez, prenez de la peine :
C'est le fonds qui manque le moins.

Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
"Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage
Que nous ont laissé nos parents :
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l'endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'oût :
Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse."
Le père mort, les fils vous retournent le champ,
Deçà, delà, partout....
si bien qu'au bout de l'an
Il en rapporta davantage.
D'argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.

Ce texte est inspiré d'un autre texte proposé par l'association Zazie Mode d'Emploi en 2007.
Voir le texte de référence

En partant de là et en allant trois jours vers le levant, l'homme se trouve à Diomira, une ville avec soixante coupoles d'argent, des statues en bronze de tous les dieux, des rues pavées d'étain, un théâtre en cristal, un coq en or qui chante chaque matin sur une tour. Toutes ces beautés, le voyageur les connaît pour les avoir vues aussi dans d'autres villes. Mais le propre de celle-ci est que si l'on y arrive un soir de septembre, quand les jours raccourcissent et que les lampes multicolores s'allument toutes ensemble aux portes des friteries, et que d'une terrasse une femme crie : hou !, on en vient à envier ceux qui à l'heure présente pensent qu'ils ont déjà vécu une soirée pareille et qu'ils ont été cette fois-là heureux.

Italo Calvino - Les villes invisibles (Seuil), traduit de l'italien par Jean Thibeaudeau