1940-44 Une soif de liberté (Vécu et écrit par Marcel Défossez)

INTRODUCTION 1912-1938

J'ai bien longtemps résisté à la demande de mes enfants de relater toutes les circonstances de mon évasion d'Allemagne lors de la guerre de 39-45. Je me disais que cela n'avait pas une grande importance, que ce n'était qu'une petite parenthèse dans ma vie. Je pensais aussi que je ne serais pas capable de narrer mon histoire convenablement. Or, aujourd'hui, peut-être l'âge aidant, j'estime qu'il serait regrettable de taire davantage cet événement, car il s'insère dans tout un bouleversement intérieur qui, à lui seul, mérite d'être légué à mes enfants. Pour bien situer cette période de la guerre et cette transformation de moi-même, il faut que je me situe, et pour cela que je remonte un peu le temps pour voir ensemble le milieu dans lequel je suis né et j'ai vécu. Vous verrez que mon enfance ne fut pas dorée. En 1912, mes parents Léon Défossez et Jeanne Lemarre se sont mariés. L'un habitait auparavant Estaires, et l'autre Laventie, deux villages voisins. Ils s'installèrent dans une ferme à Fleurbaix, autre village voisin ; à l'époque les gens se déplaçaient peu. Ils eurent leur premier enfant, Michel, en mai 1913, quoi de plus naturel... ! Leur deuxième enfant, une fille, cette fois, naquit en mai 1914, toujours très normal vous en conviendrez ! Ce qui l'est moins ensuite, c'est que trois mois plus tard, en août 1914, la guerre éclate entre la France et l'Allemagne. Voilà, mes parents tout jeunes mariés, sont séparés ; mon père part pour le front et ma mère avec ses deux petits enfants se retrouve seule à la tête de la ferme. Imaginez le tableau !... Et combien de temps cela va-t-il durer ? Cela dura quatre années, oui, quatre années ! Il faut réaliser cette vie, jour après jour, la séparation, la fatigue, et surtout l'inquiétude du lendemain ; reviendra-t-il, ce mari tant aimé ? Reverrai-je cette épouse laissée là-bas avec ses petits enfants ? Triste guerre, j'imagine très bien cette douleur. C'était une guerre de position avec tranchées. Il fallait sauter le parapet pour gagner du terrain sur l'ennemi ; et au fur et à mesure des avancées, le front se déplaçait. C'est ainsi qu'à un certain moment, les allemands ayant progressé, la ligne de front s'est située à deux kilomètres de la ferme où se trouvait ma mère. Les bombardements ont été si nourris que deux fermes seulement n'ont pas été détruites. Ces deux fermes ont été épargnées parce qu'elles étaient transformées en hôpital militaire. Ma mère, sa ferme étant détruite, dut évacuer avec ses enfants, la vie n'étant plus possible. Voilà en quelques lignes une triste période de vie de mes parents. La guerre se termina en novembre 1918 et mon père revint fin 1918 ou début 1919. Mes parents se retrouvent. Quelle joie cela a dû être après tant de souffrances ! J'imagine ces retrouvailles... Enfin dans la paix ; finis les éclatements d'obus, les sifflements des balles. S'arrêter un instant, se regarder dans les yeux, s'aimer quoi... s'étreindre sans rien se dire... et au bout de cela attendre un enfant, un troisième... et c'était moi. J'aurais voulu à cet instant avoir mes yeux d'aujourd'hui pour partager leur bonheur. La période d'après-guerre fut très pénible. Il a fallu à mes parents remettre toutes les terres en état de produire, et il faut être fermier pour comprendre ce que cela signifie... Plus de matériel pour travailler la terre, même les chevaux faisaient défaut, et les bras manquaient. Mon père était un homme courageux, ne ménageant pas ses forces (au dire des voisins, car j'étais trop jeune pour m'en rendre compte), il a du nuire à sa santé en travaillant comme il l'a fait. Il faut dire qu'au fil des années, la famille grandissait, en 1921 naissait Jean, en 1923 Simon, et en 1927 Françoise. Hélas, l'année suivante, le grand malheur arrivait. Mon père mourait le 28 mars 1928 à l'âge de 42 ans. Ma mère restait à nouveau seule dans la ferme, avec cette fois six enfants à charge. L'aîné avait quatorze ans et la plus jeune quatorze mois. J'avais moi-même huit ans. Et commence la galère pour nous tous. Michel était rentré du collège en juillet 1927. Marie était en pension à Laventie et moi au collège à Estaires avec Jean. Pour ce qui concernait la conduite de la ferme, un oncle, Henri, qui habitait à Le Maisnil, à quelques kilomètres de chez nous, venait surveiller et conseiller Michel qui était vraiment trop jeune pour la charge qu'il avait sur les épaules. Heureusement les voisins ont été d'une aide et d'une gentillesse forçant l'admiration, cela nous a beaucoup aidés. Néanmoins, les années furent pénibles et l'on manquait toujours de bras dans les champs. Michel, arrivé à l'âge de partir à l'armée, a du demander un sursis pour retarder son départ d'un an et me permettre de rester un peu plus longtemps aux études. Pourtant je dus quitter le collège à treize ans et demi pour m'initier aux travaux de la ferme que je ne connaissais que partiellement. Les soirs d'hiver, je complétais mes connaissances d'agriculture par des devoirs par correspondance. Cette période a été pénible pour moi, je me sentais écrasé par trop de responsabilité. Ce sentiment m'a accompagné toute ma vie, je me sentais timide et incompétent. A cause de cela, j'ai refusé beaucoup de responsabilités qui m'étaient proposées. Michel est rentré du régiment et moi j'ai grandi. Entre temps, j'avais suivi des cours de préparation militaire, pendant les soirées d'hiver. Cela permettait aux jeunes gens, après examen, de choisir l'arme et le lieu du service militaire. J'ai donc passé cet examen avec succès. Sur ces entrefaites, Michel a exprimé une idée. « Si Marcel devançait son appel sous les drapeaux, maintenant que je suis libéré du service militaire, la chose est possible, et nous verrions plus clair ensuite. » Sans plus de réflexion, la décision est prise. Je fais le nécessaire auprès de la gendarmerie de Laventie, et sans plus tarder je reçois une convocation pour passer le conseil de révision à Béthune. Nous étions, je me souviens très bien, le 26 octobre 1938. Je ne vais pas vous raconter une séance de revue des jeunes recrues, c'est sans intérêt. Je vais vous dire quand même qu'après être passés devant les toubibs, alors que nous nous revêtions, un officier est venu nous dire : « Messieurs, vous êtes aptes au service militaire, je vous déclare que vous êtes dès cet instant des militaires en permission de quarante huit heures. Vous devez donc faire en sorte de vous rendre dans votre garnison, après demain, avec l'ordre de mission que je vous donnerai à la sortie. » Je rentre donc chez moi en vélo de Béthune à Fleurbaix -nous n'avions pas d'auto à cette époque- et je n'avais qu'une journée pour faire mes adieux à mes grands-parents et à mes proches. Et voilà, après quatre années de vie professionnelle agricole, j'avais dix huit ans et un nouveau volet de ma vie s'ouvrait : la vie militaire.

MA VIE DE CASERNE 1938-1939

Comme nous l'avait conseillé l'officier le jour du conseil de révision, je pris le train à Armentières le 28 octobre 1938 pour Douai, la vie de garnison. Un frère m'accompagnait jusqu'à la gare, étant à vélo, il fallait qu'il ramène les deux vélos à la maison. Je n'ai plus beaucoup de souvenirs de ce moment, cependant je peux dire qu'en roulant dans le train vers Douai une certaine inquiétude m'envahissait : que vais-je voir ? Qui vais-je rencontrer ? -tout était mystère pour moi- on disait beaucoup de choses sur les « bleus » et j'en étais un à cent pour cent. J'arrivais à Douai le cœur battant, on m'avait dit qu'à la gare je serais accueilli par un peloton de garde commandé par un sous-officier chargé de nous escorter jusqu'à la caserne. De peloton, il n'y en avait guère, et pendant que je tournais en rond dans la gare avec ma valise au bout du bras, je remarquai un jeune homme pas plus à l'aise que moi avec, lui aussi, une valise au bout du bras. Je l'accostai et lui demandai s'il n'était pas lui aussi un appelé sous les drapeaux, j'étais sûr qu'il me répondrait affirmativement : ainsi je n'étais plus seul. Ensemble, en l'absence du peloton, nous décidons de partir à la recherche de la caserne Caux, une des trois casernes que comptait la ville de Douai. J'avais en poche l'adresse de l'aumônier militaire ; j'ai pensé qu'il serait peut-être bon de passer chez lui avant d'entrer à la caserne. Je proposai donc à mon compagnon de route cette visite ; et il accepta volontiers. Nous fûmes bientôt arrivés. L'aumônier était là, il nous fait entrer dans sons bureau. Son sourire nous rassure, mais notre inquiétude ne lui échappe pas, il nous le fait remarquer bien gentiment. Je lui raconte, sans trop de détails cependant, que nous sommes appelés par devancement d'appel, que nous nous attendions à être pris en charge et que, faute de cela, nous sommes venus chez lui avant d'entrer à la caserne. J'ai ajouté que mon frère aîné était venu faire son service militaire ici à Douai à la caserne Caux. « Alors, me dit-il, vous voudriez peut-être aller vous aussi à Caux plutôt que dans les autres casernes? » « Je ne sais pas !... » lui ai-je répondu. « Attendez un peu, poursuit-il, je vais téléphoner à la salle de service de Caux pour dire que vous êtes chez moi. » Il ne fallut pas attendre longtemps pour savoir que nous étions tous les deux inscrits à Caux ; il n'était donc pas question de choisir notre caserne. Caux n'était qu'à quelques centaines de mètres. Nous quittons donc l'aumônier en le remerciant pour son accueil et en lui promettant de revenir plus tard. Il ne fallut pas bien longtemps pour parcourir la distance entre l'aumônerie et la caserne, bien que nous ne pressions pas le pas... Avions-nous déjà pris l'allure du troufion ? Ou bien l'appréhension avait-elle à nouveau envahi mon cœur ? Je n'ai pas eu le temps d'analyser cet état d'âme que déjà j'aperçois la guérite et le soldat de garde à la grille d'entrée. « Alors, on entre ? » dis-je à mon compagnon. « Il n'y a pas de choix » répondit-il, et nous nous présentons. Un sous-officier est là « Vous êtes appelés ? » « Oui » répondis-je. Alors il appelle un soldat et lui dit : « Planton, conduisez ces jeunes à la salle de service. » C'est là qu'on m'inscrit à la deuxième batterie ; mon compagnon fut affecté dans une autre batterie. Je ne l'ai d'ailleurs plus revu par la suite, un soldat l'emmena dans une direction et un autre s'occupa de moi. Nous nous séparons donc dans cette immense cour de la caserne. Quelques mots furent échangés avec le soldat qui me conduisait dans mes nouveaux appartements. Je n'écoutais guère ce qu'il me disait. Je me sentais tellement petit dans cette grande cour de quartier, au pied de ces énormes bâtiments et si étranger à ce milieu. Les gens que je rencontrais étaient tous habillés pareillement : un treillis blanc-écru resserré à la taille par un gros ceinturon. De temps à autre, un gradé se pointait qu'on saluait « obligatoirement » mais gauchement pour ma part. Quel changement de vie allait-il falloir opérer !... On m'avait toujours dit qu'à l'armée il fallait toujours obéir sans rouspéter. J'avais bien l'intention de passer inaperçu et je pensais aussi que j'étais capable de faire ce qu'on me demandait aussi bien que les autres. Pendant que mon esprit divaguait de la sorte,nous arrivions devant une porte, une porte parmi tant d'autres portes identiques, nous étions à la 2ème batterie. Comme par hasard, un brigadier était là, au bord du couloir, un petit bonhomme de brigadier. Le soldat qui m'accompagnait me confia à lui en remettant un dossier me concernant, puis il salua et nous quitta. Resté seul avec le brigadier, celui-ci se présenta : « Brigadier Picavet, de service à la 2ème batterie. Suivez-moi au bureau ! » J'obtempérai, ayant appris que : « la discipline étant la force principale de l'Armée, il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et une soumission de tous les instants, etc... » Il n'était pas question de dire quoi que ce soit ni même de plaisanter. Ce petit brigadier avait bien l'intention, en tant que supérieur, de se faire obéir et respecter. Je ne sais pas pourquoi, dès l'instant que j'ai vu ce brigadier, j'ai senti que je n'aurai pas de sympathie pour lui et que cela serait réciproque. Peut-être sa petite taille y était pour quelque chose, même son galon ne lui donnait pas d'autorité, alors il mettait tout son pouvoir dans son regard agressif pour faire plier les autres et les dominer, les grands surtout ; et pour moi qui étais plutôt grand, il fallait me maîtriser, c'est du moins ce que j'ai ressenti. Par la suite tout s'est bien passé et je n'ai pas eu de problème avec lui. Après ces réflexions, revenons dans le bureau : le brigadier m'invita à m'asseoir, et en me présentant papier et porte-plume, il me fit faire le traditionnel test de la dictée et du calcul. Après cela il me conduisit dans la chambrée en me confiant à un gars qui était là. Je ne me souviens plus très bien des détails. Le gars a dû m'aider à ranger mes affaires et à faire mon lit réglementairement, et après cela, je suis allé à la cantine lui payer un verre pour le remercier. Il y a dû y avoir après cela le souper. Il faut pourtant signaler une particularité à mon incorporation dans l'armée : ayant devancé l'appel, je dus, ainsi que tous les gars dans mon cas, rejoindre mon régiment quarante huit heures avant les appelés réguliers ; probablement pour désencombrer les bureaux recruteurs le jour de l'arrivée massive des recrues. Comme prévu j'ai vu arriver le surlendemain toutes les nouvelles recrues, bien encadrées par des pelotons au départ de la gare de Douai. Et, suivant les directions et les heures des trains, les groupes envahissaient la cour de la caserne. Et moi, pourtant un bleu comme eux, je les regardais un peu avec des yeux d'ancien. Chaque groupe attendait dans la cour face à la salle de service, dans laquelle j'avais été introduit deux jours auparavant. Ensuite, l'adjudant de chaque batterie prenait son groupe et l'emmenait vers son bâtiment. L'adjudant de la 2ème batterie secondé par son brigadier de service, Picavet en l'occurrence, amena son groupe vers les locaux qui lui étaient réservés. Du haut de mon observatoire, la fenêtre de ma chambre au troisième étage, j'ai vu arriver les nouveaux qui envahirent les chambres et suivirent le même processus que moi. Ce fut le moment des contacts... « Comment t'appelles-tu ? » « D'où viens-tu ? » « Que faisais-tu dans le civil ? » etc... etc... C'est comme ça que l'un d'eux me dit : «  Je suis cultivateur et j'habite près de Béthune... » C'était Henri Guisse, un gars qui m'a paru sympathique et que je revoyais volontiers. Il devint par la suite mon meilleur ami. Et voilà dans quelles conditions j'arrivai à la caserne Caux à Douai. (15ème R.A.D. 15ème régiment d'artillerie divisionnaire) A l'époque la durée du service était de deux années. « Bon courage et bonne chance ! » m'avait-on dit avant de partir. Ce ne fut pourtant pas terrible, mis à part les trois premiers mois de classe, la vie était plutôt peinarde à qui savait s'adapter. Mon frère aîné, Michel, qui était passé par là avant moi m'avait dit : « passer le plus inaperçu possible et ne jamais répliquer ». J'ai fait ainsi et cela a marché. Les activités furent les mêmes qu'ailleurs, classes, gardes, corvées, manœuvres à Sissonne, etc... Nous en étions à la fin de la première année de service, vers le mois d'août 1939. On parlait sérieusement de guerre depuis quelque temps et voilà que le 4 septembre, c'est officiel, la guerre vient d'être déclarée entre la France et l'Allemagne.

EN CAMPAGNE 1939-1940

Vous dire ce que j'ai ressenti à l'annonce de cette nouvelle serait difficile à décrire... Nous avions tous une vingtaine d'années à l'époque, et à cet âge, on n'analyse pas les événements comme le feraient des adultes, nos parents, par exemple, qui avaient vécu la guerre de 14-18. Ils savaient, eux, ce à quoi nous devions nous attendre, tandis que nous, nous ne l'imaginions pas. Tout au plus nous disions (je disais !) « on va leur casser la gueule à tous ces boches ! » Pour l'instant, nous les artilleurs, nous allions mettre en pratique ce que nous faisions lors des manœuvres de Sissonne mais les munitions seront réelles, elles tueront. Pour ma part, je sentais naître en moi, de plus en plus, des sentiments d'agressivité envers les allemands. J'avais beaucoup entendu des récits de la première guerre, de la bouche de mes oncles Défossez, si bien que, petit à petit, en moi, le patriotisme et la revanche s'installaient. L'occasion était peut-être venu aujourd'hui de concrétiser tout ce qui s'était accumulé dans ma petite tête depuis mon adolescence ; faire payer aux allemands toutes les peines et les souffrances que mes parents avaient endurées pendant les quatre années de la guerre de 14-18. A l'annonce de cette nouvelle, la caserne fut en grand branle-bas. Il s'agissait de mettre en conformité toutes les pièces d'artillerie pour faire la vraie guerre ; équiper le personnel de tous les accessoires : tenues de guerre, masques à gaz, ravitaillement et trousses pharmaceutiques, et tout cela dans des délais très courts. J'ai compris ce jour là l'importance des manœuvres d'entraînement à répétition. Alors commencèrent mes déplacements sur les routes de France. De Douai, nous partîmes vers Guesnain, puis ce fut Ligny-en-Cambrésis. Nous stationnions souvent une journée, le temps pour les autorités militaires d'organiser tous les mouvements. On ne déplace pas une armée comme on déplace trois ou quatre voitures. Il faut envoyer un détachement précurseur au point de chute pour préparer le logement du personnel et du matériel et réquisitionner une habitation importante qui servira de P.C. (poste de commandement). C'était souvent un sous-officier qui avait la responsabilité de ce travail. Après deux jours d'attente aux environs de Cambrai, nous fûmes dirigés dans la région de Vitry-le-François. Au fur et à mesure de nos déplacements, le séjour s'allongeait de plus en plus. L'armée française s'installait... Nous suivions le mouvement sans trop chercher à comprendre. Aujourd'hui, avec le recul, je comprends mieux tout ce processus : avec la mobilisation générale décrétée, il fallait pour recevoir les mobilisés que les soldats en activité quittent au plus vite la caserne et laissent leur place aux rappelés pour les équiper à leur tour ; d'où la mise en mouvement progressive de toute l'armée, active et réserve. Le temps passait au rythme des déplacements et, pour fêter l'an nouveau, nous étions à La-Neuville-sur-Ressons dans l'Oise. C'est dans notre cantonnement, une ancienne étable à cochons, qu'à 0 heure, entre copains, nous nous sommes souhaité une bonne année. Nous avons bu une bouteille de champagne après avoir pris un bon repas entre nous. Nous avons (d'après mon carnet de notes) chanté la Marseillaise, le patriotisme régnait ! Le matin du premier janvier à 9 heures, nous avons eu la messe par notre aumônier, l'abbé Kah qui nous a présenté ses vœux. Nous sommes restés à La-Neuville-sur-Ressons durant toute la « drôle de guerre ». Nous l'appelions ainsi parce qu'il ne se passait jamais rien ; nous avions l'impression d'être toujours en manœuvre et que l'ennemi comme nous mêmes d'ailleurs nous n'osions pas nous affronter. Cela dura jusqu'au 10 mai 1940. Ce cantonnement de La-Neuville-sur-Ressons m'a marqué davantage que les précédents, peut-être parce qu'il dura plus longtemps, de novembre 39 à mai 40. Je recevais beaucoup de lettres, de tous les membres de ma famille et aussi d'autres camarades, eux mêmes soldats. Avec la permission de mon capitaine, je passais la plus grande partie de mes journées en travaillant dans une ferme où il manquait le fils, lui-même sous les drapeaux. En général, nous étions plutôt oisifs et le temps nous semblait long. C'est peut-être à cause de cela que nous partions facilement en permission. Mon tour de « perme » arriva, nous étions le 12 janvier 1940. Je partis donc à Fleurbaix pour dix jours. J'ai profité de ce séjour pour aller saluer les parents d'Henri Guisse à Gonnehem et de Michel Garache à Westrehem, deux copains inséparables. Je suis allé voir aussi ma sœur mariée à Pontavert dans l'Aisne, ce voyage m'a pris deux jours. Après cela je suis resté avec maman à la maison. En ce mois de janvier, le travail n'était pas très pressant ; quelques labours avec les chevaux quand le temps le permettait. Les dix jours de permission furent bien vite passés, et le 24 janvier je rentrais à La-Neuville-sur-Ressons. Mon frère Michel, artilleur comme moi à la 4ème batterie du 15ème R.A.D., était cantonné dans un village à six kilomètres de l'endroit où je logeais. Ce village s'appelait « La Berlière ». Le lendemain de mon retour de permission, j'allai le voir pour lui donner des nouvelles fraîches de la famille et du pays. Je le voyais souvent, presque chaque jour ; il était « planqué », le veinard ; chauffeur du vaguemestre pour plusieurs groupes de batteries, il parcourait toute la région en distribuant le courrier accompagné d'un jeune sous-lieutenant. Quand j'avais quelque chose à lui dire, je n'avais qu'à surveiller son passage et je pouvais lui parler quelques minutes pendant que l'officier déposait le courrier au bureau de la batterie. Un jour, n'ayant pas de travail, je regardais les gens passer sur la route ; je vis venir un brave homme qui marchait sur le bord de la chaussée, portant sur l'épaule un gros panier de prunes qu'il venait de cueillir. Le fermier était presque arrivé en face du bureau où s'arrêtait chaque jour mon frère Michel, quand je vis ce dernier arriver dans sa « Juva 4 », la voiture du courrier. J'avoue que la marche lente gênait mon frère, il l'empêchait de s'arrêter correctement devant la porte du bureau. Mon frère pouvait difficilement le doubler et s'arrêter sitôt devant lui, il l'aurait gêné et c'eût été impoli de lui faire une queue de poisson ; alors il décida de ralentir très fort en restant derrière lui. Je l'observai et jugeai qu'il choisissait la meilleure solution. Seulement voilà !... Est-ce le frein qui n'a pas bien fonctionné ? Ou est-ce l'appréciation visuelle de mon frère qui s'est avéré mauvaise ? Le pare-choc avant de la voiture alla toucher les mollets du fermier, celui-ci, surpris, plia les genoux et son panier perdit l'équilibre et roula par terre, avec les prunes, bien entendu ! Voyez vous-mêmes le tableau !... Pour Michel ce fut l'engueulade du chef vaguemestre et celle du fermier -toutes les prunes éparpillées sur la chaussée- et ajouté à tout cela, moi-même, le jeune frère présent au spectacle et qui ne pouvait s'empêcher de rire à se tordre. Il faut dire que j'ai aidé le fermier à ramasser ses prunes, mais je continuais à rire en faisant ce travail. Quand tout fut terminé, le fermier m'a regardé en riant lui-même. En fin de compte, il n'y eut accident que pour les prunes, et les engueulades étaient un peu exagérées. En tous cas, ce petit fait divers a permis de rendre la vie militaire moins monotone, et je suis presque sûr qu'en quittant le bureau et en s'éloignant, le sous-lieutenant a dû rire lui aussi avec mon frère. Il y avait pour employer les soldats, des corvées de bois, car l'hiver était rude ; nous allions dans les bois de Cuvilly chercher des stères de bois pour brûler dans les cheminées et surtout pour la cuisine roulante. Il y avait aussi des corvées de pommes de terre. Dans cette région, les fermiers cultivaient peu la pomme de terre. Cependant un ancien nordiste, venu s'installer dans la région, en plantait beaucoup ; il habitait Piennes près de Mondidier. C'est chez lui que nous allions nous ravitailler. Comme je connaissais ce fermier par relation familiale, on me désignait pour accompagner le camion. Ce que je raconte maintenant, je l'avais oublié, mais mon petit carnet de notes journalières me le rappelle et je vous le communique tel que je le relis : le samedi 27 janvier 1940, suis allé chercher pommes de terre à Piennes=1500kg à 50 frs. Lundi 29 janvier 1940, corvée de pommes de terre, 1000 kg à 55 frs. Mardi 6 février 1940, corvée de pommes de terre, 1900 kgs à 57 frs. Chaque fois le prix augmentait, c'était le jeu de l'offre et de la demande ; l'Intendance payait sans discussion. Dans cette ferme comme dans les autres, il manquait de personnel, alors pour simplifier le travail, il avait été convenu de compter un certain nombre de fourches pour remplir un sac de 50 kgs de pommes de terre ; ainsi on évitait le pesage et le tour était joué. C'était un accord et on n'y revenait pas. Il y avait aussi des répétitions de défilé nocturne avec matériel, tous feux éteints, des corvées de vieux fer pour le soi-disant « acier victorieux » : cela consistait à ramasser le vieux fer dans les fermes et à l'acheminer vers les fonderies !... Mon ami Henri Guisse fut un moment cuistot au mess des officiers. Quand il avait besoin d'aide, il me signalait à l'officier responsable et j'allais le rejoindre. Je n'aimais pas beaucoup le contact des officiers, ce n'était pas du tout mon genre. Cela ne dura pas longtemps ; peut-être manquais-je de style !... Nous avons quitté ensemble le mess des officiers pour rejoindre celui des sous-officiers. C'était beaucoup plus sympathique et moins à l'étiquette. Les menus ressemblaient plus à ceux de la troupe et les relations étaient meilleures. Et le temps passait ; vraiment, quelle drôle de guerre. Ce n'était pas ce que j'avais imaginé au début de septembre 1939. Six mois déjà sans un seul coup de canon ; de quoi être perplexe. Sur mon carnet de notes je lis : mardi 29 mars 40 : départ en permission de dix jours à Fleurbaix. Le samedi 30, Michel ayant terminé la sienne, je le reconduisis en gare d'Armentières. Quelques jours plus tard, c'est Simon, mon plus jeune frère que je reconduisais à Armentières pour qu'il rejoigne notre sœur Marie à Pontavert dans l'Aisne. Avec le départ de son mari aux armées, elle se trouvait seule dans sa ferme avec deux enfants en bas âge et enceinte d'un troisième ; situation encore plus inquiétante que nos parents en 1914. Son troisième enfant naquit d'ailleurs en cours d'évacuation à Laval en Mayenne. En me quittant en gare d'Armentières, Simon ne pensait sûrement pas à ce qui l'attendait là-bas au cours des mois qui allaient suivre. Dimanche 7 avril : la fin de la permission était arrivée pour moi. Je quittais les miens, du moins ceux qui étaient présents, Jean mon frère plus jeune et maman. Sans le savoir, j'embrassais maman pour la dernière fois ; elle devait décéder pendant ma captivité. De retour au cantonnement de La-Neuville-sur-Ressons, je sentais un peu d'énervement chez les gradés. Il y avait souvent des alertes et les rumeurs couraient, annonçant une attaque imminente des allemands. Nous multipliions les manœuvres, les déplacements de nuit sans lumière, un seul rectangle blanc à l'arrière du véhicule précédent nous guidait dans l'obscurité. Visite de Michel le dimanche 28 avril : nous avons fait quelques photos ensemble ; il m'a demandé mon appareil pour faire des photos souvenir avec ses camarades. Je lui ai fait ce plaisir et sans le savoir, grâce à cela, cet appareil fut sauvé de la tourmente ; Michel n'ayant pas été prisonnier, l'appareil est revenu à la maison. Si je l'avais gardé, les allemands me l'auraient pris à la première fouille. Et nous arrivons à la fin de la « drôle de guerre ».

EN ROUTE POUR LE FEU 1940

Le vendredi 10 mai 1940, les allemands attaquent en Belgique. Nous quittons La-Neuville-sur-Ressons, nous remontons vers le nord. Le soir, nous sommes à Aizecourt-le-Haut, près de Bapaume. Le lendemain, samedi 11, à deux heures du matin, départ pour Escaudœuvres ; nous sommes arrivés à l'aube ; nous nous camouflons toute la journée en bordure d'un bois. Repartis à sept heures du soir pour Mons, en Belgique, nous dit-on. Nous arrivons le lendemain matin, dimanche 12 (jour de la Pentecôte) à huit heures aux environs de La Nivelle. Tout de suite les canons sont mis en position de tir. Après seulement, nous avons reçu un casse-croûte et une boisson chaude vers onze heures. Ils furent bien accueillis car nous n'avions rien reçu pendant le déplacement ; nous prenions dans notre musette quelques biscuits de soldat et de l'eau ou du vin dans nos bidons. L'après midi, l'on entendait des pétarades et des éclatements de bombes. Je lis sur mon calepin : lundi 13 mai, c'est pour les pays en paix un jour férié, mais pour nous c'est tout autre chose ! Nous réceptionnons des munitions : mille cent obus pour les quatre canons de la batterie. Le soir, je suis de garde autour des canons. ; j'aurais préféré dormir un peu comme les autres camarades. Cela n'a pas changé grand-chose, car à trois heures du matin, réveil pour tous, il s'agissait de camoufler encore mieux les pièces d'artillerie. Nous allions sans doute avoir le baptême du feu, pour de vrai, cette fois ! Ce que nous pensions s'est réalisé. Un ordre de tir nous est communiqué. Nous devons tirer à quatre mille cinq cents mètres. Le même soir, alerte au gaz -ce qui veut dire mettre le masque- et avec le soir qui venait, on n'y voyait pas grand chose ; heureusement, c'était une fausse alerte et dix minutes plus tard nous pouvions retirer nos masques. J'avoue que dans cette situation, il m'était difficile, comme pointeur, de lire correctement les chiffres inscrits sur le plateau de hausse du canon ; situation assez critique qui n'avait jamais été signalée au cours des manœuvres antérieures. La nuit fut particulièrement mauvaise : le poste de commandement nous demandait sans cesse des tirs de harcèlement pour ralentir l'avance des allemands. Le matin, nous étions constamment bombardés ; une bombe est tombée à une trentaine de mètres de nous. Néanmoins nous continuons à tirer ; la distance de tir diminuait toujours et vers le soir, nous tirions à deux mille mètres. Nous avons reçu l'ordre de nous replier car si les chars allemands ne sont pas arrêtés par les soldats belges en position devant nous, nous risquons l'encerclement. A la faveur de la nuit, nous nous retirons, et dans la matinée nous sommes à Étreux près de Valenciennes. Nous sommes continuellement bombardés par les avions ennemis et mitraillés par les « stukas » ; c'est très impressionnant et surtout démoralisant à cause des sirènes qui rugissaient pendant les descentes en piqué de ces mitrailleurs. Nous avons traîné de côté et d'autre toute la journée, on aurait dit que nos officiers ne savaient pas où donner de la tête ; ce n'était pas bon pour le moral. Le samedi 18 nous quittons Étreux pour Bavay. Au cours de ce déplacement, j'ai vu mon frère Michel au détour d'une route à Curgies ; nous fûmes heureux de nous revoir et d'échanger quelques mots sans que le convoi s'arrête. Je me rappelle un peu ce qu'il m'a dit, que je résume ainsi : « fais attention, ne te fais pas tuer... » et d'un geste de la main, nous nous sommes dit au revoir. Je ne le reverrai que dix-sept mois plus tard à mon retour d'Allemagne. Après cette courte entrevue avec Michel, je restai perplexe : me recommander de ne pas me faire tuer me paraissait superflu, je n'avais pas du tout l'esprit suicidaire, mais quand même, je n'envisageais pas de me planquer. Ma façon de voir était-elle différente de celle de mon frère ? Ou bien voulait-il me rappeler tout simplement la prudence ? L'entrevue que nous avons eue fut trop courte pour que je lui demande de préciser. Aujourd'hui, je le comprends mieux, il était mon aîné et me conseillait tout simplement la prudence. Vers 9 heures du soir, nous arrivons à proximité de Bavay et nous mettons les canons en batterie. Toute la nuit, nous sommes bombardés ; nous avons trois blessés -Lebrun, Noget et Deloge- les premiers dans nos rangs. Le lendemain, nouveau déplacement ; nous avions l'impression d'être traqués, partout où nous allions, les allemands nous suivaient ; c'était bien ça, le harcèlement, nous n'avions pas le temps de tirer. La nuit du lundi 20 mai, nous quittons une fois de plus notre position pour aller vers la forêt de Raismes et Escaupont. Faut-il vous dire qu'une batterie d'artillerie comprend quatre pièces, c'est à dire quatre canons, que chaque pièce est servie par six hommes : le chef de pièce -en l'occurrence un maréchal des logis- un pointeur (c'était moi), un tireur, un artificier et deux pourvoyeurs. En plus deux chauffeurs de tracteurs qui quittent la position sitôt décrochés pour se camoufler à l'arrière en lieu plus sûr : en effet, que ferions-nous si les tracteurs étaient détruits ? En ce matin du mardi 21 mai, avant même de mettre en position comme d'habitude, le capitaine de la batterie fait passer l'ordre d'envoyer un canon à un carrefour avec munitions antichars pour détruire éventuellement des chars qui pourraient se présenter. Comme par hasard l'adjudant fait détacher la première pièce, celle dont je faisais partie. Nous partîmes au lieu indiqué, à environ cinq cents mètres en avant de notre position. Nous avions avec nous, pour traîner le canon, le meilleur chauffeur de la batterie, il s'appelait « Gueza » et était très rapide et très adroit pour conduire, cela nous rassura un peu. Nous n'étions pas très francs, étant donné le peu de chance de nous en tirer si les chars se présentaient. Notre canon est trop lent par rapport à celui des tanks et puis, à chaque tir, il faut repointer le canon. Vraiment, nous n'avions qu'une chance sur cinquante de nous en tirer. Comment un capitaine peut-il prendre une telle décision ? C'était du suicide. Arrivés sur les lieux, le chef de pièce estima que le char ne pouvait venir que d'un seul côté, et nous fîmes une entaille dans la route pour y loger la bêche de la flèche pour l'empêcher de reculer au premier obus tiré. Ceci terminé, on charge le canon et on le pointe dans la direction supposée bonne. Je n'avais jamais tiré à vue, c'est à dire sur un objectif visible, et je pensais qu'en ce cas il fallait être plus rapide que l'adversaire. Tout paraissait prêt, le tracteur était camouflé derrière une maison à une dizaine de mètres derrière une maison à une dizaine de mètres prêt à reculer pour accrocher le canon et filer si nécessaire. Nous attendions sans trop parler, le moment était plutôt à la réflexion, le maréchal des logis était lui aussi dans ses petits souliers. Au bout d'un certain temps, il dit quand même : « je pense à une chose, si un d'entre nous allait en reconnaissance un peu plus loin, au delà de la courbe de la route, il pourrait nous prévenir de l'arrivée du char et nous aurions une chance de plus de le surprendre au moment où il pointerait son nez. Qu'en pensez-vous ? » C'est une bonne idée pour le pointeur car il faut faire mouche du premier coup, il n'y aura pas de deuxième coup, nous serons détruits avant. Alors, exécutons-nous, qui veut aller là-bas ? Ce n'est pas possible pour le chef de pièce, ni pour le chauffeur, il faut qu'ils restent là tous les deux. « Ne cherchez pas davantage, je vais y aller, répondis-je, si je n'ai pas le temps de revenir, le maréchal des logis peut pointer à ma place et diriger la pièce en même temps. » C'est comme cela , sans plus de façons, que je partis reconnaître les lieux avec mon mousqueton armé. La route faisait une courbe assez prononcée, comme nous l'avions constaté, puis de nouveau elle était droite. Dans cette courbe, j'étais bien placé pour observer tout ce qui pouvait bouger et je voyais toujours les copains en position au carrefour. Je trouvais l'idée du chef très bonne. Tout était désert mais pas calme pour autant ; on se battait aux alentours. Le temps passait ; déjà une demi-heure que j'étais là, j'explorais un peu les environs, j'entrais dans les maisons abandonnées, et je revenais souvent sur mes pas pour ne pas perdre le contact avec les copains en position au carrefour. Un peu en retrait de la grand route, après avoir emprunté un petit chemin, une grande bâtisse se présente à moi ; la curiosité me pousse à entrer. C'était un grand moulin à moudre le grain ; je montai un étage, puis le deuxième, tout en surveillant la route par où pouvait venir le char. Du deuxième étage où j'étais arrivé, je découvrais une rivière ; je constatais alors que ce moulin marchait à l'eau. En même temps je réalisai que cette rivière pouvait être un obstacle à l'avancée des allemands, que si c'était vrai, il pouvait y avoir, sur l'autre rive, des soldats allemands camouflés derrière des grandes herbes ou derrière des bosquets d'arbustes. Cette pensée me fit frissonner, serais-je si près d'eux ? J'eus un recul incontrôlé de mon observatoire. Je me suis ressaisi et me demandai en même temps, comment s'appelle donc cette rivière ? Suis-je donc sot ! Nous sommes à Escaupont, c'est donc l'Escaut. Une heure déjà que j'étais là, et toujours rien à signaler ; je n'aimais pas du tout ce genre de situation, pour le moins inconfortable. L'inquiétude commençait à m'envahir et je craignais toujours plus l'arrivée du char. Je revenais volontiers en arrière pour voir ce qui se passait au loin, au carrefour. Le fait d'apercevoir les copains me rassurait. Un quart d'heure plus tard, alors que je regardais une fois encore vers le carrefour, je vis accourir vers moi le tireur du canon qui me faisait signe de revenir. Avant même qu'il m'ait rejoint, il me cria : « on a reçu l'ordre de nous replier, reviens vite. » Ouf, quel soulagement ! Je commençais à paniquer. Nous courûmes ensemble rejoindre la pièce qui était déjà accrochée au tracteur. Inutile de vous dire que nous avions le cœur plus léger qu'à l'aller. Nous allâmes reprendre notre place à côté des autres pièces de canon en position de tir. Après une expérience comme celle que je venais de vivre, j'ai compris que la vie d'un homme ne pesait pas lourd dans les décisions des chefs militaires !... Le soir nous quittons une fois de plus notre position pour nous placer à environ un kilomètre de là, près d'une voie ferrée. Nous avons été copieusement bombardés et avec de plus en plus de précision ; mon paquetage qui se trouvait à une dizaine de mètres derrière les canons a été mis hors d'usage. Plus de masque à gaz, le fusil en morceaux et ma musette était devenue une passoire. Le jeudi 23 mai, nous quittons notre position pour revenir dans le même bois que l'avant-veille, toujours dans la forêt de Raismes. Le commandant a visité les positions. Les allemands ont soi-disant reculé et repassé l'Escaut. La liste des tués du groupe s'élève à six, par contre notre batterie n'a pas encore de victimes. Il faut comprendre, pour justifier nos fréquents déplacements, que les allemands avaient un système de repérage par le son ; il fallait donc que nous changions de position très fréquemment pour éviter d'être bombardés à notre tour après chaque tir important. Ce système de repérage était si précis que le fait de se déplacer de deux cents mètres suffisait pour échapper à leur tir de « représailles ». Le samedi 25 mai, nous sommes toujours dans la forêt de Raismes, malgré nos déplacements, nous jouons à cache-cache avec les allemands. La journée s'annonce encore belle, comme toutes les journées précédentes. Depuis déjà une quinzaine de jours nous assistons à un printemps particulièrement doux, ce qui permet de supporter mieux la situation dans laquelle nous nous trouvons. Dès le matin, nous sommes bombardés par l'artillerie allemande. Un avion de reconnaissance allemand survole la forêt, pas de D.C.A. pour l'abattre. Nous essayons de tirer avec nos canons sur les positions ennemies pour les faire taire ; notre artillerie était aussi efficace que la leur. Seulement voilà, cet avion nous survolant, et voyant la lueur de départ de nos obus, je suppose qu'il signalait par radio notre position exacte ; à peine avions nous cessé de tirer que nous recevions la réplique. Ce fut une situation très pénible à supporter. De plus, profitant de la sécheresse du sous-bois, l'ennemi a envoyé une quantité importante d'obus incendiaires tout autour de nous, devant et derrière, de sorte que nous étions entourés par le feu. Aucune possibilité pour les tracteurs de venir remorquer les canons et caissons pleins d'obus. Il a fallu toute notre énergie pour sortir de là. Pendant qu'une partie des hommes luttaient avec des pelles pour éteindre le feu et ouvrir un passage, une autre partie sortait les canons à la main vers une carrière où les tracteurs purent accrocher et s'éloigner de l'incendie avec le matériel. C'est ce jour là que nous eûmes notre première victime, Jean Nowicki, un mineur, père de famille des environs de Lens. Il fut enterré dans ce bois en bordure d'un chemin ; deux bouts de branches servant de croix sur laquelle sa plaque d'immatriculation avait été fixée, indiquaient l'endroit où il fut déposé. Il était à peine recouvert, le bout de ses bottines sortait encore de terre ; il faut reconnaître que creuser une tombe dans un bois avec toutes les racines d'arbres n'est pas facile et de plus il fallait faire vite. C'est en passant à cet endroit avec le maréchal des logis, après avoir sorti les canons, que ce dernier m'appris sa mort et qu'ensemble nous nous sommes recueillis. Je ne sais pas comment exprimer la rage qui montait en moi à l'adresse des allemands en voyant la tombe de ce copain que j'estimais beaucoup. Le lendemain matin, nous étions de nouveau en position dans ce bois. Nous avons tiré à deux mille mètres, l'ennemi est donc assez proche. Vers midi, l'ordre de repli nous parvient ; l'infanterie a lâché prise. Il faut éviter l'encerclement. On part donc pour Saint-Amand-les-Eaux. La ville est en partie détruite. Et la débâcle commence : Sainghin-en-Mélantois, puis Lille et Armentières que l'on trouve en feu. Nous avons voyagé toute la nuit en direction de Bailleul. Les routes sont encombrées par les deux armées, française et anglaise, et aussi et surtout par les civils qui fuient l'ennemi. La panique est grande, c'est le sauve-qui-peut, il semble que nous gradés ne savent plus où donner de la tête. Les allemands ont la suprématie des airs, les stukas mitraillent sans arrêt... que de morts et de blessés... ! L'armée allemande qui nous suivait et nous poussait vers la poche de Dunkerque voulait préserver notre réseau routier, ne pas le démolir, pour pouvoir s'en servir ultérieurement. Alors, pour respecter la structure de la chaussée, l'aviation lâchait ses bombes en bordure des champs ; ainsi le trou se faisait dans les champs et les éclats étaient projetés sur le convoi, blessant les gens et détériorant le matériel. Parfois, cependant, une bombe tombait sur la route, bloquant ainsi la colonne de voitures. C'est comme ça qu'un tracteur et son canon volèrent en éclats à cinquante mètres de nous. Nous avions vu arriver le bombardier derrière nous, prenant le convoi en enfilade ; aussitôt, le chauffeur stoppa le tracteur et nous plongeâmes tous dans le fossé longeant la route. A peine le nez en terre qu'un bruit infernal se produisit et surtout le plus terrifiant : la terre a tellement tremblé qu'on se serait cru dans un bateau en mer agitée. Quand nous relevâmes la tête, une voiture brûlait. Il fallut presque une demi heure pour reboucher le trou de bombe et repartir. Cela se passait à l'entrée de Bailleul. En traversant Bailleul fraîchement bombardé, j'ai vu un soldat anglais blessé, allongé sur le trottoir ; il était recouvert d'une couverture jusqu'aux épaules, il était livide, son casque sur la tête, immobile et une cigarette à la bouche, il nous regardait passer stoïquement comme sait le faire un anglais. Un de ses copains était sans doute parti chercher de l'aide pour le transporter à l'hôpital. En voyant ce gars mourant fumant sa cigarette, je ne pus m'empêcher de penser au condamné à mort à qui on a donné une dernière cigarette. Cette vue me fit comprendre aussi que d'un moment à l'autre, je risquais d'être à sa place. Il ne fallait cependant pas trop s'attarder à ce genre de réflexion, c'était trop démoralisant. Le mardi soir 28 mai, nous arrivons à Bray-Dunes. Il est trop tard pour mettre en position de tir, alors nous passons la nuit dans les voitures ou sous les tentes individuelles. Les anglais brûlent leur matériel, voitures et dépôts d'essence. Ils ne veulent rien laisser pour les allemands et ils rejoignent la plage pour embarquer. Le lendemain matin, nous mettons en batterie près du château d'eau de Zuydcoote. Nous sommes à cinq ou six cents mètres de l'hôpital du-dit lieu. La journée fut calme pour nous, nous n'avons pas tiré un seul obus. Néanmoins, nous profitons de cette accalmie pour fignoler notre camouflage et faire une tranchée derrière la pièce de canon pour nous abriter contre les bombes et les obus. Ce qui nous surprend, c'est cet arrêt de la pression allemande qui nous bousculait depuis plusieurs jours. Les allemands ont-ils reçu l'ordre de stopper leur avance ? Ou bien ont-ils peur de quelque « guet-apens » ? Ou bien leur matériel ne suit-il pas ? Nous nous posons toutes ces questions. Si la poussée s'essoufflait, les bombardements sur les lieux d'embarquement s'intensifiaient et cela m'inquiétait beaucoup. Des bateaux étaient coulés au large de Malo. Rien que d'y penser, l'eau me rentrait par le nez et les oreilles. Je ne savais pas nager et je ne l'ai jamais tant regretté que ce jour-là. Le jeudi 30 mai, nous récupérons les munitions abandonnées par d'autres régiments et qui peuvent être utilisées par nos canons. Des régiments hippomobiles et motorisés affluent de toutes parts, abandonnant chevaux et matériels. L'étau se resserre et les gens se pressent vers les plages. Si nous n'avons pas d'ordre de tirer, nous n'avons pas non plus celui de quitter les canons et d'embarquer. Les soldats de tout poil, anglais et français, se dirigent vers la mer et nous, nous restons là. Serions-nous désignés pour résister et protéger les autres qui embarquent ? Qu'à cela ne tienne, je préfère mourir ici que dans les flots, ici le pied est plus ferme, je tiendrai plus longtemps ici. Pour ce qui était des bombardements, notre secteur était relativement calme, les avions passaient au dessus de nous et déversaient leurs bombes sur les plages et les bateaux qui embarquaient les soldats anglais. Il y avait aussi des combats aériens très haut dans le ciel ; de temps à autre, un avion était abattu. Nous observions le ciel pour voir si un parachute allait s'ouvrir, quelquefois on ne voyait rien, alors nous concluions que le pilote était blessé ou mort. Notre position de batterie se trouvait à une dizaine de mètres d'une route secondaire non goudronnée, elle était même recouverte de mâchefer ; elle desservait une usine que l'on apercevait au loin à cinq cents mètres. Dans cette usine réquisitionnée s'était installé un atelier-garage où était réparé le matériel roulant indispensable. Notre régiment avait une part de ce garage dans lequel il camouflait une partie de ses camions ravitailleurs. Tout cela pour expliquer que le trafic sur cette route était énorme et des soldats, et des soldats, un peu perdus circulaient en désordre en direction de la mer. C'était le crépuscule du vendredi 31, nous étions au bord de notre tranchée, et alors que sur cette route circulaient toujours camions et soldats, nous entendîmes un cri de douleur derrière nous. Avec un copain, nous courûmes dans cette direction pour constater qu'un soldat qui s'était sans doute endormi sur le côté de la route venait de se faire écraser la jambe par un véhicule qui ne l'avait sûrement pas vu à cause de l'obscurité du soir. Le chef de pièce, accouru à son tour, nous désigna pour le conduire à l'hôpital de Zuydcoote à quelques centaines de mètres de là. Nous n'étions pas mécontents d'aller à l'hôpital, cela faisait diversion. L'hôpital était très grand, pour autant qu'on pouvait le voir, car le soir tombait vite ; il était entouré d'un grand jardin. On y accédait par un énorme portail et une grande allée nous conduisait à l'entrée du bâtiment. De chaque côté de l'allée, il y avait des tentes de toutes dimensions, et de ces tentes sortaient des plaintes, des cris de douleur plus ou moins aigus. C'était poignant, nous ne nous attendions jamais à un tel spectacle ; nous étions cloués sur place sans rien dire tellement la stupeur était grande. Nous ne pouvions pas rester sur place, il nous fallait remettre notre blessé à quelqu'un qui pourrait l'examiner. Nous arrivons à l'intérieur de l'hôpital : un large couloir s'offre à nous et là, même fond sonore que le long de l'allée, les mêmes cris mais, en plus, l'encombrement. Les blessés étaient là, presque l'un contre l'autre, parfois dans une flaque de sang. Nous étions presque honteux d'amener un blessé aussi léger. Nous rencontrons une personne en blouse blanche, (disons, relativement blanche) à qui nous présentons notre blessé. « C'est quoi sa blessure ? » nous est-il demandé. Nous répondons qu'il a eu la jambe écrasée par un véhicule. Il l'examine rapidement et nous dit de le déposer là en attendant le passage du toubib. Notre travail terminé, nous quittons notre blessé en lui souhaitant bonne chance. Avec mon copain, nous refaisons le chemin inverse sans dire un mot. Pour ma part, tout ce que je venais de découvrir était si bouleversant qu'aucun mot n'aurait pu sortir de ma bouche : des blessés qui nous demandaient de les achever, les docteurs, chirurgiens et infirmiers, débordés et incapables de soigner tous ces blessés ; il en est mort qui auraient pu être soignés. Il faut avoir vu cela pour détester la guerre à tout jamais. Et dans ma tête de jeune homme de vingt ans que j'étais, la haine de l'allemand grandissait de plus en plus en découvrant toute ces atrocités. Je rejoignis la batterie et m'allongeai sous ma tente, la nuit fut assez calme. Le lendemain matin, nous avons reçu un ordre de tir à quatre mille cinq cents mètres ; les allemands se sont probablement remis en marche ; il faut essayer de les ralentir dans leur progression, pour permettre aux anglais de ré-embarquer au maximum. Notre tir de ce matin a du les contrarier car, dans la minute qui a suivi, nous avons eu la réplique. Malheureusement pour nous, nous avions été bien repérés ; le premier obus qu'ils nous ont envoyé a tué un de nos artilleurs, Marcel Pamar ; il était assis sur le bord de sa tranchée, les jambes pendantes, il lisait. Un éclat d'obus l'a atteint en pleine poitrine. Le temps d'arriver pour le secourir, il se mourait. La blessure était trop grande pour qu'il guérisse. Nous étions le samedi 1er juin vers 10 heures du matin. Le lendemain, dimanche 2 juin, très tôt le matin, l'aumônier passe dans les batteries et propose la messe dans le château d'eau de Zuydcoote, à cent mètres de notre pièce de canon. Deux personnes par pièce ont l'autorisation de quitter leur poste pour suivre l'aumônier à cette messe. J'y suis allé mais nous n'étions pas nombreux. A peine rentrés de cette messe, nous avons tiré beaucoup d'obus, toute la journée, et la nuit aussi, mais cela devenait sérieux. Il faut dire que, dans ce secteur, nous étions les seuls à nous défendre ; tous les autres étaient sur les routes menant à la plage, et nous les protégions en ralentissant l'avancée allemande. Les échanges de tir étaient nombreux et il était dangereux de rester hors de la tranchée. Quand un ordre de tir arrivait, nous ne sortions pas le cœur gai de la tranchée pour rejoindre le canon à dix mètres de là. Mais un ordre était un ordre, il fallait obéir. Quand le tir n'était pas conséquent, trois ou quatre obus par exemple, nous exécutions avec le minimum de personnel : le chef de pièce et moi-même ; lui faisait l'office de chargeur et tireur, et moi, j'étais toujours le pointeur. Une fois, après un tir de ce genre, je repositionnais mon canon pour un futur tir ; le maréchal des logis avait déjà rejoint la tranchée et moi je le suivais en courant vers l'abri lorsqu'un obus tomba sur ma gauche. Je terminais ma course par un plongeon dans les jambes du sous-officier debout au bord du trou. Bien m'en prit car un deuxième obus vint éclater à un mètre de l'entrée où nous étions. Ouf ! Alors là, c'est ce qu'on peut appeler l'échapper belle ! Ma capote qui était pliée à l'extérieur de l'abri fut transpercé par plusieurs éclats et comme elle était pliée en quatre, cela faisait une vraie passoire. J'avais fierté de la porter par la suite, bien que, par temps de grande pluie, elle ne protégeait plus guère. En ce lundi 3 juin, nous avons tiré énormément d'obus, et toujours de plus en plus près, trois mille mètres pour terminer à deux mille mètres. Vers huit heures du soir, nous arrêtons les tirs et l'ordre nous est donné de détruire le matériel. Alors, à grand regret, à l'aide d'une pioche, j'ai réussi à percer le berceau du canon dans lequel se trouvait la réserve d'huile du frein ; ainsi, il ne pouvait plus servir. Quand tous les canons se turent, il se fit un calme relatif. Seulement quelques éclats d'obus allemands et des cris de commandement par-ci, par-là. Vers 9 heures nous quittons à pied notre emplacement, laissant tout notre matériel sur place. Nous prenons la route vers la plage de Malo-les-Bains. La situation était claire : nous cessions le combat et nous allions essayer d'embarquer. Quelques copains plus malins que moi, tels Henri Guisse, avaient réussi à dérober des chambres à air sur des véhicules abandonnés. Moi je n'avais eu le temps de rien faire, j'étais toujours à mon poste près du canon ; la pensée d'embarquer m'angoissait passablement. Nous avons marché bien tard dans la nuit, et sitôt arrivés sur la plage, je me suis endormi. A mon réveil, j'ai vu la plage noire de monde et la mer était pleine d'épaves de bateaux.

MA CAPTIVITE 1940 1941

Nous étions le mardi 4 juin. En tournant la tête, je découvris dans le lointain la ville de Dunkerque et sur un grand immeuble j'ai aperçu un immense drapeau à croix gammée qui flottait. Ce fut le premier drapeau ennemi que je vis et je compris alors comme les copains qui étaient près de moi que nous étions prisonniers. Il n'était plus possible d'embarquer, aucun bateau ne pourrait approcher. Pour ce qui était de l'embarquement raté, je n'avais aucun regret à cause de ma peur de l'eau. Quant à la captivité, c'était la grande inconnue, mais j'espérais en sortir vivant, alors, à Dieu vat ; je n'avais d'ailleurs pas le choix ! J'allais vite apprendre la réalité. Il y avait du branle-bas dans la foule, à une centaine de mètres où nous nous trouvions. C'était un side-car allemand avec un mitrailleur qui se frayait un passage, suivi d'un officier, arme au poing. Cet officier ordonnait à nos gradés de faire déposer les armes en un tas sur le sable ; il ajoutait que si à son retour dans cinq minutes, un soldat était encore armé, il serait descendu sur le champ. Il n'y eut aucun incident. Ensuite, ce fut le départ de tout ce monde incalculable de prisonniers vers un grand terrain vague à l'octroi de Rosendael ; nous étions encadrés par un peloton de sentinelles allemandes armées de mitraillettes. Nous sommes restés là toute la journée et la nuit suivante, nous nourrissant de quelques biscuits secs qui nous restaient. La nuit fut particulièrement fraîche et nous avions faim. Le lendemain, mercredi 5 juin, un convoi allemand bâché, plein de pains, fit son entrée dans le camp. Quelques soldats allemands du haut du camion commencèrent à distribuer ces pains en les jetant par dessus bord aux prisonniers affamés que nous étions. Triste tableau, en vérité, mais nous avions faim et dans ces moments-là, nous ressemblons un peu à des bêtes... Et pour comble, là, notre orgueil en a pris un coup : pendant que nous nous livrions à cette sale besogne, une caméra allemande nous filmait. Quelle humiliation !... Nous allions donc servir à la propagande allemande ; pensez donc, des soldats français à ce point déchus... Il y avait quelques points d'eau dans ce camp provisoire, nous avions soif quand même. Le soleil était brûlant sur le sable. J'ai rencontré quelques prisonniers de mon village : Albert Duquesne, Liévin Dufour, Gérard Dethoor et Jules Lestienne. J'ai vu aussi mon cousin, l'abbé Campagne, qui, lui, ne me reconnut pas, tellement j'étais amaigri par les fatigues des derniers jours de combat. Nous sommes restés à cet endroit jusqu'au dimanche 9 juin. Ce matin-là, nous avons eu une messe à cinq heures, au petit jour;beaucoup de prisonniers y ont assisté et ont communié. Après une distribution de pains, nous quittons le camp pour prendre la route. La colonne de prisonniers est imposante... Combien de milliers, je ne l'ai jamais su. Nous arrivons à Rexpoëde dans le parc d'un château ; nous avons parcouru environ dix huit kilomètres. Le surlendemain, nous commençâmes un travail très fatigant, nous étions affaiblis. Ce travail consistait à récupérer tous les chevaux que l'armée avait abandonnés et qui erraient dans la campagne en toute liberté. C'était incroyable le nombre de chevaux que notre armée pouvait encore utiliser. Nous étions un groupe d'une centaine de prisonniers à faire ce travail et nous devions attraper chacun quatre chevaux et les accoupler avec ce qui nous tombait sous la main, du câble électrique le plus souvent. Il fallait même confectionner des brides avec uniquement du câble ; c'était chose très rare de trouver un harnachement correct. Quand par un heureux hasard, nous arrivions à harnacher correctement un cheval, une sentinelle allemande qui nous escortait nous le piquait et nous n'avions rien à dire. Cela m'est arrivé un jour : j'avais réussi à attraper avec quelques copains un demi-sang très vif ; nous l'avions cerné dans un angle de bâtiment et avec une bride que j'avais trouvée, je l'ai capturé. Les copains me l'ont laissé sans difficulté, ils en avaient plutôt peur ! J'ai eu la chance de lui mettre une selle confortable et, ainsi équipé, je suis parti à la recherche des trois autres chevaux qui me manquaient. Dommage que nous avions si faim, ce travail m'amusait, mais les forces me manquaient souvent. En d'autres circonstances, j'aurais pris un plaisir fou, cela ressemblait à un western ! Ce cheval m'obéissait très bien, il était sensible ; il avait du appartenir à un officier. Il courait très vite et c'était assez facile de chasser les autres chevaux beaucoup plus lents que lui. Mon travail terminé, je rejoignis le groupe de prisonniers à l'endroit convenu par les sentinelles allemandes. Les quatre cents chevaux étaient là, nous attendions l'ordre de départ. Un adjudant allemand responsable du détachement, passant en revue tout le troupeau, s'arrêta près de nous, et observant la fière allure de ma monture, me fit signe de descendre de mon cheval et de le détacher des trois autres. Il descendit lui-même de son cheval et nous fîmes l'échange. Que dire !... J'ai pris cela en philosophe. En fin de compte, j'avais eu le petit plaisir qui s'était présenté et j'étais content d'en avoir profité. Maintenant le convoi allait partir au pas, monter un cheval lent ou rapide n'avait plus d'importance. Après avoir fait ce travail de cow-boy, nous conduisions les chevaux dans des pâtures et nous revenions dans notre cantonnement pour une journée de repos. Pour les allemands qui nous surveillaient lors du ramassage des chevaux, il n'était pas facile de contrôler nos allées et venues à travers la plaine ; nous étions un peu en semi-liberté, nous nous écartions quelquefois assez loin de leur vue en poursuivant un cheval récalcitrant. Malgré cela, nous ne pensions pas à nous évader. Pourquoi ? Je ne saurais le dire. J'avais très faim et mes forces me lâchaient quelquefois ; c'était peut-être la raison. Il arrivait souvent de s'approcher d'une ferme isolée ; là nous pouvions échanger quelques paroles avec la fermière qui nous donnait souvent quelque nourriture ou un paquet de cerises, par exemple. Ah ! ces cerises, elles furent délicieuses, je les ai partagées avec Henri qui, par hasard, se trouvait avec moi ce jour-là. Cette dame se trouvait seule dans sa ferme, son mari étant mobilisé. Henri voulant la remercier pour les cerises, lui proposa un magnifique cheval que nous venions d'attraper : donnant-donnant ! Elle a accepté, mais en échange d'un autre cheval, beaucoup plus vieux, qu'elle avait dans son écurie. Il s'est fait sûrement beaucoup de troc de ce genre... et même mieux encore, puisqu'un prisonnier a échangé un cheval contre un cigare ! Nous parcourions la plaine et les villages, et il arrivait que nous rencontrions des civils qui rentraient chez eux, la débâcle terminée. Chaque fois que nous rencontrions des gens, nous leur demandions où ils habitaient. Avec un peu de chance nous pouvions connaître quelqu'un de notre région. C'est ainsi qu'une fois, j'ai eu la réponse suivante : « J'habite Avion, dans les mines. » « Oh madame, pourriez-vous faire parvenir un petit mot à votre curé quand vous le verrez ; je le connais, il est natif de Fleurbaix, c'est l'abbé Alexandre Laloux, n'est-ce pas ? » « Oui ! » me répondit-elle. Elle fut heureuse de me faire ce plaisir. J'écrivis en hâte un petit mot pour maman en disant que j'étais en bonne santé, et pour l'instant à Ramskapelle en bordure de la Belgique, et que les allemands nous occupaient à la récupération des chevaux militaires abandonnés dans les champs. Je remerciai encore cette dame et lui souhaitai bonne chance pour son retour. J'étais heureux et mon cœur était plein d'espoir. Maman allait être rassurée sur mon sort, et c'était là l'essentiel. Je ne sais pas comment mon message à été transmis, mais ce fut rapide. Huit jours plus tard, maman avait déjà reçu le mot remis à cette dame d'Avion et mon frère Jean, envoyé par maman était venu me voir à Ramskappelle à « motobécane ». Il y avait une centaine de kilomètres à parcourir pour venir me voir. Quel courage il a eu et quelle audace de la part de maman de l'envoyer ! Quand j'ai essayé de faire parvenir des nouvelles par cette dame d'Avion, c'était pour faire savoir à maman que j'étais en vie, mais pas pour qu'on vienne me voir ! Mais cela, c'était sans compter sur l'amour d'une mère et de la famille. Jean n'était pas venu sans rien : il m'avait apporté une pièce de lard et un gâteau. C'était le plus beau cadeau de ma vie, des victuailles !... quand on meurt de faim, pensez donc ! Cela ne dura pas longtemps, tout le monde avait faim autour de moi, alors j'ai partagé. Mon frère m'avait aussi apporté des vêtements civils pour m'évader, c'était possible et sans grand danger. Et pourtant, je ne suis pas parti ; j'ai dit à Jean que le travail des chevaux était pratiquement terminé et que les officiers allemands nous avaient promis la libération dans les jours suivants. Nous l'avons cru. Et Jean est reparti avec ces nouvelles-là ; et à la maison, on attendait toujours mon retour. La famille de Liévin Dufour est venue plusieurs fois à Ramskapelle, dans l'espoir de faire libérer plus vite leur prisonnier, à grand renfort de certificat agricole. Rien n'y fit, il ne s'est pas évadé non plus, faisant confiance aux allemands, comme moi. Malheureusement pour lui, il n'a pas survécu à sa captivité ; il est décédé en Allemagne, dans un accident de travail. La vie de commando se poursuivait, monotone ; un jour, déplacement de pâture ou embarquement dans les trains en gare de Bruges. Un jour, le 1er juillet, nous partîmes en plaine pour récupérer des mules, la corvée de chevaux étant terminée. Il y avait une trentaine de mules à attraper. Elles étaient rassemblées dans un grand parc et il fallait les lier ensemble pour les emmener ailleurs. Impossible de mettre la main à leur encolure pour les lier ! Nous formions un cordon autour d'elles et quand nous étions à quelques mètres, elles fonçaient tête baissée sur nous ; pour ne pas se faire écraser, on rompait le cordon et on les laissait passer. Les allemands étaient furieux en voyant cela. Il fallait alors recommencer le travail. Après plusieurs essais, mon sang commençait à bouillir de me voir dominé par d'aussi petites bêtes. Je me fichais pas mal de la contrariété des allemands, c'était plutôt ces têtes de mules qui m'énervaient ! Lors d'un dernier encerclement, je n'avais plus envie de me soumettre à leur caprice ; une mule se présente pour forcer le barrage entre mon voisin et moi ; au moment où elle s'élance, je lui saute dessus en passant les bras autour de son encolure ; nous avons roulé par terre tous les deux, mais j'ai du lâcher prise, car elle était plus forte que moi. En fin de compte, ces trente mules n'ont jamais été liées ensemble, nous les avons déplacées en bande, comme un troupeau de moutons et enfermées dans une pâture à quelques kilomètres de là. Cet épisode des mules était le dernier travail avant l'embarquement le plus important de chevaux pour l'Allemagne. Le mercredi 3 juillet, nous quittons Ramskapelle pour aller à Bruges à 4 heures du matin. La distance est d'environ quarante kilomètres mais nous sommes arrivés vers huit heures du soir. J'étais exténué, comme rarement je l'ai été, pensez donc, quarante kilomètres à pied en étant sous-alimenté ! Nous avons embarqué les chevaux et réparti la paille et l'avoine dans les wagons ; il y avait des tonnes et des tonnes à faire passer dans les bras, c'était du travail de bagnards. C'était la nuit, et, à la faveur de l'obscurité, nous nous planquions pour souffler un peu. Nous n'en pouvions plus de fatigue. Quand les allemands nous trouvaient, ça gueulait un bon coup ; nous n'avons cependant jamais été frappés. Nous avons travaillé toute la nuit et le lendemain matin, on nous a conduit à Ramskapelle en camion. Le séjour à Ramskapelle touchait à sa faim. La femme de Liévin Dufour est venue une fois encore le lundi 8 juillet 40, c'était la dernière fois qu'elle le voyait. Trois jours plus tard, le jeudi 11 juillet, rassemblement de tous les prisonniers du commando. L'officier allemand nous harangue ainsi : « Il est 8 heures, à 11 heures, des camions seront ici pour vous emmener à Lille ; là vous serez démobilisés et vous retournerez dans vos familles. Maintenant, avant de quitter la Belgique, je vous conseille d'acheter du chocolat et autres nourritures que vous ne trouverez peut-être pas en France. Tenez-vous prêts pour 11 heures, les camions seront là pour vous transporter. » Beau mensonge, très bien réussi ; les allemands étaient orfèvres en la matière. Il n'y eut que deux manquants sur tout le commando. A 11 heures, les camions étaient là, mais au lieu de partir vers Lille, ils prirent la route de Bruges et Gand. Impossible de sauter en bas du camion, deux sentinelles étaient à l'arrière, armées d'une mitraillette. A Bruges, nous prîmes la direction d'Anvers pour nous arrêter dans la cour d'un tissage à Lokeren. Le lendemain, nous nous sommes reposés, et le samedi 13 juillet, nous embarquons sur une péniche à l'embouchure de l'Escaut à proximité d'Anvers. Nous avons reçu avant l'embarquement une tranche de pain et quatre pommes de terre cuites à la pelure dans des cuves de deux cents kilos qui servaient à la nourriture du bétail. Qu'à cela ne tienne, nous avons apprécié, car nous avions faim. La péniche sur laquelle nous avons pris place était très grande, je n'en avais jamais vu d'aussi longue ni d'aussi large. La cale était complètement vide et le pont n'était plus encombré. Il faut dire qu'il fallait y entasser plus de mille hommes avec chacun un bagage plus ou moins gros. Beaucoup de prisonniers étaient déjà sur place quand nous sommes arrivés, nous qui venions en camions de Ramskapelle. Quand tout ce monde fut monté sur la péniche, nous quittâmes le quai pour nous éloigner vers le large, là où les évasions étaient rendues plus difficiles. Nous sommes restés là jusqu'au matin. Ce n'était pas le grand confort : pas de matelas pour s'allonger. Les WC étaient très aérés puisqu'ils consistaient en un système très rudimentaire : deux planches -siège et dossier- en bordure de la péniche, au dessus de l'eau. J'ai admiré l'astuce de ce dispositif. Quant à l'efficacité, cela restait à prouver. Certains avaient plutôt tendance à la constipation ; quant à moi, le fait de voir trois ou quatre gars assis en même temps sur cette installation, très fragile à mes yeux, j'en attrapais la filante et de ce fait, j'étais bien obligé d'y passer malgré ma peur de tomber dans l'eau. Ce matin, nous étions le dimanche 14 juillet, c'est mon bloc-notes qui me le rappelle ; ce jour-là, je n'ai pas du tout pensé à la fête nationale ; j'avais d'autres choses en tête et puis, que représentait la nation, ce 14 juillet 1940 ?... Bien peu de chose ! Nous avons levé l'ancre au petit matin pour arriver à Dordrecht vers midi à l'embouchure de la Meuse. De là, nous avons rejoint le Rhin pour arriver à Emmerich à une vingtaine de kilomètres au sud de Arnhem. Nous venions d'entrer en Allemagne. L'Allemagne, ce pays maudit, pays d'hommes aux mœurs sauvages, capables de toutes les cruautés, pays des Ulhans qui ont chassé ma mère de chez elle lors de l'invasion de 14-18. C'est dans cet état d'esprit que j'ai mis le pied sur le sol allemand... Qu'allait-être ma captivité ?... Nous étions depuis quarante huit heures sur la péniche, mes jambes commençaient à s'engourdir et je n'étais pas mécontent de descendre à terre pour quelques mouvements ; sur le bateau nous étions trop serrés. Tout le monde se rassemble sur la route qui dessert le quai. Imaginons un peu le tableau : un millier de prisonniers qui ne s'étaient pas lavés ni rasés depuis deux jours. Pour ma part, j'avais revêtu ma capote criblée d'éclats d'obus à Zuycoote, je devais ressembler à un véritable mendiant, un loqueteux aux traits tirés par la fatigue et la faim ; en un mot, nous n'étions pas beaux à voir. En bordure de la route qui desservait le quai, l'on apercevait des bâtiments fermés qui servaient sans doute au stockage des marchandises. Quand le convoi fut formé, nous nous mîmes en marche encadrés par des sentinelles armées de chaque côté de la colonne à dix mètres d'intervalle entre elles. Après plusieurs centaines de mètres, nous arrivons sur une route plus importante et bordée de maisons d'habitation ; nous arrivions dans la banlieue d'Emmerich. Les habitants des maisons sortaient pour voir passer le convoi des prisonniers, c'était normal et aussi curieux à voir. Il y avait sur les trottoirs des personnes âgées, des femmes et des enfants et aussi des jeunes filles. Ces dernières plaisantaient avec les sentinelles qui nous escortaient. Sans comprendre ce qu'ils disaient, nous savions bien en les regardant qu'ils se moquaient de nous, de notre allure. A cette vue, je me suis révolutionné intérieurement, j'enrageais de ne pouvoir réagir ; J'avais vingt ans à l'époque, et voir des jeunes filles me rire à la figure alors qu'à cet âge on a plutôt envie de se sourire et de se rapprocher, cela m'a fait très mal. De plus, collectivement, on nous prenait pour un troupeau de bétail, c'était insupportable. Mon orgueil a du en prendre un coup ce jour-là, puisque j'en parle encore aujourd'hui. Nous parcourûmes encore deux ou trois kilomètres et un camp improvisé s'offrit à nous. Il était entouré de grillages et de barbelés avec des miradors de place en place. A l'intérieur, pas de baraques mais d'immenses tentes. C'est dans ces tentes que nous prenons place, nous faisons notre toilette à des lavabos extérieurs et nous recevons de la nourriture. Ce camp n'était qu'un endroit de transit puisque, quelques heures plus tard, nous partions prendre le train à la gare voisine pour un autre camp à une trentaine de kilomètres : c'était Bocholt, un camp de triage. Sitôt arrivés, il était déjà tard dans la soirée ; on nous mis provisoirement dans les baraques pour la nuit sans autre forme de procès. Ce camp était beaucoup mieux organisé que les précédents. Les clôtures étaient plus soignées et plus hautes, la porte d'entrée était plus surveillée. On ne sortirait pas de ce camp facilement. Pour l'instant il fallait essayer de reprendre des forces et commencer par dormir. Depuis le 4 juin, jour de ma captivité à Dunkerque jusqu'à aujourd'hui 15 juillet à Bocholt, c'est à dire en grande partie le ramassage des chevaux militaires dans la région des Flandres, je n'ai pas beaucoup parlé d'Henri Guisse et de Michel Garache, mes deux meilleurs copains. Pourtant, nous n'étions jamais loin les uns des autres ; mais le travail que nous faisaient faire les allemands nous éloignaient quelque peu ; les chevaux n'étaient pas toujours ensemble, il fallait donc se séparer pour rassembler chacun quatre chevaux. Nous nous retrouvions le soir ; de plus, rien d'essentiel ne s'est passé pendant cette période. Cela allait changer par la suite et nous allions davantage partager notre vie. Revenons à Bocholt. Le lendemain de notre arrivée, le matin, rassemblement dans la cour. La colonne se forme et nous nous dirigeons vers une baraque. Les choses nous paraissent plus sérieuses, aussi Michel, Henri et moi, nous nous arrangeons pour être ensemble. La colonne se resserre pour devenir une file d'une personne. Des sentinelles nous fouillent, poches et bagages. Ils m'ont pris mon ceinturon, mon stylo et quelques bagatelles. Prendre mon ceinturon ! Quelle allure vais-je avoir ? C'était la première chose qu'on enlevait à un taulard à la caserne... Oh ! après tout, nous étions pour l'instant tous des taulards. Quand on a vingt ans on aime être propre et non ridicule, même quand on est prisonnier de guerre. A quoi vais-je ressembler avec ma capote criblée d'éclats ? À un épouvantail ?... c'est affreux ! Ainsi dépouillés, nous passons à un guichet, deux mètres plus loin. Quelques renseignements et on nous inscrit sur le registre ; on nous donne une plaque métallique avec un numéro et nous voilà fichés. Comme nous étions restés l'un derrière l'autre, Michel a eu le n°27812, Henri 27813, et moi 27814. Après cet exercice, nous retournons dans la même baraque jusqu'au lendemain. Le lendemain, à nouveau rassemblement avec tout le paquetage, qui se résume aux vêtements que nous portons, plus la musette avec nos affaires personnelles, toilette et autres bibelots. Au programme de la journée, désinfection et douche. Nous nous déshabillons complètement et mettons nos vêtements dans une salle voisine, et c'est la désinfection. Pendant ce temps, nous prenons une douche. Quelle joie de pouvoir se laver convenablement et de se détendre un peu. Ceci terminé, nous reprenons nos vêtements et, propres comme des sous neufs, nous nous dirigeons vers d'autres baraquements probablement désinfectés, eux aussi. Ces baraques comprenaient un nombre précis de couchettes ; c'est pour cela que les sentinelles nous comptaient avant de nous y conduire. Nous étions en file, un par un, et dans l'ordre habituel : Michel, Henri et moi. Le hasard a voulu qu'entre Henri et moi, le bras de la sentinelle s'abattit, coupant ainsi la file des prisonniers. Je restai donc sur place, et voyais Michel et Henri s'éloigner vers une baraque, alors que moi, si je comprenais bien, j'allais partir vers une autre. Je m'inquiétais de cette situation. Quand le nombre voulu pour la baraque suivante fut atteint, nous partîmes à notre tour. Pendant que nous marchions, j'ai vu le groupe de Michel et Henri entrer dans leur baraque ; j'étais content, car je savais où ils étaient et ce serait, je l'espérais, possible de les rejoindre. A peine étais-je arrivé à destination que je faussais compagnie à mon groupe, et, avant que Michel et Henri n'aient choisi leur emplacement, j'étais avec eux et j'ai pu choisir la couchette voisine des leurs. Le prisonnier le plus lent à faire son choix est resté sur le carreau, sans couchette. Après bien des coups de gueule entre les sentinelles sur la situation, le prisonnier en trop alla prendre ma place dans la baraque où, comme par hasard, il y avait une couchette inoccupée. Le séjour dans ce camp ne fut pas très long, neuf jours seulement. Heureusement, car la nourriture était insuffisante pour moi. La ration journalière consistait en une soupe assez épaisse et un morceau de pain ; pour la boisson, nous avions un robinet à notre disposition. Les premiers jours, mon ami Henri, qui n'était pas gros mangeur, me donnait une part de sa soupe ; j'en étais heureux mais cela ne dura que deux jours. Les jours suivants, il vidait sa gamelle lui-même et, de ce fait, ma ration diminuait. J'eus très faim dans ce camp ; heureusement, le séjour fut très court car je me serais anémié en peu de temps. Un jour, c'était le 23 juillet 1940, au cours du rassemblement, l'officier demanda des volontaires pour travailler dans des fermes, il en fallait une soixantaine. Je fus de ceux-là avec Michel et Henri. Ce qui me guidait dans ce choix, c'était la nourriture. Rester au camp, c'était mourir de faim. Même pour l'usine, c'était préférable que de rester au camp. En tant que travailleurs, nous aurions une ration plus grande ; tandis qu'au camp, c'était la ration non-travailleur. Nous partîmes donc par le train de Bocholt pour une cinquantaine de kilomètres et descendîmes à Straelen. De là, nous fîmes encore dix kilomètres à pied et arrivâmes à Wankum pour nous installer dans une grande salle des fêtes attenante à un café. Ce café était en bordure d'une grand route à la sortie de l'agglomération. A côté de ce café, longeant le pignon, un espace de trois mètres environ nous menait à la porte d'entrée de la salle derrière le café. Ainsi, nous n'avions aucun contact avec les tenanciers du café. Cette salle était très grande, une vingtaine de mètres de longueur et dix mètres de largeur environ. Une quinzaine de lits superposés de chaque côté de la salle laissaient un grand espace libre dans son milieu, ce qui permettait de mettre des tables et des bancs sur toute la longueur. Au bout de cette salle, quelques marches pour accéder sur la scène d'un théâtre. A la place du rideau de cette scène, il y avait une cloison en bois et une porte. C'est là que les sentinelles avaient établi leur campement. Un judas à la porte leur permettait de nous surveiller discrètement. Sitôt entrés, on nous dit de prendre une place en choisissant sa couchette, nous étions donc libres de choisir !... Ce geste nous a beaucoup plu et nous mis en confiance. Un quart d'heure plus tard, nous vîmes arriver, venant de la porte du café, quelques civils avec d'énormes plateaux remplis de piles de tartines confiturées, et de la boisson chaude arrivait derrière. Oh ! Que c'était bon. Nous étions soixante et nous avions eu deux tartines doubles. Quel festin, et surtout, ces gens qui nous servaient le faisaient avec beaucoup de gentillesse. Nous avions perdu l'habitude de cette relation depuis plusieurs mois et nous étions quand même un peu méfiants. Nous ne savions que penser. Pour l'instant, notre estomac était satisfait, ça, c'était acquis !... Ce soir là, nous nous sommes installés ; j'ai pris une couchette en haut au dessus de Michel, Henri était en bas dans le lit d'à-côté. Je ne savais pas ce que demain me réservait, et pourtant, j'ai bien dormi. Je dormais encore quand j'ai entendu mon premier « auf stehen ! ». Il faisait à peine clair ; il fallait, pour le premier jour, constituer les groupes pour les répartir dans les différents endroits du village. Pour autant que je me souvienne, nous devions être cinq groupes. Chaque groupe, sous la responsabilité d'une sentinelle, devait se rendre sur son lieu de travail. Le nôtre était un des plus petits, nous n'étions que sept prisonniers. La sentinelle, la liste en main, nous conduisit à notre nouveau patron, pour le meilleur et pour le pire, c'était vraiment un coup de chance. Ce fut d'abord un brave mineur qui fit connaissance avec son patron ; la ferme paraissait importante par ses bâtiments et reflétait une certaine propreté ; les abords étaient en ordre. Ensuite, ce fut Michel, la ferme était beaucoup petite et le fermier avait une grande moustache. Maintenant, après Michel, sur la liste ça sera Henri et ensuite ça sera moi, puisque les numéros se suivaient. Quelques centaines de mètres plus loin, une autre ferme, assez importante, avec beaucoup de poulaillers et des poules en liberté dans les herbages des alentours. Un homme assez petit de taille était en train de sortir le fumier de l'étable ; il nous regarde un peu étrangement. « Stop ! » nous crie la sentinelle ; il dit ensuite quelques mots à l'homme qui rentre aussitôt dans l'étable. Quelques instants plus tard, arrive le fermier, un cigare à la bouche. C'est un homme qui me semblait avoir trente cinq ou quarante ans, de taille moyenne, il était plutôt maigre et pâle de figure, d'un abord assez froid. La sentinelle, après avoir salué militairement dit quelques mots au patron ; se retournant sur nous, elle regarde sur sa liste et dit : « deux hommes, Guisse et Défossez ». Quelle joie nous a envahi en entendant cela. Henri et moi nous nous sommes regardés, des éclairs de joie dans les yeux, nous allions rester ensemble dans la même ferme. Non seulement, nous avons réussi à être dans le même commando, mais en plus, nous allons rester ensemble toute la journée dans la même ferme ! Même si les gens chez qui nous étions n'étaient pas gentils, nous aurions été deux pour les supporter. Nous nous détachâmes du groupe et nous approchâmes de notre fermier, pendant que la sentinelle emmenait plus loin les trois derniers prisonniers du groupe parmi lesquels se trouvait un gars de Tourcoing nommé Charles Houset. Le fermier, sitôt seul avec nous, nous serra la main et nous fit signe de le suivre. Il me souriait gentiment, la froideur que je soupçonnait au premier contact s'estompa et nous lui sourîmes également. Nous pénétrâmes dans une petite cour carrée par une grande porte ouverte à moitié. Les trois autres côtés de la cour étaient constitués de bâtiments. A droite, une écurie à trois chevaux et une porte qui donnait accès à une petite grange. Devant nous, face à la porte d'entrée que nous venions de franchir, un bâtiment plus bas qui servait, nous l'apprîmes par la suite, de salle de conditionnement des œufs. Enfin, sur la gauche, l'entrée de l'étable à vaches. C'est par là, en suivant notre fermier, que nous franchissons une porte assez large ; devant nous un couloir d'au moins trois mètres de large, très propre ; nous avançons vers le fond de ce couloir, à notre gauche, les vaches sont là, liées à leur mangeoire, quelques barreaux métalliques les empêchant d'avancer trop leur tête et de salir le couloir. Au bout de ce couloir, une porte sur la droite, que le fermier s'empresse d'ouvrir. A notre stupéfaction, c'est la cuisine. Oui, la cuisine, tout près des vaches ! Cela nous parut bizarre et pas très hygiénique ; nous comprîmes par la suite que dans les pays au climat plutôt froid, c'était une façon économique de se chauffer. C'était une cuisine ordinaire, semblable à nos cuisines de France. Une table rectangulaire et des bancs, pas de chaises, une cuisinière au charbon, une armoire à vaisselle et un évier avec robinet d'eau courante, ce que nous n'avions pas encore chez nous. Deux femmes étaient là. L'une, assez grande, forte de corpulence, très souriante, aimable de ce fait, c'était la patronne ; elle nous invite à nous asseoir sur le banc contre le mur. Elle nous approche l'assiette au pain qui se trouvait au milieu de la table et nous verse un grand bol de café au lait. Je la regardai et son regard a croisé le mien. Elle me sourit, cela me mit en confiance et j'ai osé lui adresser la parole pour lui dire en allemand : « Ich habe hünger » (j'ai faim), phrase qu'Henri a dû répéter car je l'avais sans doute mal prononcée. Il faut dire qu'Henri avait appris la langue allemande pendant deux années au collège de Béthune. La dame prit alors un air plus sérieux et dit à Henri qui comprenait mieux que moi : « il ne faut pas manger trop, quand on a eu très faim, on risque la dysenterie ». Nous nous sommes efforcés de suivre son conseil. L'autre personne présente dans la cuisine était différente de la patronne, plus petite et d'un abord plus réservé, un peu comme le fermier. Rien d'étonnant, puisqu'elle était sa sœur. Elle n'était pas mariée et était restée à la maison familiale avec sa belle-sœur, lors du mariage de son frère. Les fermiers avaient deux enfants, une fille Elisabeth, cinq ans, et un garçon, Heintz, trois ans. Le grand père vivait encore, il allait avoir quatre-vingts ans. L'homme que nous avions aperçu en arrivant, sortant le fumier de l'étable, Gerades, était l'homme de confiance, l'homme à tout faire, un peu simple d'esprit mais d'un dévouement sans bornes ; il était dans la ferme depuis sa tendre enfance. Voilà, c'est parmi ce monde que nous allions vivre pendant une quinzaine de mois. Le premier repas dans cette cuisine s'est très bien passé, nous nous sommes efforcés de ne pas trop manger. Monsieur Erkens, c'était le nom du fermier, avait pris place sur le banc en face de nous. De temps à autre, en nous observant, il essayait de nous parler, il fut très heureux de constater qu'Henri savait quelques mots d'allemand, il posait beaucoup de questions sur nos familles, sur notre métier. Il fut très heureux d'apprendre que nous étions deux fils de fermiers, pour le travail qu'il envisageait de nous donner, c'était important d'avoir quelques notions. Le repas terminé, il nous emmena dehors. En passant près de l'écurie, il me fit signe d'enfiler une blouse afin de protéger mes vêtements et me demanda d'étriller les chevaux. Quant à Henri, il dut prendre une brouette et une raclette pour aller nettoyer les planches à crottes dans tous les poulaillers ; il y en avait dix-sept. Ce fut notre premier contact avec le travail. Après le pansage des chevaux, je dus prendre une brouette, charger un sac d'engrais et le conduire en bordure d'un champ de betteraves fraîchement démariées. Le patron m'accompagnait tenant à la main un semoir à engrais. J'ai tout de suite compris ce qu'il allait me demander. Sans prétention aucune, j'essayais de comprendre l'attitude de certains prisonniers non agricoles, tels que Charles Houset, notre camarade de groupe, qui travaillait dans un bureau en ville. Qu'aurait-il fait à ma place ? Arrivé au champ, cent cinquante mètres plus loin, le patron me tendit le semoir sans rien me dire. D'un air un peu inquiet et sceptique, il se demandait quelle allait être ma réaction. Il est vrai qu'à vingt ans, faire ce travail correctement n'était pas si courant, il faut avoir de l'expérience. Avant de commencer le travail, je lui demandai, par signe bien sûr, si le sac d'engrais devait être répandu sur tout ou partie du champ. Je devais le savoir pour répandre une dose homogène sur toute la surface. Cette question a dû lui plaire car il m'a souri en me disant d'un geste : tout le champ. Je commençai donc mon travail avec d'autant plus d'application que je voulais lui en mettre plein la vue : j'étais un peu orgueilleux sur les bords, surtout devant des allemands. Je fis le premier tour et au second, le patron me suivit en regardant par terre pour voir si la répartition était correcte. Il approuva de la tête et repartit à la ferme. Quand le travail fut terminé, je revins avec ma brouette et je rencontrai Henri avec son chargement de crottes qu'il allait vider sur le tas de fumier. C'est à ce moment-là que la patronne venant vers nous nous invita à prendre une collation. C'était l'habitude chez eux qu'il y ait, vers dix heures du matin, une pause appelée « Kaffeetrink » qui consistait en une tartine double avec charcuterie et café chaud. En entrant dans la cuisine nous reprîmes nos places sur ce banc. Sur la table, notre casse-croûte était prêt et un grand bol de café nous fut servi. Nous appréciâmes beaucoup cette petite pause de dix heures. Ensuite, jusqu'à midi, nous avons fait des petits travaux dans la cour. A midi, repas en famille, autour de la table ; il y avait le grand père que nous n'avions pas encore vu, sans doute à cause d'un lever tardif, chose très normale à cause de son âge avancé. Il me fit bonne impression, grand aux larges épaules, des mains de travailleur, un peu déformées par les rhumatismes ; mais surtout une bonne figure de paysan avec des yeux laissant apparaître une grande bonté, et pour terminer le portrait, une pipe dans une bouche édentée. « Das ist Opa » nous dit la patronne en nous le présentant, ce qui veut dire : c'est grand-père. Nous le saluons et nous nous serrons la main. Ensuite le patron vient s'assoit à son tour ainsi que l'ouvrier Gerades. Les deux femmes faisant le service et s'occupant des enfants, ne prenaient même pas la peine de s'asseoir. Après le repas, nous avons eu une demi heure de pause. Et le travail reprit, ce n'était pas très fatigant et nous mangions bien ; c'était de bon augure pour les jours à venir. Vers quatre heures, encore un « Kaffeetrink », et le soir vers six heures trente, c'était le souper, souvent très rapide, il fallait être prêt pour le ramassage des prisonniers par la sentinelle et le retour dans la salle du commando. L'organisation était bonne. Le fait de retourner chaque soir à la salle à une heure fixe obligeait les fermiers à nous libérer du travail. Sinon, nous aurions travaillé au rabais tous les soirs. Vous raconter l'ambiance de la salle le soir de la première journée de travail serait difficile, tellement il y avait de choses à dire. Chacun racontait ses impressions sur le patron, la patronne, l'isolement de la ferme, le travail et la fatigue. Pour nous, travailler dans une ferme n'était pas une surprise, c'était du domaine de l'ordinaire ; nous ne pouvions que donner notre impression sur les personnes. Ce n'était pas le cas pour notre ami Charles Houset qui n'était pas cultivateur de métier et qui était de plus frêle de constitution ; sa journée avait été épuisante et il appréhendait les jours à venir. Après tous ces échanges verbaux, et la fatigue aidant, nous nous endormîmes facilement, l'extinction des feux nous obligeant au silence. Le lendemain matin, nous refîmes le même chemin que la veille, cela devait durer une quinzaine de mois, avec comme seule variante le travail, suivant les saisons. Le dimanche, il y avait une petite différence. Le matin, nous venions travailler à la ferme toute la matinée, strictement le travail de cour, et, après avoir dîné, la patronne nous préparait un casse-croûte que nous emportions comme souper et nous retournions à la salle pour passer l'après-midi ensemble. C'était notre repos hebdomadaire. Cet après-midi là, nous faisions plus ample connaissance avec les soixante copains ; c'était aussi le moment de mettre de l'ordre dans nos affaires personnelles et quelquefois nous jouions aux cartes. Ces après-midis étaient surtout bonnes dans ce sens que nous n'étions pas seuls. Il fallait comprendre le prisonnier seul dans sa ferme, ne sachant pas parler l'allemand ou encore ne sympathisant pas avec son employeur ; s'il avait le cafard, il trouvait toujours quelqu'un pour le distraire ou le consoler. Au bout d'une semaine de travail à Wankum, nous pouvions déjà dire en observant et en écoutant les copains si les relations patrons-ouvriers étaient bonnes ou mauvaises. Cela va tenir ou cela va casser !... Il y avait des antipathies inévitables ou encore des insatisfactions dans le travail. Pour ce qui est de notre copain, Charles Houset, celui de notre groupe qui travaillait dans une ferme au delà de chez nous, cela sentait le vinaigre... Son patron était un homme très âgé, qui aurait eu besoin d'un prisonnier costaud, capable de faire des travaux pénibles. Or, ce n'était pas le cas. Charles non seulement n'était pas résistant, mais de plus, il ne connaissait rien au métier de la ferme. Il n'avait jamais vu un cheval d'aussi près, et, quand il fallait le harnacher, il n'était pas assez grand. Son patron est venu se plaindre au commando que le prisonnier qu'on lui avait attribué n'était pas capable de le satisfaire parce que trop faible. Nous étions bien inquiets sur son sort car le lendemain matin, au lieu de nous accompagner, il dut rester à la salle. Nous pensions bien ne plus le revoir, nous disant qu'il allait sûrement retourner au stalag. A notre satisfaction, le soir en rentrant au commando, notre Charles était là. Il n'était pas reparti au stalag, mais il avait travaillé toute la journée dans un château comme jardinier. Que s'était-il donc passé ? Tout simplement, la propriétaire d'un château voisin, une baronne, avait appris qu'un prisonnier ne donnait pas satisfaction à son fermier, parce qu'il était trop faible pour le travail demandé ; prise de compassion, elle s'est offerte à l'employer pour des travaux légers de jardinage. C'est ainsi que, ce premier jour, il a repiqué des plants de tomates à en attraper le dégoût d'en manger. Nous étions quand même bien contents de l'avoir encore avec nous ; depuis ce jour il n'était plus Charles Houset, mais le « baron » de Wankum ». Après une semaine de travail dans notre ferme, le travail se précisait pour Henri et moi. Il faut savoir que la ferme où nous étions était assez importante au point de vue culture, et qu'en plus des hectares cultivés, le fermier avait développé un gros élevage de poules. Il y avait dix-sept poulaillers de pondeuses Leghorn, qu'ils sélectionnaient. Toute cette entreprise nécessitait la présence de deux prisonniers. Henri était surtout employé aux poulaillers ; comprenant assez bien la langue allemande, il était plus facile au patron de lui expliquer les rations des poules et autres travaux particuliers. Quant à moi, les travaux des champs, c'était mon affaire ; avec quelques signes, j'avais tout compris. Tout au plus, il me fallut, apprendre à leur dire « Los ! » pour les faire avancer et dire « Hue ! » pour qu'ils s'arrêtent, pratiquement le contraire de chez nous. Notre patron était en relation étroite avec un minotier de la ville voisine. Ne récoltant pas suffisamment de grains pour nourrir tant de poules, il était bon client de ce minotier. C'est ainsi qu'une fois, manquant de personnel au moulin, je dus partir trois journées consécutives, ensacher du blé et charger des wagons. Le travail était plus pénible qu'à la ferme, heureusement que ce n'était que momentané ; mais le soir, au retour, il y avait toujours des cigarettes ou un gros cigare à la clef, cela faisait oublier la fatigue. Nous étions totalement privés de tabac à cette époque. Nous étions assez bien considérés par la famille Erkens, mieux que certains copains du commando. Tout le monde était gentil avec nous, même les petits enfants nous aimaient bien, ils jouaient quelquefois avec nous. Le dimanche matin, nous faisions le travail minimum : nourrir et nettoyer les bêtes, chevaux, vaches et poules, et quand c'était terminé, vers onze heures, avant de dîner, nous prenions un bain dans la pièce où l'on cuisait habituellement les pommes de terre. On se faisait chauffer de l'eau dans la chaudière, et dans la grande cuve, on se lavait convenablement. Il fallait être très propres pour ne pas attraper de poux. Et les jours passaient, plus ou moins vite, et plus ou moins gaiement. Nous n'étions pas mal dans notre ferme, Henri et moi, avec des gens convenables qui faisaient tout pour nous rendre la vie moins pénible possible ; mais on a beau dire, cela n'était pas la France, ce n'était pas notre famille. Personnellement, je pensais beaucoup à maman, à mes frères et sœurs. J'aurais voulu communiquer avec eux ; pas une seule lettre, rien pour me rapprocher d'eux. C'est quand même dur, la séparation. Il m'arrivait parfois, en chemin vers mon travail, d'apercevoir la pleine lune et de penser que maman aussi pouvait la regarder en même temps que moi... Des rêves, tout ça ; même si maman la regardait en même temps que moi, ce n'était pas pour cela que nos regards se croisaient ! Malgré ces pensées et ces déceptions, je ne pouvais voir la pleine lune sans penser à elle. Tout cela pour faire comprendre qu'il n'était pas possible d'être vraiment heureux loin des siens ; même chez des gens qui nous considéraient presque de leur famille. La patronne ou la belle-sœur et même le patron nous appelaient volontiers « les jeunes » quand ils avaient besoin de nous, ou pour venir à table. Il y avait dans ces mots une amitié certaine. En ce début du mois d'août 1940, nous approchions de la moisson. L'avoine mûrissait très vite. Comme nous le faisions chez nous, nous avons préparé le champ, Henri et moi, pour le moissonner à la machine. Nous étions très fiers de montrer à notre patron que nous savions travailler aussi bien que lui, sinon mieux...(toujours le même orgueil, je ne m'en déferai jamais). Nous avons remis la moissonneuse en marche sans l'aide du patron. Il était malin, le patron, très psychologue, il se disait : « ils savent travailler, alors je vais les laisser faire, c'est comme cela qu'ils travailleront mieux » car nous étions flattés de cette considération. C'est ainsi que nous avons moissonné le champ d'avoine, Henri et moi ; nous avons fait un travail impeccable et nous nous considérions un peu comme des maîtres d'œuvre, commandant à l'occasion l'ouvrier et aussi la patronne quand le travail ne se déroulait pas comme prévu, faisant déplacer des gerbes quand celles-ci gênaient la marche de l'attelage. Nous étions en plein dans les travaux agricoles. Quand les champs exigeaient davantage de bras, Henri négligeait un peu ses poules et venait me rejoindre. Nous avons aussi engrangé l'avoine ensemble, Henri faisait le chargement, et moi je fourchais les gerbes et conduisais les chevaux. Sitôt le champ libéré de sa récolte, je le labourais au brabant avec mes deux chevaux, « Paula et Laura ». Quelle joie de faire ce travail -retourner la terre- cela m'a toujours fasciné. Il existe une relation entre la terre et le laboureur. Ce travail doit être bien fait ; on ne bâcle pas un labour, plus rien de la dernière récolte ne doit revivre. En la retournant, la terre retrouve une nouvelle virginité. Elle est prête pour la nouvelle semence. C'est dans cet esprit-là que j'ai labouré ce champ d'avoine, je ne pensais nullement que je retournais une terre allemande. J'étais complètement accaparé par ce travail et les sensations se vivaient entre la terre et moi, j'oubliais que j'étais prisonnier. Pas de frontières, de pays, quand on aime. C'est comme cela que, petit à petit, le grand fossé de la haine que j'entretenais vis-à-vis des allemands se comblait. Je découvrais des gens comme nous, avec leurs manières de vivre, semblables aux nôtres ; le pays n'était guère différent du nôtre. La terre se travaillait pareillement et donnait à qui savait les découvrir, les mêmes sensations. Et le temps passait, les travaux de ferme sont très variés. Pas de monotonie dans la culture. Un jour, je semais de l'engrais, un autre je travaillais avec les chevaux, hersages, roulages, charrois de toutes sortes. Un travail que nous faisions en plus des autres fermiers, c'était l'exploitation d'une carrière de sable qui se trouvait dans un bois voisin. Ce sable servait à couvrir le sol des poulaillers. Nous en mettions environ une vingtaine de centimètres d'épaisseur. Les poules durant la journée salissaient le sol avec leurs excréments et, une fois la semaine, à l'aide d'une fourche spéciale, Henri enlevait la petite couche qui s'était formée à la surface, de telle sorte que, sous cette couche, on retrouvait du sable frais pour la semaine suivante. C'est ainsi que l'on maintenait les poulaillers propres pendant une longue période. C'était plus sain et moins poussiéreux que la tourbe. J'admirais l'astuce de mon patron qui exploitait cette carrière située sur son exploitation ; le résultat était probant et nous, jeunes agriculteurs, nous nous documentions. Voilà déjà plus d'un mois que nous sommes arrivés à Wankum. Même avec le travail qu'il fallait fournir, le temps passait plus vite et mieux que si nous étions restés au grand camp. Nous vivions dans un village à majorité catholique pratiquant. Presque tous les villageois assistaient à la messe le dimanche. Les sentinelles qui nous gardaient, sept ou huit hommes, étaient assez gentilles avec nous. Le samedi soir, le chef, un adjudant, nous a demandé à brûle-pourpoint si nous désirions assister à la messe paroissiale le dimanche. Presque tous les bras se sont levés. Ce ne fut pas la messe régulière du dimanche, mais une messe spéciale pour nous seuls. Il va sans dire que nous étions quand même une soixantaine. Pour beaucoup, c'était une sortie distrayante ; ils espéraient voir du monde, des jeunes filles surtout. Ils furent déçus, et le dimanche suivant, nous n'étions plus qu'une quinzaine ; il n'y eut pas de troisième dimanche. C'est alors qu'un groupe de catholiques parmi nous a demandé au chef s'il n'était pas préférable, si possible, d'avoir un prêtre prisonnier parmi nous. Il irait travailler comme nous dans une ferme et nous l'aurions pour la messe du dimanche. Une démarche fut faite par notre chef auprès des autorités du stalag, et c'est ainsi qu'un beau soir, en rentrant du travail, nous fûmes accueillis par un nouveau prisonnier se dénommant Henri Lurton, prêtre aumônier. Il n'était sans doute pas gradé puisqu'il ne venait pas d'un oflag (camp d'officiers). Il sut tout de suite se faire aimer de tous. Il avait le contact facile et aimait rire et faire rire. Il m'a beaucoup apporté. Il dut, lui comme nous, travailler tôt le matin dans une ferme, enlever les fumiers à l'écurie, l'étable, la porcherie et les poulaillers. Il se faisait un plaisir en rentrant le soir au Kommando, à l'aide d'un couteau, de dégager sous ses chaussures chaque couche de fumier. Il disait : « tu vois, si je gratte légèrement, je trouve un peu d'étron de poule, si j'insiste un peu plus, c'est de la fiente de cochon, ici c'est de l'authentique bouse de vache et pour terminer, ça c'est bien du crottin de cheval, tu es d'accord ? » Sacré Henri Lurton ! En plus de sa bonté et de sa jovialité, il était très instruit. Avant d'entrer au séminaire, il avait entrepris des études de médecine, et c'est seulement après plusieurs années d'études supérieures qu'il obliqua vers le sacerdoce. Nous l'avons beaucoup apprécié, il avait réponse à tout, et pour les jeunes que nous étions à l'époque, nous avions toujours des questions à poser dans tous les domaines. En plus de la messe qu'il célébrait le dimanche dans la salle, il nous faisait une fois la semaine des cours sur la religion ou tout autre sujet suivant la demande : médecine à l'occasion ou sur la culture de la vigne, ses parents étant viticulteurs dans la région bordelaise. Il était un peu notre grand frère et tout le monde l'aimait, même ceux qui ne partageaient pas ses opinions. Septembre était déjà bien entamé et nous étions toujours dans l'impossibilité d'écrire chez nous. Nous pensions bien que, tant que nous n'avions pas écrit chez nous en donnant notre adresse, nous ne pourrions pas avoir de réponse. Cela nous contrariait beaucoup ; nous pensions que le fait d'être dans un commando au fin fond d'un village ne facilitait pas la communication ; les prisonniers du camp seraient plus favorisés que nous. Nous ne pouvions que nous plaindre par l'intermédiaire de nos employeurs. C'est ce que nous avons fait : nous avons réclamé des lettres pour écrire ; il n'était pas normal d'être privés de courrier, après plus d'un mois que nous étions à Wankum. Nous avons profité de l'occasion pour nous plaindre qu'une certaine nuit, un adjudant allemand en visite nocturne, s'était payé le luxe de nous faire lever et de nous faire mettre au garde-à-vous au pied de notre lit pendant presque un quart d'heure. Nous avons dit en arrivant le matin au travail, à nos patrons respectifs que si cela se reproduisait encore, nous ne travaillerions plus. Il n'était pas normal d'empêcher de dormir des gens qui travaillent, sans raison valable. C'est la seule fois que nous avons eu un appel la nuit. Tout marchait bien en général entre patron et prisonnier. Pour ce qui fut des lettres à écrire, nous dûmes encore attendre une quinzaine de jours. La première fut écrite le 6 octobre. Je disais que généralement tout marchait bien entre patron et prisonnier ; cependant l'un d'entre nous, travaillant chez un maréchal-ferrant, s'est disputé avec son patron en arrivant le matin et a refusé de travailler. Le soir, il n'était plus des nôtres ; dans ce cas, c'est le retour au camp et le cachot, c'est ce qu'on nous disait... Quant à nous deux, Henri et moi, la vie se déroulait aussi normalement que possible, et, disons-le, assez agréablement. La santé s'améliorait, nous reprenions quelques kilos. Néanmoins, j'ai subi une poussée de furoncles qui m'a obligé à garder le lit pendant trois jours au commando. Henri me rapportait ma nourriture de la ferme chaque soir. Cela m'a fait beaucoup souffrir. La patronne me faisait parvenir, en même temps que ma nourriture, des fines tranches de gras de lard non salé, que je devais appliquer sur les furoncles pour les faire mûrir. Après ces trois jours, je pus retourner au travail et j'étais content de retrouver la famille Erkens. C'était l'époque de déplanter des pommes de terre. Il faut que je vous explique comme on ramassait les pommes de terre dans ce village où nous étions. La superficie du champ n'était pas très grande, environ soixante quinze ares, à en juger. Les pommes de terre avaient été déplantées la veille pour les ramasser le lendemain. Il était prévu une journée entière pour ramasser tout l'ensemble. Le matin, en arrivant, tout la maison était en effervescence. Je dus étriller les chevaux en grande vitesse et déjeuner. Henri dut laisser le travail des poules à Gerades, le commis de cour. Nous avions à peine terminé notre repas qu'une troupe de femmes, de jeunes filles et d'enfants envahissait la cour. J'attelais les deux chevaux à deux tombereaux et nous partons, Henri et moi, avec chacun un attelage chargé de ramasseurs et d'une dizaine de mannes. Arrivés au champ, la troupe parmi laquelle se trouvait Gertrude, la sœur du patron, s'empara de la moitié des mannes et commença à ramasser. C'est Gertrude qui avait la responsabilité du troupeau et ça marchait très vite et très bien. Henri était resté un peu en arrière et attendait que le premier tombereau soit plein. Moi, je suivais les ramasseurs avec le premier attelage et mon travail consistait à vider les paniers pleins dans le tombereau et à les remplacer par des vides. C'était assez fatigant, les paniers s'emplissaient vite et je ne devais pas faire attendre les ramasseurs. Prendre un panier d'une vingtaine de kilos par terre, le hisser sur mon épaule et aller le vider par dessus la ridelle du tombereau, cela faisait beaucoup de gymnastique et il fallait répéter ces gestes des centaines et des centaines de fois. Quand le tombereau fut plein, Henri le conduisit à la ferme pour le vider dans une grange ; il revint sitôt après pour le chargement suivant. Pendant ce temps, le patron restait à la ferme pour faire de la place pour le tombereau suivant. Les pauses de dix heures, de midi et de quatre heures me furent salutaires, elles me permirent de souffler un peu. Malgré cette fatigue, l'ambiance était bonne et puis cela nous changeait de l'ordinaire. A la mi-journée, nous nous sommes aperçus que nous finirions aisément pour le soir ; et le patron paraissait satisfait. Au Kaffeetrink de quatre heures, en plus des tartines et du café habituel, le patron avait apporté dans son panier deux bouteilles de schnaps. Je me disais en voyant ces bouteilles qu'il avait envie de nous régaler pour nous remercier du travail exceptionnel que nous avions fourni. C'était vrai, mais je ne savais pas comment cela allait se faire, car il y avait un rite pour tout cela. A la dernière tranche du champ, alors qu'il ne restait plus qu'une vingtaine de mètres à ramasser, le patron nous versa un bon grand verre de schnaps, aux adultes bien sûr, les enfants avaient une friandise. Après avoir bu ce premier verre, le patron reboucha bien soigneusement la bouteille et la jeta quelques mètres plus loin dans les pommes de terre qui restaient à ramasser en disant à la cantonade : « quand vous serez arrivés là, vous boirez un second verre ». Et ça y allait, même les femmes s'excitaient entre elles. Et l'on remettait ça, une fois, deux fois, trois fois... Moi qui voyais un peu les choses de près, je me disais que toutes les femmes n'iraient pas jusqu'au bout du champ. Je ne me trompais pas, il y en a eu une qui est restée sur place après le troisième verre. Et pour qu'elle rentre à la ferme, il a fallu qu'Henri et moi nous la hissions en haut de la charrette sur les pommes de terre. Nous avons eu une bonne partie de plaisir, elle avait le vin gai et parlait beaucoup ; l'entendre baragouiner en allemand nous faisait rire à nous tordre. Ce n'était pas bien méchant et cela nous faisait oublier notre fatigue. Il était soir, il fallut presser le pas pour ne pas faire attendre la sentinelle qui n'allait plus tarder à venir. Le repas terminé, le patron me donna un bon gros cigare et Henri eut quelques cigarettes, préférant cela au cigare. Que c'était bon ! Puis nous rentrâmes au commando. Je vous assure que la nuit fut bonne, je n'ai pas eu besoin de berceuse pour m'endormir. Le lendemain matin, le travail fut plus léger, nous avons trié quelques sacs de pommes de terre et nettoyé un silo pour y mettre plus tard des pommes de terre à cuire, pour nourrir les poules durant l'hiver. Le surlendemain matin, le patron me fit une fleur. Avec un de ses amis qui possédait une camionnette, je suis allé distribuer les quelques sacs de pomme de terre que j'avais triés, ainsi qu'une grosse quantité d'œufs, à Mönchengladbach, chez des clients et commerçants. La ville se trouvait à une trentaine de kilomètres de Wankum. Cette journée fut très intéressante et le chauffeur était un brave homme qui ne fumait pas tout seul comme un égoïste. Vous allez peut-être penser que j'étais un grand fumeur !... Je ne le pense pas ; il faut savoir que nous en étions complètement privés et que les colis de France n'arrivaient pas encore. Les jours passaient et nous assumions tant bien que mal notre vie de prisonniers. Le travail variait beaucoup, rompant la monotonie. Sur le champ de pommes de terre, le patron nous a envoyé semer du seigle en nous disant : « Allez les jeunes, faites ça bien ! » Il ne venait même pas voir pendant le travail, il nous faisait entière confiance. Nous faisions vraiment partie de la famille. Après cela ce furent trois journées de cuisson et ensilage des pommes de terre. C'était une technique que nous ne connaissions pas chez nous. Ces pommes de terre cuites étaient déposées dans un silo creusé à même le sol ; après les avoir écrasées et tassées pour éviter les poches d'air et nuire à la conservation, elles étaient recouvertes d'un peu de paille et de trente à quarante centimètres de terre pour éviter qu'elles soient gelées. Après ce travail, ce fut les charrois de fumier, et commencèrent ensuite les labours d'hiver. Pour ce qui était de la situation militaire, nous n'étions pas très renseignés. Nous entendions bien passer des avions la nuit, mais les bombardements n'étaient pas pour notre région. Nous risquions moins les bombes que les prisonniers qui travaillaient dans les usines ou les agglomérations. Ces avions anglais qui passaient par dessus nos têtes nous rappelaient que la guerre était toujours là et qu'il n'était pas question que notre captivité cesse avant la fin de cette guerre. Heureusement nous avions reçu plusieurs formats de lettre et avons pu écrire chez nous. La première réponse à nos lettres est parvenue à notre commando le 4 octobre. Il aura fallu plus d'un mois pour l'aller et le retour, c'était un peu long, mais nous pouvions communiquer et c'était l'essentiel. J'ai été très heureux d'avoir des nouvelles de maman et de la famille, depuis le temps que j'attendais cela... J'avais perdu le contact avec tous mes êtres chers depuis mon départ de Ramskapelle, c'est à dire le 14 juillet, et nous étions le 4 octobre, cela faisait presque trois mois sans nouvelles. J'étais heureux, c'est bien vrai, mais cette lettre m'a restitué dans la réalité. Avant cette lettre, j'essayais de m'abrutir au travail pour oublier ma situation de prisonnier, et je trouvais un certain plaisir à ce que je faisais. Après cette première lettre, j'ai eu des jours de cafard et le travail s'en ressentait ; ou je le bâclais ou alors je flânais, mon esprit était toujours absent de ce que je faisais. Une fois, mon patron m'envoya semer de l'engrais avec le distributeur à cheval dans une pâture assez loin de la ferme, derrière un bois. Je n'avais vraiment pas envie de travailler ce jour-là. L'engrais que je devais répandre était composé de phosphate et de potasse, deux éléments dont l'effet ne pouvait pas se voir sur l'aspect extérieur de l'herbe, ils agissaient seulement sur la qualité nutritive. Alors j'ai fait deux tours de pâture en ouvrant très grand la trappe du distributeur de telle sorte qu'en un quart d'heure, je n'avais plus d'engrais. Ensuite, je me suis couché dans l'herbe et j'ai rêvassé pendant une demi-heure avant de rentrer à la ferme. Une autre fois, je charriais du fumier sur les champs ; il faisait chaud et ce temps était propice à la rêverie. Il m'arrivait de temps à autre de m'asseoir sur le petit muret qui entourait la fosse du fumier et de reprendre haleine. C'est dans cette position assise qu'un jour, j'ai entendu au loin un orgue de barbarie qui jouait un air que je connaissais pour l'avoir entendu dans ma jeunesse et dont j'ignore toujours le titre. Je ne sais pas comment expliquer ce qui s'est passé en moi en entendant cet air de musique, j'ai attrapé un cafard à en pleurer. D'un seul coup cette musique a fait remonter tout un bonheur enfoui au fond de moi et qui me paraissait interdit. Pourquoi une telle réaction ? Je ne sais pas ; j'étais à la fois content et triste d'entendre cette belle musique. Je me souviens surtout que mon cafard était immense et que, partant de là, mon désir d'évasion grandissait. Heureusement le courrier commençait à marcher normalement, les lettres arrivaient à bonne cadence ; sans grand détail cependant à cause de la censure, mais il y avait une relation et c'était déjà beaucoup. Cela me donnait du courage pour supporter ma captivité. J'ai reçu le premier colis de maman le 28 octobre avec une chemise, une paire de chaussettes, un pain d'épices et une boite de pectoïds (petits bonbons noirs à la réglisse). Je savais par les lettres précédentes qu'il manquait beaucoup de choses en France, qu'il y avait des rations de pain et autres victuailles. J'étais peut-être trop jeune pour comprendre mais les mots : restrictions, rationnement, étaient des mots que je n'avais jamais utilisés et dont j'ignorais le sens profond et réel par ces temps de guerre. J'ai écrit plusieurs lettres à maman pour demander des bottines ; les miennes étaient complètement usées, je souffrais beaucoup pour marcher dans les champs. Je ne réalisais pas à cette époque que je demandais une chose presque impossible. Les patrons allemands qui m'employaient étaient dans l'impossibilité de m'en procurer. Entre le temps où j'ai écrit la première lettre pour demander ces chaussures et le jour où je les ai reçues, il s'est passé presque deux mois. Quand je repense à tout cela, j'ai honte de ce que je demandais à maman. Elle a dû remuer ciel et terre pour me satisfaire, et de plus, elle devait souffrir de me savoir en difficulté pour marcher. Pauvre maman... elle qui n'avait pas une bonne santé, je l'ai chagrinée avec une histoire de chaussures. Si la question se reposait aujourd'hui, je serais plus autoritaire avec mon patron, je lui dirais : pas de chaussures, pas de travail ! Il aurait sûrement trouvé un moyen de me satisfaire. Entre temps, je recevais des lettres et des colis. J'étais toujours heureux de cette relation. Je relisais souvent ces lettres, au point que je savais les réciter par cœur ; elle me faisaient tant plaisir. Les colis contenaient surtout des vêtements chauds, pull-over, caleçon, chemise, etc... Il y avait aussi dans mes colis du tabac, du vulgaire gris ; que c'était bon de fumer une bonne pipe le soir après le travail ! Un jour, dans un colis, bien coincé parmi les paquets de tabac, j'ai découvert un paquet de cigarettes gauloises entamé ; il contenait peut-être encore une dizaine de cigarettes. J'étais un peu intrigué de voir ce paquet à moitié vide et, en l'examinant de plus près, j'ai vu écrit sur le paquet un mot tout court : « Simon ». C'était court, bien sûr, mais qu'il en disait long ! Je revoyais la scène : maman préparant le colis avec Françoise, peut-être, et Simon qui traînait autour ; et à un certain moment, n'écoutant que son bon cœur, il a sorti son paquet de cigarettes et l'a glissé entre les paquets de tabac. Merci, Simon, pour ce geste qui reste gravé dans ma mémoire et qui m'a fait tant plaisir, ainsi qu'à maman, je suppose. Dans ces colis, je trouvais aussi quelques victuailles : des sardines en boite, du pain d'épices, du chocolat ; autant de choses qui supportaient bien le voyage et que je conservais, étant suffisamment nourri dans la ferme. Quand nous recevions des colis, les sentinelles nous les remettaient et nous les mettions dans notre paquetage à la tête de notre lit. Nous en disposions donc entièrement. Certains prisonniers consommaient tout en petit groupe le dimanche suivant dans la salle du commando, cela faisait un petit extra. Pour ma part, de plus en plus l'idée de m'évader grandissait dans ma tête et je me disais qu'il était préférable de sortir du commando toutes les victuailles qui se conservaient et de les camoufler quelque part dans la ferme. Ainsi, j'échappais à une possible perquisition de notre paquetage, dans la salle. C'est ainsi que je fis, petit à petit. J'avais trouvé une cachette dans le plafond d'un poulailler. Ainsi, en quelques jours j'avais accumulé suffisamment de nourriture pour une personne pendant huit jours. De toutes façons, il n'était pas question que je m'évade la nuit du commando, les portes étaient cadenassées ; ce serait beaucoup plus facile à partir de la ferme.

Et le temps passait, parfois vite, parfois lentement, suivant les humeurs. Quand j'étais triste et cafardeux, je disais à Henri : « ça ne te dis rien de mettre la clef sous la porte ? Moi je commence à en avoir marre d'être ici. » Il me répondait : « bah, tu sais, ici on n'est pas si mal, le travail n'est pas trop dur, nous sommes bien considérés dans la famille Erkens. Nous pouvons tenir le coup ; si nous échouons dans notre tentative, nous risquons d'aller dans une usine, là nous ne serions plus si bien qu'ici ! » Son raisonnement était bon et je me rangeais facilement à son avis. C'est vrai que nous étions bien considérés. Mr et Mme Erkens, nos patrons, avaient de plus en plus confiance en nous. Il arrivait qu'ils devaient s'absenter le dimanche après-midi ; ce jour là, en accord avec les sentinelles, ils nous demandaient de rester toute la journée à la ferme pour faire le travail des poules, qui consistait à libérer les pondeuses de leur nid-trappe toutes les deux heures. On relevait le numéro de la poule, que l'on inscrivait sur son œuf et on lâchait la poule tandis que nous rangions l'œuf dans le tiroir, pour les ramasser ensuite vers le soir quand la ponte était terminée. Nous avions une quinzaine de poulaillers à visiter, Henri et moi, cela nous demandait une vingtaine de minutes toutes les deux heures, ensuite nous allions nous prélasser dans les fauteuils du salon, ce que nous avait conseillé le patron, nous n'aurions quand même pas osé nous le permettre, il avait ajouté que nous pouvions écouter la radio pour passer notre temps agréablement, ou bien pour écrire. Nous étions touchés d'une telle confiance et reconnaissions le privilège d'être dans une aussi bonne famille ; personnellement, j'allais de surprise en surprise dans mon jugement sur les allemands. Ces absences dominicales se sont produites plusieurs fois. Un dimanche ils sont allés à un pèlerinage à Kevelaer. La patronne a rapporté à chacun de nous un chapelet. C'est ce chapelet qui m'a servi pendant mon évasion. Je l'ai, hélas, perdu dans la paille d'un hangar où nous avions passé la nuit en Hollande. Le dimanche soir, quand le travail était terminé, nous mangions dans la cuisine ce qu'on nous avait préparé et après ce repas, comme il était interdit de circuler sur la route sans être accompagnés, nous retournions au commando avec Gerades, le commis. Nous marchions tous les trois en causant, le commis avait pris son vélo pour ne pas revenir à pied. Arrivés à la salle, il nous remettait aux sentinelles comme le voulait le règlement. Brave Gerades, lui qui n'avait pas été soldat, il n'aurait pas voulu faillir à son devoir, son patron lui avait dit de nous reconduire, cela devait être fait dans les règles de l'art. Telle était la vie de captivité que nous menions. Malgré la très grande chance d'être dans la famille Erkens, la vie paraissait monotone et la liberté perdue était pour moi de plus en plus insupportable. Si je pensais de temps à autre à m'évader, je n'étais pas le seul dans le commando. D'autres aussi mijotaient quelques projets en cachette. C'est ainsi qu'un certain dimanche après-midi, alors que quelques chanteurs distrayaient la société, un futur évadé était en train de scier les barreaux d'une lucarne dans les WC pour s'évader vingt-quatre heures plus tard. Quand le travail fut pratiquement terminé, les barreaux ne tenant plus en place que par un fil, pour ne pas attirer l'attention, les chants s'arrêtèrent et tous reprirent leurs occupations. Nous qui n'étions pas dans le coup, nous nous aperçûmes de rien. L'évasion devait avoir lieu le lendemain dans la nuit. Malheureusement pour eux, la journée du lendemain fut ensoleillée et l'habitant de la maison voisine, sortant dans son jardin, fut attiré par un reflet sur le rebord de la lucarne de notre WC ; en s'approchant, il s'aperçut que c'était de la limaille ; la suite, vous l'imaginez aisément. Les sentinelles ont investi la salle et tous les lits et les paquetages furent retournés de fond en comble pendant que nous étions au travail. Ils n'ont rien trouvé de compromettant, les coupables avaient emporté leur scie à métaux le matin, en allant au travail. L'officier du grand camp fut informé de la tentative d'évasion et le soir en rentrant du travail, ce fut lui qui fit le rassemblement devant les lits. Henri Guisse était à cette époque le responsable et l'interprète du camp. Il dut traduire ce que nous disait l'officier et de ce fait, il se trouvait à côté de lui, face à nous. J'entends encore la voix gutturale de l'officier disant en tenant en main un barreau scié : « Das ist kein Wind » et Henri de traduire avec un petit sourire au coin des lèvres : « ce n'est pas le vent ». A partir de ce moment là, les rapports sentinelles-prisonniers furent moins amicaux et même ils devinrent très sévères. Chaque matin et chaque soir, nous étions fouillés à la porte de la salle. En voyant ça, j'étais heureux d'avoir sorti mes victuailles, je ne pourrais plus le faire désormais. De plus, pour éviter les évasions de la salle où nous étions, il fut décidé que chaque soir, avant de se mettre au lit, nous devions disposer nos chaussures sur un banc qui se trouvait au milieu de la salle et transporter celui-ci dans la chambre des sentinelles. Étant ainsi privés de nos chaussures, nous ne pouvions plus nous évader de la salle. Il fut aussi décidé que désormais, les colis seraient gardés dans une armoire dans la chambre des sentinelles, qu'ils ne seraient distribués qu'avec parcimonie et que les boîtes de conserve seraient ouvertes par les allemands en les remettant à leur destinataire ; donc obligation pour nous de les manger tout de suite. Ce fut pratiquement les seuls ennuis qu'occasionna l'évasion manquée ; et les responsables n'ayant pas été découverts ne purent être appréhendés. Ils renouvelèrent leur tentative quelque temps plus tard, en partant cette fois de leur travail. Ont-ils réussi ? Nous ne l'avons jamais su. Quand des prisonniers s'évadaient, les fermiers privés de main-d'œuvre redemandaient un prisonnier au stalag de Krefeld dont nous dépendions. Quand il se trouvait un volontaire pour travailler en ferme, on le lui envoyait. On voyait alors arriver un nouveau gars parmi nous. C'est ainsi qu'un soir en rentrant du travail, il y avait un prisonnier un peu anxieux qui attendait pour rencontrer ses nouveaux compagnons de travail. Il s'appelait Raymond Dehée, il était cultivateur à Feuchy, près d'Arras. Nous nous en fîmes facilement un ami et notre cercle de nordistes s'élargissait. Il avait déjà fait un déplacement avant de venir à Wankum ; peut-être que son précédent patron n'avait plus besoin de lui et qu'il l'avait reconduit au camp. Quand on quitte ainsi son point d'attache, il arrive souvent que le courrier circule d'un point à un autre avant d'être acheminé vers la nouvelle destination. Il en était de même pour les colis. Cela demandait beaucoup de patience, et il fallait attendre très longtemps que cela redevienne normal. Or, notre ami Raymond, qui était bon fumeur, s'est trouvé de ce fait privé de tabac. De mon côté, j'avais déjà constitué une petite réserve de tabac gris ; j'ai donc proposé à Raymond de puiser dans ma réserve, jusqu'à ce qu'il reçoive à nouveau des colis, et même, je lui ai dit de se faire une réserve avant de commencer à rendre mon tabac. Parmi tous les copains nordistes, Raymond était peut-être le seul qui, comme moi, faisait des projets d'évasion. Il ne le disait pas clairement, mais cela se sentait. Il était quelques années plus âgé que moi, était marié mais n'avait pas d'enfant. Parfois, je le voyais un peu rêveur, regardant des photos. La privation de liberté lui était pénible. La situation militaire en cette fin d'année 40 ne changeait guère ; du moins nous ne remarquions rien. La nuit, nous entendions toujours les avions anglais passer régulièrement. Pourtant les bombardements nous semblaient plus importants et les pilotes des chasseurs qui accompagnaient les bombardiers avaient de plus en plus d'audace, au dire de nos patrons qui nous le racontaient. Un vendredi matin, en arrivant à la ferme, le patron nous a dit que les anglais avaient encore bombardé la nuit dernière et qu'un obus était tombé à un kilomètre d'ici dans un champ et qu'il n'avait pas éclaté. Il avait fait un trou de vingt cinq à trente centimètres de diamètre et on ne voyait rien d'autre. Nous avons reçu la nouvelle, Henri et moi, et on s'était dit que, si on avait le temps, on irait jusque là pour voir ça. Ce n'est que le dimanche matin, après le travail, que nous eûmes le temps d'y aller. Ce n'était peut-être pas curieux mais nous voulions voir quand même. Vraiment, cela ne valait pas le dérangement : un trou de vingt centimètres de large et cinquante de profond ; depuis la nuit du jeudi, la terre de la paroi du trou s'était sans doute encore détachée et avait diminué la profondeur du trou. Un peu déçus de notre promenade, nous revenons vers la ferme pour le dîner. A peine avions-nous fait la moitié du chemin qu'une explosion se fit entendre derrière nous. Imaginez notre surprise, pas d'ouvrier, rien que le calme de la campagne, un dimanche matin ; et boum ! une explosion au milieu d'un champ. Nous sommes restés cloués sur place, Henri et moi, nous nous sommes regardés, muets de stupeur. Si nous avions traîné quelques minutes de plus autour du trou, pour ma part, je ne serais pas en train d'écrire ces pages. Un fait comme celui-ci prête à réflexion, nous serions morts comme cela, gratuitement. Est-ce volontairement que les anglais avaient jeté une bombe à retardement, la nuit du jeudi pour exploser le dimanche vers midi, pour atteindre quelques curieux promeneurs le dimanche ? Nous ne savons pas ; ce que nous savons, c'est que nous avons eu beaucoup de chance. Noël approchait, cela se sentait à la température, il faisait de plus en plus froid et les gelées avaient déjà fait leur apparition. Nous savions que le climat, plus continental que chez nous, pouvait nous apporter des températures plus basses. Aussi nous fûmes heureux de recevoir dans nos colis des vêtements chauds tels que pull-over, chemises et caleçons et surtout cette paire de bottines tant désirée. Quelle joie, en ouvrant le colis de décembre, de trouver ces bottines ! Elles étaient toutes neuves, bien sûr ; mais les semelles étaient en bois. Avec les restrictions, finies les chaussures à semelles de cuir. .. La déception a suivi la joie. Le lendemain matin, j'étais quand même content en me chaussant. J'aurais plus chaud aux pieds. J'avais lacé mes bottines jusqu'en haut de la tige et je suis parti pour le travail. Arrivé à la ferme, j'ai dû délacer mes chaussures sur la moitié de la longueur tellement j'avais mal. C'est seulement comme ça que je pouvais m'en servir. J'avais plus chaud qu'avec les anciennes qui fuyaient de toutes parts et, petit à petit, le mal a disparu. Par la suite, j'ai coupé la partie non lacée devenant inutile, de telle sorte que mes chaussures tenaient presque autant du soulier que de la chaussure. Nous étions à quelques jours de Noël. Au commando, nous avions demandé aux sentinelles s'il n'était pas possible d'acheter quelques instruments de musique pour nous distraire ensemble le dimanche après-midi. Nous touchions pour notre travail un salaire mensuel en argent spécial-prisonnier mais qui nous permettait d'acheter certaines choses telles que du coca-cola et autres boissons, mais pas d'alcool ni de friandises. Pour en revenir à notre désir de musique, nous avons eu une réponse affirmative. Alors, nous avons commandé une clarinette pour notre interprète Henri, un tambour et un accordéon. Ces deux derniers instruments n'étaient autres que des jouets d'enfant. Quant à la clarinette, elle avait une fausse note. Le marchand avait profité de l'aubaine pour liquider ses rossignols. Malgré tout, nous étions quand même heureux pour fêter Noël. Cela mettait de la gaieté et qu'aurions-nous fait de notre monnaie de singe, nous ne pouvions même pas nous amuser autour d'une bonne bière ou d'un verre de schnaps. La fête de Noël étant arrivée, nous eûmes la joie de sentir beaucoup d'amitié de la part de toute la famille Erkens. Le soir, nous avons terminé le travail une heure plus tôt et, avant le souper, nous avons eu, Henri et moi, avec leurs vœux de joie et de bonheur, un colis surprise, contenant une bonne paire de gants, des mouchoirs, des cigares et des gâteries. Ce fut notre Noël 1940. Il nous fit beaucoup de bien malgré notre situation. Nous n'osions rien espérer. D'autres prisonniers n'eurent pas cette chance. Cependant mon cœur n'était pas satisfait. Je ne cessais en ces jours de fête, de penser aux miens, maman, les frères et sœurs, à la maison, au village avec les amis, à tout ce dont j'étais privé. Nous étions tous dans le même état d'esprit. Dans ces moments-là, chacun se laisse aller à des confidences et l'on découvrait les amitiés intimes de chacun. Michel nous parlait de Simone, Léon de Claire, Henri de Carmen, etc... Ce n'était pas toujours des fiancées, quelquefois de simples penchants d'amitié ; cela occupait les esprits et il était bon d'échanger ; cela pouvait aussi nous donner du courage pour vivre ensemble au présent. Mon meilleur ami était Henri. J'avais beaucoup d'atomes crochus avec lui et de plus j'ai partagé beaucoup plus de la vie avec lui qu'avec les autres. Nous avions le privilège d'être dans la même ferme et de nous côtoyer toute la journée. Le dimanche matin, nous ne faisions que le travail des poules, nous nous partagions les poulaillers. Une fois, au cour de ce travail, alors que j'inscrivais le numéro de la poule sur son œuf fraîchement pondu, mon regard fut attiré par quelques lettres écrites sur le tiroir où l'on disposait les œufs numérotés. J'observai de plus près et je lus : HG-CD. La devinette n'était pas difficile à trouver : Henri Guisse-Carmen Delattre. Sur le coup je souris mais je ne dis rien à Henri, je voulais respecter cela. Je continuais mon travail, mais mon esprit, instantanément avait franchi des kilomètres. J'étais là-bas, dans mon village et je voyais une jeune fille que j'aimais et qui ne le savait pas. Avant de quitter mon poulailler, je revins vers l'armoire où j'avais découvert l'inscription et, tout tremblant, j'écrivis à côté : MD-MG. Ce fut ma première déclaration d'amour ! Le temps passait, lentement peut-être, mais il passait. Nous étions en mars 1941, je crois. Il y avait à la ferme un peu plus d'agitation que de coutume. Nous apprîmes que l'on s'apprêtait à fêter les quatre-vingts ans du grand-père. Cela eut lieu un jour de semaine, le jour même de l'anniversaire, probablement. Pour nous, les prisonniers, ce fut comme un dimanche ; soigner et nourrir les bêtes, un point c'est tout. Le reste du temps, à table comme tout le monde. Bien sûr pas à la salle à manger, non, mais dans la cuisine. Nous n'en demandions pas plus. Nous étions aux petits soins de la patronne, de sa belle-sœur Gertrude et de deux serveuses. Au cours des allées et venues entre la salle et la cuisine, nous étions invités à manger et à boire par chacune d'entre elles. Les plats et les desserts étaient délicieux et abondants. C'eût été regrettable d'être restés dans le camp plutôt que de venir ici travailler dans une ferme... et qui plus est chez Erkens ; au dires des copains du commando, nous étions des privilégiés. La journée a été mémorable, nous avons tellement senti de sympathie de la part de tout le monde que notre cœur débordait de joie. Est-ce possible qu'une famille allemande puisse avoir tant de considération pour nous, de simples prisonniers de guerre ?... Ce fut une grande découverte pour moi. Le travail des champs allait bientôt reprendre avec le printemps et, pour remettre les chevaux en mouvement, je faisais des charrois de sable. Je chargeais le tombereau à la carrière et venais le culbuter à l'entrée de chaque poulailler. Henri était chargé de le mettre en place avec une brouette. Il m'arrivait parfois d'aider le fermier voisin, Mr Landers, pour des travaux de battage par exemple, ou quand celui-ci était en retard dans le travail des champs ; alors je conduisais ses chevaux. Mr Landers et mon patron Erkens avaient pratiquement le même âge ; ils entretenaient des relations très amicales. Le voisin était d'origine hollandaise, il avait trois enfants en bas âge et sa ferme était beaucoup plus petite que celle d'Erkens. Il était d'un grande simplicité et je me sentais bien chez lui. Seulement il y avait une difficulté quand j'allais chez lui... C'était le fait qu'il parlait patois et que, par contre, chez mon patron nous parlions correctement l'allemand. On se comprenait quand-même, mais il fallait souvent joindre le geste à la parole. Quand il voulait se faire comprendre, il y arrivait toujours. Les premières fois que j'allais chez lui, il me montra ses installations avec beaucoup de fierté. Il me montra entre autres une toute nouvelle moissonneuse-lieuse « Massey Harris » qu'il allait étrenner à la prochaine récolte. Quelle joie dans ses yeux en m'expliquant les dernières nouveautés de cette machine, joie que je partageais volontiers avec lui. Il y avait encore d'autres relations que nous avions avec les gens de notre entourage ; notre situation de prisonniers s'estompait de plus en plus et nous nous intégrions à la société. Chaque jour, nous voyions passer le laitier avec son cheval et sa charrette de bidons ; quand nous étions à proximité lors de son passage, il nous appelait et nous glissait une cigarette dans la main. Tout cela faisait les petites joies du moment et nous aidait à supporter notre manque de liberté. Les soirées au commando étaient toujours les mêmes : joie de revoir les copains, distribution de lettres et de colis avec son lot de nouvelles, bonnes et moins bonnes, qui étaient très souvent partagées avec les intimes. L'amitié existait bien sûr au commando et nous étions tous solidaires. Mais, comme dans tout groupe d'hommes, un choix se fait par affinité. Ce choix, je l'avais fait avec Henri Guisse et Michel Garache ; je pouvais me confier à eux sans craindre d'être trahi. Il en était de même pour eux à mon égard. Nous étions trois parmi un groupe de sept nordistes à l'intérieur duquel nous partagions les friandises de nos colis et les grandes nouvelles de nos lettres, mais pas notre jardin secret. Un soir, au retour du travail, alors que j'approvisionnais ma blague à tabac, en puisant dans un nouveau paquet de gris de ma réserve, mon doigt retira du paquet un bout de papier ; surpris, je tire davantage, avec précaution, et après quelques petits efforts, une boule de papier froissé avec quelque chose de dur à l'intérieur en sort. J'étais seul à la tête de mon lit, cette boule de papier à la main ; je repose aussitôt mon paquet sur mon sac à linge et je dégage le papier pour voir ce qu'il peut bien y avoir au milieu de cette boule. A ma stupéfaction... croyez le si vous le voulez, j'en ressors une boussole... Si vous aviez été là, vous auriez vu l'homme le plus ébahi de la terre, et le plus heureux aussi. Avoir envie de s'évader et recevoir une boussole sans l'avoir demandée. C'était presque un miracle. Cette boussole était minuscule, mais elle marchait à merveille. Aussitôt je la mets dans ma poche de peur que quelqu'un ne l'aperçoive. J'allais jeter le papier froissé sans façon quand mon regard découvrit un texte écrit dessus à la main. Ce texte, je ne le sais plus par cœur mais c'était une invitation à rentrer au pays et il était signé « Cécile ». Je n'ai jamais rien compris à cette missive et je ne connaissais pas de Cécile capable de me faire un tel cadeau. Une chose était certaine, ce tabac venait bien de Fleurbaix, des colis de maman ; je n'ai jamais reçu de colis d'autre personnes. De plus, maman pouvait être capable de m'inciter à m'évader puisque, déjà en Belgique, au début de ma captivité, elle avait envoyé mon frère Jean avec des vêtements civils pour rentrer chez moi. Pour moi, cette missive n'était qu'une mise en scène. Après ces envois, les choses devenaient plus sérieuses, je ne pouvais plus décevoir les miens en restant tranquille dans une ferme de Wankum. Cette découverte, bien sûr, je l'ai communiquée à Henri et Michel en leur disant de conserver ça pour eux. Je leur ai montré le texte du papier qui entourait la boussole, ils n'ont rien compris de plus que moi. Alors, tout est resté secret pour nous trois. Depuis ce jour, mon plan d'évasion trottait dans ma tête et j'en parlais souvent à Henri ; il me répétait chaque fois de patienter pour les raisons qu'il m'avait déjà exposées : d'abord nous sommes bien ici, si nous sommes repris nous irons en usine... Ou bien ce n'est peut-être pas le moment, et patati et patata. Je sentais que je n'aurais jamais d'encouragement de sa part. Je me rangeais finalement de son côté et j'attendais toujours ; peut-être avais-je un peu peur, sans vouloir l'avouer. Ce n'est pas une mince affaire de s'évader ! Des rumeurs d'évasion circulaient de temps à autre dans le commando. Il n'était plus question de partir de la salle où nous étions logés. Cela n'avait pas réussi la première fois, et puis c'était beaucoup plus facile de partir de la ferme où nous étions ; le soir, après le travail, nous avions toute la nuit pour nous éloigner du village. Un des nôtres a tenté sa chance un soir ; je ne sais comment il a fait son compte, il a marché toute la nuit, et le matin, il s'est fait pincer. Il était encore dans le village en ayant marché toute la nuit. Peut-être n'avait-il pas le sens de l'orientation. Je me disais, est-ce donc si difficile de trouver son chemin ? Cette expérience a un peu rabaissé mon ardeur. Il arrivait aussi que des prisonniers évadés d'autres camps se fassent prendre à proximité de notre commando. Ils passaient obligatoirement par chez nous pour franchir la frontière hollandaise à Venlo, un des rares ponts sur la Meuse. Ces prisonniers, capturés la nuit, étaient amenés dans notre commando pour passer le reste de la nuit et rejoindre le lendemain matin le stalag d'où ils étaient partis. Par eux, nous pouvions avoir des renseignements... d'où ils venaient, comment ils avaient été repris... L'un d'entre eux avait parcouru près de cent bornes. Il était vraiment déçu. « être si près de la frontière hollandaise et devoir revenir au point de départ, avec les sanctions à la clef. Je me suis fait prendre bêtement ; je marchais sur la route sans bruit, dans la nuit assez noire, et j'ai buté sur une sentinelle qui patrouillait à bicyclette sans lumière et sans le moindre bruit sur la route. C'est une manière très efficace pour surprendre les prisonniers évadés. » Je m'intéressais beaucoup à toutes ces remarques et j'emmagasinais tout cela dans ma tête, en me disant que cela me servirait peut-être un jour. Un autre a été repris par des chiens. Il nous a fait remarquer qu'il aurait dû se procurer du poivre pour couper sa piste ; pas bête, mais plutôt irréalisable ! Les travaux des champs avaient repris depuis quelque temps déjà. L'orge de printemps était bien levé, les quelques ares de betteraves fourragères étaient semées et nous commencions la plantation des pommes de terre. La récolte des pommes de terre de l'automne dernier nous avait passablement surpris par son procédé original ; la plantation ne l'était pas moins. Jugez plutôt : la terre était préparée les jours précédents ; avec mon cheval et un rayonneur qui traçait cinq rayons à la fois, j'ai parcouru tout le champ. Puis je suis revenu à la ferme pour ramener les plants au champ. Ces plants, c'étaient tout simplement les pommes de terre de l'an dernier prises au silo avec une fourche et jetées à même le tombereau en vrac. Au champ, j'ai culbuté le tombereau sur la bordure, tout était prêt pour commencer la plantation. Plusieurs femmes sont venues, parmi lesquelles Gertrude. Elle se sont lié un sac de jute autour de la taille en guise de tablier. Elles se sont agenouillées autour du tas de pommes de terre et, avec leurs mains, ont ramené une dizaine de kilos de tubercules dans leur tablier et ont commencé la plantation. Chaussées de sabots en bois, tenant d'une main le tablier contenant les plants, elle prirent chacune leur ligne tracée dans la terre et, du haut de leur taille, sans se baisser, laissèrent tomber un tubercule tous les trente centimètres puis elles marchèrent sur chacun d'eux pour l'entasser dans la terre meuble et l'empêcher de se déplacer pendant les travaux suivants. Ce travail rendait leur marche un peu saccadée et cela me faisait sourire : elles ressemblaient un peu à des automates. Quand le champ fut planté, à l'aide d'une grande échelle de bois, de six mètres de long traînée par un cheval, je ramenai un peu de terre sur les tubercules ; ensuite je repassai avec le rayonneur alourdi par des masses de fonte pour recouvrir davantage les pommes de terre. Et la plantation était terminée. Entre les travaux des champs, il y avait toujours pour moi les charrois de sable. Les poulaillers étaient quand même une priorité ; ils étaient l'objet de tous les soins pour le patron. Chaque jour Henri enterrait les crottes et s'il lui restait du temps, il s'attaquait aux toiles d'araignée. Un matin, alors que j'étais déjà parti aux champs avec les chevaux, je fus rappelé par la tante Gertrude. Il fallait rentrer tout de suite à la ferme et aider Henri et Gerades le commis pour nettoyer tous les poulaillers et laver les pondoirs et armoires à œufs avec de l'eau crésylée. Une commission de contrôle allait passer dans l'après-midi pour inspecter tout ce qui avait trait à l'aviculture. Nous avons fait le maximum et tout fut terminé pour la visite. Nous étions dans la cuisine, Henri et moi, quand deux grosses voitures se sont arrêtées devant la maison. Mr Erkens est allé ouvrir la porte ; six personnalités sont entrées par le vestibule et ont traversé la cuisine pour se rendre dans le salon. Nous étions assis sur notre banc, et en passant devant nous, chacun a levé le bras et prononcé le fameux « Heil Hitler » ; six fois de suite, cela faisait beaucoup ; nous sommes restés sérieux jusqu'au passage du dernier ; il était temps que cela finisse, c'était un peu trop d'honneur pour nous, prisonniers de guerre. Le seigle semé à l'automne mûrissait ; nous étions en juillet et c'était l'époque de le moissonner. Comme l'an dernier nous remettions en marche la moissonneuse !... Voilà un an déjà que nous sommes à Wankum. Heureusement pour moi, que nous ne sommes pas restés au stalag, je serais mort de faim. Ici, au moins, je mange à ma faim et j'ai retrouvé les kilos perdus depuis le début de la guerre. De plus, avec Henri, la vie est plus agréable, je ne suis pas seul et le moral est meilleur. Nous avons moissonné ensemble le champ de seigle. Ce ne fut pas commode ; le seigle est une céréale qui pousse plus haut que l'orge ou le blé et, généralement, à cause de sa longueur de tige, elle verse facilement. C'était le cas cette fois-ci et il était difficile de faire du beau travail. Le patron était indulgent et ne disait rien ; d'ailleurs il n'aurait pas fait mieux, j'en suis sûr. Notre voisin, Mr Landers s'affairait lui aussi autour de sa nouvelle moissonneuse. Pour lui, c'était plus enivrant que pour nous. Il attendait avec joie que son blé soit bien mûr. Quand je charriais du sable, je passais devant son champ et j'avais remarqué ce blé, il était très beau et mûrissait bien ; la récolte promettait d'être bonne. J'étais content pour lui. Le jour de la moisson venu pour Mr Landers, la moissonneuse fut sortie dans la cour pour les derniers préparatifs. Ce jour-là, mon patron m'envoya chercher un tombereau de sable pour un poulailler inoccupé. Je passai devant le champ de Landers et je descendis vers la carrière de sable, quelques centaines de mètres plus loin. Quand j'étais au fond de la carrière, je ne voyais plus guère le paysage environnant, mais j'entendais quand même les bruits environnants. J'étais au travail depuis presque une heure quand j'entendis la voix de Landers qui arrivait moissonner son champ. Je me réjouissais pour lui ; la machine neuve ne pouvant que le satisfaire et un blé bien droit, condition essentielle pour faire un beau travail. Je relevai la tête, et malgré le dénivelé du terrain, j'apercevais le haut de la tête des chevaux et les volants rabatteurs de la machine. Je repris mon travail et entendais les allées et venues autour de la machine ; j'imaginais les émotions de ce brave homme, émotions que j'aurais eues à sa place. Au bout d'un certain temps, tout était sans doute prêt, j'entendis un « los ! » énergique ; les chevaux étaient en marche, les volants tournaient et Mr Landers dominait la situation. Au bout de dix mètres, l'attelage s'arrêta ; probablement un petit réglage aux liens ; ce n'est pas toujours facile à régler du premier coup, surtout sur une nouvelle machine. C'était sans doute comme je pensais car après cinq minutes, l'attelage repartit. Je repris mon travail et je prêtais l'oreille aux bruits de la machine : c'est toujours agréable d'entendre ce bruit régulier, surtout quand la machine est neuve. J'écoutais toujours quand tout à coup, j'entendis un « hue ! » puissant. C'était plutôt un cri qu'un commandement, les chevaux se sont arrêtés brusquement. Je relevais la tête, un peu surpris et regardai vers le champ. Mr Landers n'était plus sur son siège et quelques minutes plus tard les chevaux furent dételés et je voyais le haut de leur tête retourner vers la route, laissant la machine sur place ; elle avait parcouru moins de cent mètres. Je terminai mon travail, l'esprit inquiet. Si la machine était cassée, le départ n'aurait pas été aussi rapide. Qu'est-ce donc alors ? Je retournai à la ferme et j'avais hâte de savoir ce qui avait bien pu se passer. Je n'avais pas encore arrêté mon cheval dans la cour de la ferme qu'Henri venait me dire que le petit enfant du voisin avait eu les deux pieds coupés par la moissonneuse ; il jouait dans le champ de blé et son père ne l'avait pas vu, il est tombé sur la machine avec le blé. Tout le monde à la ferme était consterné. Ce n'était pas un accident banal. Pauvre Mr Landers !... Quel chagrin il a dû avoir ! Des détails nous parvinrent par notre patron. Mr Landers surveillait le lieur de sa machine, son regard rivé sur les gerbes, il ne regardait même pas ses chevaux ; ceux-ci, ayant vu les enfants dans le blé, ont ralenti l'allure ; Mr Landers les relança sans détourner son regard en criant « los ! » ; il était trop tard, l'enfant est tombé, d'où ce cri de « hue ! » que j'ai perçu de l'endroit où j'étais. L'enfant fut ramené à la maison en toute hâte après avoir été garrotté et conduit à l'hôpital. Un tel accident m'a fait réfléchir et je constatais qu'il n'y avait guère de différence entre la France et l'Allemagne, entre Fleurbaix et Wankum, que d'un côté comme de l'autre, on avait les mêmes peines et les mêmes joies. Bref, nous étions des hommes et des femmes ayant la même nature et le même cœur.

Les nouvelles en provenance de France étaient toujours à peu près les mêmes. Une photo de maman accompagnant un colis m'avait un peu impressionné, j'y voyais maman plus triste qu'avant, malgré son sourire. Il faut dire que maman n'avait jamais été resplendissante de santé et que, de ce fait, sa figure était plutôt maigre. Les lettres cependant n'étaient pas très alarmantes sur sa santé, alors je faisais confiance à ce qu'on m'écrivait et j'essayais de vivre au jour le jour. La vie se déroulait, lente et monotone, comme peut l'être une vie de prisonnier ; travail, retour le soir au commando avec les nouvelles rapportées des quatre coins du village et le courrier et les colis de temps à autre. L'automne arrivait, nous étions le 25 septembre. Nous rentrions au commando comme chaque soir. Il y avait distribution de courrier ; une lettre pour moi, elle venait de Pontavert et était datée du 10 septembre 1941. Elle était écrite par ma sœur Marie, j'ai reconnu l'écriture. Je commençai la lecture comme toujours avec une certaine joie. Au bout de quelques lignes, je m'arrêtai, oppressé... Je regardai autour de moi ; je vis Michel, je lui donnai ma lettre en lui disait : « maman est morte. » Je me laissai tomber sur mon lit en sanglots. Je n'ai pas pu reprendre ma lecture ce soir-là. Michel, après avoir pris connaissance de cette lettre est venu se coucher près de moi et m'a serré dans ses bras sans rien dire ; il n'y avait d'ailleurs rien à dire, mais seulement être là et faire sentir de l'amitié ; c'est ce qu'il a fait et je l'en remercie encore aujourd'hui. Ma nuit fut pratiquement blanche et le matin, je partis avec Henri pour le travail. Je n'avais de goût à rien et je n'ai pas desserré les dents durant tout le parcours. Quand nous arrivâmes devant la ferme, Henri m'a devancé et a couru à la cuisine annoncer la triste nouvelle à la patronne. Celle-ci vint à ma rencontre alors que j'entrai dans la cour, elle me dit quelques mots en allemand que je ne compris pas, sans doute une formule de condoléances, et m'embrassa en me serrant dans ses bras. Gertrude aussi m'embrassa et le patron vint me serrer la main sincèrement. Ils ont tous été chics avec moi. Le patron m'a dit : « Si tu n'as pas envie de travailler, je ne te dirai rien mais c'est peut-être mieux de faire quelque chose que de rester à rien. Si tu veux travailler, tu iras couper la grande herbe dans les parcs à poules, ce n'est pas fatigant. » Je suis allé étriller les chevaux, comme d'habitude et enlever la litière et ensuite, j'ai préparé la faux pour couper l'herbe. Pendant que je rebattais la faux avec un marteau sur une petite enclume, j'étais assis pour faire ce travail, j'ai vu arriver le petit Heinz de trois ans ; il est venu près de moi en me disant : « Marcel ! Du hast kein mutter mehr » (Marcel, tu n'as plus de maman). Je lui ai répondu : « nein !... Heinz, ich habe kein mutter mehr » (non, Heinz, je n'ai plus de maman) et il est reparti vers sa mère. Sa démarche m'a fait chaud au cœur, il semblait comprendre ma peine, petit bonhomme. Le soir, je rentrai au commando bien fatigué et pourtant je n'avais pas beaucoup travaillé. Tous les copains étaient gentils pour moi, même les sentinelles respectaient mon chagrin. Après cette triste nouvelle, quelque chose était en train de changer en moi. Je ne savais pas détacher mon esprit de Fleurbaix. Je voyais mes frères et sœurs sans maman, c'était pénible de penser à tout cela et d'être si loin des miens. Mon chagrin était immense. Peut-être fallait-il ajouter à ma peine un effet de surprise. Si j'avais été parmi mes frères et sœurs à côté de maman, peut-être aurais-je vu arriver la mort lentement ; son effet sur moi aurait été moins brutal. Papa est mort quand j'avais huit ans, j'étais trop jeune pour réaliser la perte pour la famille sans soutien matériel. En perdant maman à vingt-et-un ans, j'étais désemparé. Ce n'était plus un soutien matériel que je perdais mais c'était une somme considérable d'affection qui m'échappait. L'abbé Lurton, notre copain aumônier, a dit une messe pour maman le dimanche suivant. J'ai été touché du geste de sympathie des copains, presque tous étaient présents. Une nouvelle semaine commençait avec sa monotonie et ma peine en plus. Mon désir d'évasion s'intensifiait chaque jour et j'en parlais à Henri de temps à autre. J'avais même profité de la sympathie des sentinelles à mon égard pour sortir des victuailles et augmenter ma réserve à la ferme. Quelques jours plus tard, un prisonnier du commando s'évada de la ferme où il travaillait. Il a dû réussir puisqu'on n'a pas eu de ses nouvelles. Suite à cette évasion, il est arrivé une chose surprenante ; ne pouvant pas avoir un nouveau prisonnier venant du stalag de Krefeld, le fermier lésé reçut ce mot du chef de ce camp : « Puisque je n'ai pas de prisonnier disponible en ce moment, prenez donc un prisonnier dans une ferme où il y en a plusieurs et le tour sera joué ». Le fermier en question était le « Bauerführer » (chez nous nous dirions le président des fermiers), et il lui était facile d'user de son autorité. Il prévint Mr Erkens, mon patron, qu'il avait à détacher un de ses deux prisonniers et à le lui envoyer dans les deux jours à venir. Le sort tomba sur moi, et c'est comme ça que je dus quitter la famille Erkens et me rendre chez Mr Schumacher, le Bauerfürher. Cela n'a pas dû arranger les relations entre les deux fermiers. Pour moi, j'avais du regret de quitter une aussi bonne famille et je ne voyais Henri que le soir au retour du travail. Pour ce qui était du travail, il n'y avait aucune différence, je conduisais les chevaux comme auparavant ; la différence n'était que sentimentale. Ce changement de ferme m'a fait changer de groupe de prisonniers, je travaillais dans un autre coin du village. J'avais comme nouveaux compagnons une dizaine de gars, parmi lesquels deux nordistes : Léon Blondel de Saint-Venant et Léon Grave d'Herlies. La distance à parcourir était beaucoup plus longue. Les fermiers desservis par ce groupe avaient remarqué qu'à cause de la durée du parcours, ils étaient lésés d'un quart d'heure de travail effectif le matin et autant le soir. Pour remédier à cette perte, ils ont décidé de fournir une bicyclette à leur prisonnier pour qu'il arrive plus tôt au travail. C'est pour cette raison que mon nouveau groupe était un groupe cycliste. Ainsi nous arrivions au travail aussi vite que les piétons des autres groupes malgré la plus longue distance. Mon nouveau patron n'était pas drôle avec moi. Il était plus âgé que Mr Erkens et ses enfants, trois ou quatre, je ne sais plus, avaient entre quatorze et vingt ans. Nous étions à l'époque des betteraves fourragères et comme le bétail était plus important que chez Mr Erkens, il y avait beaucoup de charrois à faire. Pendant la dizaine de jours que je fus là, je ne fis guère autre chose que ce travail. Un soir, en rentrant, je dis à Henri et Michel : « c'est décidé, dans huit jours, je m'évade ; ou vous venez avec moi, ou je pars seul. J'ai la nourriture pour plus d'une semaine, j'ai une boussole, c'est suffisant pour tenter l'aventure. Qu'en pensez-vous ? » Ils n'avaient pas grande envie de m'accompagner... Peut-être pensaient-ils que je décidais sur un coup de chagrin sans avoir mûri mon projet ? Je leur disais encore que je ne pouvais les forcer à venir à cause des risques que cela comportait. « Pourtant, si je réussis, j'aurai le regret de vous avoir laissés ici ! Réfléchissez encore un peu, en vous disant que dans huit jours, ça fera le compte. » J'ajoutai, pour Henri, que pour compléter mon attirail, il me manquait une carte de la région avec la frontière hollandaise et, éventuellement les points de passage sur la Meuse, qu'il me fallait traverser. Il m'a répondu : « laisse-moi faire. » Le lendemain soir, en rentrant du travail, Henri avait la carte désirée. Surpris d'une telle rapidité, je lui demandai des explications. « C'est tout simple, j'ai joué la confiance avec Mr Erkens, je lui ai raconté ton projet d'évasion. J'ai dit que depuis très longtemps déjà tu désirais t'évader, que tu étais encore là parce que tu te sentais bien considéré dans la famille Erkens, mais que maintenant avec la mort de ta mère et le changement de ferme, tu avais décidé de partir. J'ai dit aussi que tu étais en possession d'une boussole reçue de France dans un paquet de tabac et que tu disposais de nourriture pour une dizaine de jours. « Seulement voilà, Marcel est un peu ennuyé, il aimerait avoir une carte de la région et de la frontière hollandaise, il demande si vous n'avez pas cette carte chez vous ? » Dans la journée, le patron est sorti et voilà, tu as ta carte ! » « Ah ben alors... quel culot tu as eu, je n'en reviens pas ; je n'aurais jamais osé me confier à ce point, tu étais sûr qu'il allait marcher dans ton sens ?... « J'en étais sûr, tu vas comprendre... Depuis ton départ chez Schumacher, Mr Erkens nourrissait une certaine animosité contre lui. Ton absence était très marquée et cela le contrariait beaucoup. Tu comprends que dans cet état d'esprit, envisager pour Schumacher une seconde évasion en moins d'un mois ne pouvait que lui plaire. De là, la réponse si rapide à ta demande. » Je remerciai Henri pour ce qu'il venait de réussir en lui disant que maintenant je comprenais cette réaction et que j'imaginais très bien Mr Erkens souriant à ta proposition. D'une part il me faisait un grand plaisir, et d'autre part il participait à une belle farce à l'encontre de Schumacher. Je pense qu'à la place de Mr Erkens, j'aurais agi de la même façon et avec le même plaisir.

A partir du jour où je fus en possession de cette carte, mon esprit n'avait de cesse que mon évasion prochaine. En changeant de ferme, il m'avait été autorisé de transférer dans ma nouvelle ferme le peu de linge resté chez Erkens après lavage et repassage. J'ai profité de ce jour-là pour y joindre ma réserve de nourriture cachée depuis un an dans le plafond d'un poulailler et de la déposer à ma nouvelle ferme pour l'avoir ainsi sous la main le jour de mon départ. Chaque fois, quand le travail me le permettait, je consultais ma carte et avec la boussole, je déterminais la direction à prendre pour atteindre le seul pont sur la Meuse, à Venlo, première ville hollandaise. Pour ce travail, les meilleurs moments et endroits, c'était à la ferme sitôt le dîner et dans les toilettes. J'avais un quart d'heure de repos et c'est là que j'allais. Chez Schumacher comme chez Erkens, j'étais charretier. C'était le même travail, étriller les chevaux le matin, les nourrir et partir aux champs après avoir déjeuné. Le souci qui occupait le plus mon esprit, c'était l'urgence de me procurer des vêtements civils. Je n'allais quand même pas cambrioler les armoires des chambres de la famille Schumacher... et pourtant, il fallait bien trouver quelque chose. L'occasion s'est présentée un matin, il manquait d'avoine dans le bac à nourriture de l'écurie ; je l'ai fait remarquer au patron, alors celui-ci, un peu contrarié sur son fils qui avait négligé de faire le plein, me dit de le suivre au grenier au dessus de la maison. C'est là que se trouvait la réserve d'avoine. Je le suivis dans l'escalier et j'arrivai à l'étage. C'était un grenier assez grand, il prenait toute l'étendue au-dessus de la maison et, sur la droite, nous nous trouvions au dessus des étables et de l'écurie. C'est là que se trouvait l'avoine ensachée sur plusieurs piles. Un coup d'œil circulaire, le plus discret possible pour ne pas attirer l'attention du patron, me fit découvrir toutes sortes de choses, des caisses de tous calibres, des malles, des roues de bicyclettes, etc... tout ce qu'on trouve dans nos greniers en France. Nous arrivons devant plusieurs piles de sacs pleins. « C'est ici, me dit le patron, prends un sac et descend-le à l'écurie. » Il se plante devant moi et me regarde faire. Je redresse le sac pour ensuite le laisser glisser sur mon épaule. Pour ce faire, je pose un genou par terre et c'est en tournant la tête que j'aperçois, à deux mètres de moi, bien alignés sur une tringle de bois, plusieurs pantalons de travail. Je compris alors pourquoi je n'allais jamais chercher pour les chevaux, c'était toujours le fils qui faisait ce travail. Quelle joie, je venais de trouver mon bonheur. Cela ne devait pas être trop difficile à dérober. Je descendis allègrement l'escalier, le cœur satisfait ; je n'avais pas encore de pantalon, mais je savais maintenant où il y en avait ; mon entreprise allait pouvoir progresser. Sans perdre un instant, après avoir vidé mon sac dans le coffre à avoine, le patron étant descendu avec moi, je lui demandai s'il fallait un deuxième sac. Il m'a répondu : « non, c'est suffisant pour aujourd'hui. » S'il m'avait dit oui, le tour aurait été joué dans la minute qui suivait ; je serais revenu avec un pantalon sans plus de façon. Il n'en fut pas ainsi, pas tous bêtes, les allemands ! Le soir, en rentrant au commando, je mis Henri et Michel au courant de ma découverte. J'étais à la fois heureux et inquiet ; heureux parce que je jour approchait où je reverrais les miens et mon pays, mais inquiet aussi parce que je partais seul. Cependant, il ne fallait pas grossir les difficultés, la Hollande n'était pas très loin et il était possible d'espérer de l'aide. Le lendemain, ayant conclu, après le refus du patron, qu'il ne me laisserait pas monter seul au grenier, je décidai de dîner très vite et de sortir de table avant les autres, pour me permettre de monter au grenier pendant qu'ils termineraient leur repas. Ce fut vite fait et bien fait, je sors de la cuisine et j'enlève mes chaussures en vitesse, je monter l'escalier du grenier à pieds de bas en évitant de faire du bruit et, sitôt en haut, je fais mon choix : un pantalon gris un peu décousu, plutôt court ; il ne fallait pas espérer plus long car dans la famille Schumacher il n'y avait pas de grand. J'allais reprendre le chemin en sens inverse quand j'aperçus un œil-de-bœuf au bout du grenier ; cette ouverture donnait sur la grange et débouchait sur le tas de foin. Je partis par là, pensant qu'il y avait moins de danger qu'à descendre par l'escalier. Sans hésiter, je passe par cette ouverture et me laisse tomber dans le foin. Je me retrouve dans la grange, je chausse mes chaussures et, ni vu ni connu, je me débarrasse des brins de foin qui me collent aux vêtements, je reviens dans la cour et rentre dans mon endroit tranquille (les toilettes). Là, j'enfile mon pantalon civil au dessous de mon pantalon militaire et, ça y est, le tour est joué. Après une dizaine de minutes, je sortis de mon abri, ayant retrouvé mon calme. Je sentis monter en moi une certaine satisfaction pour cette action plutôt dangereuse, cela me rendit un peu plus audacieux pour les jours à venir. L'après-midi, je dus travailler avec ces deux pantalons, ce fut plutôt gênant pour me plier et charger les betteraves. La journée se termina normalement et personne ne s'est aperçu de rien. Le soir, je reprenais le chemin du commando, comme d'habitude. Au carrefour où nous devions attendre le passage de la sentinelle avec les prisonniers du groupe le plus éloigné, je me trouvais chaque soir avec Léon Blondel, le prisonnier de la ferme voisine de la mienne. Nous causions habituellement de la journée écoulée, du travail et autres nouvelles. Il faisait partie des nordistes et je l'avais mis au courant de mon projet, il avait ma confiance. Ce soir-là, je lui ai dit ma joie d'avoir trouvé un pantalon civil et qu'il ne me restait plus qu'une veste à trouver pour partir. J'étais heureux et cela se voyait car il me l'a fait remarquer. Sitôt arrivé au commando, je fis part à Henri et Michel de mon acquisition et m'empressai d'enlever mon pantalon pour mieux l'examiner. Il était loin d'être neuf, très loin même ; mais en temps de guerre, il était normal de porter des vêtements râpés ; il faudrait recoudre quelques boutons et le bas de la jambe sur quinze ou vingt centimètres. Quelque chose m'ennuyait davantage, c'était la longueur du pantalon ; il m'arrivait presque à mi-mollet, cela ne pouvait marcher. J'eus un moment d'inquiétude ; dans cet accoutrement, j'allais sûrement me faire remarquer. Il me restait une solution, c'était de porter mes guêtres ; aussitôt je mets celles-ci autour de mes jambes et apparemment, ça va ; en marchant normalement, on ne voit rien, mais si je fais le grand écart, mon bas de pantalon passe par dessus ma guêtre et ça ne fait pas très élégant. Si je ne trouve rien d'autre avant mon départ, il faudra bien m'en accommoder. Deux jours passèrent pendant je n'avais de cesse que de consulter la carte que je portais toujours sur moi ; je voulais tout prévoir, c'était de l'obsession. A la ferme, nous étions toujours aux betteraves à vaches. Mon travail consistait à charger les tombereaux et les ramener à la ferme. Les filles chargeaient avec moi et pendant que je faisais le charroi entre le champ et la ferme, elles procédaient à l'arrachage. Un jour après le dîner et la demi-heure de repos, alors que je reprenais le chemin du champ, étant seul, je m'étais assis au fond du véhicule ; ma tête seule dépassait par dessus bord ; je me trouvais bien tranquille au fond de cette grande caisse carrée. J'étais seul, j'avais les mains propres ; je profitai de l'occasion pour sortir une fois de plus la carte de ma poche et la consulter. J'étais très attentif, car ce qui me tracassait le plus dans le tracé de mon évasion, c'était un certain terrain d'aviation qu'il fallait contourner et ne pas traverser en son milieu. Ce terrain n'était pas signalé sur la carte, mais je savais qu'il existait, j'entendais souvent des avions décoller quand le vent était de ce côté. Je pouvais deviner son emplacement par un terrain sans route ni habitation, il ne pouvait que se situer à cet endroit. J'étais si occupé par le travail de reconnaissance que je n'avais pas vu une fille de la ferme qui courait derrière l'attelage pour monter dans le tombereau au lieu d'aller à pied au champ. Je me suis aperçu de sa présence en voyant ses deux mains agripper l'arrière du tombereau. Heureusement pour moi, elle n'a sans doute pas eu la force de faire son rétablissement du premier coup et a dû s'y reprendre une deuxième fois ; ces quelques secondes m'ont permis de replier ma carte et de l'engouffrer dans la poche intérieure de ma veste. Ouf !... ai-je dû faire. Pour camoufler ma peur, je me suis précipité à l'arrière du véhicule pour aider la fille à se hisser à l'intérieur. Je m'excusai en même temps de ne pas l'avoir vue parce que je sommeillais. L'incident a été clos, mais j'avais eu peur et je me reprochais mon imprudence. Logiquement, le jour du départ n'était plus loin. Je voulais savoir maintenant avec précision les intentions d'Henri et de Michel. Je leur ai demandé une dernière fois s'il fallait compter avec eux ou sans eux ; il me restait une veste à acquérir et je partirais. Ils ont répondu négativement. La nuit qui a suivi leur réponse n'a pas été d'un repos paisible. J'étais un peu tracassé de partir sans eux. J'espérais toujours au fond de moi qu'ils diraient oui. Nous avions tant partagé ensemble que l'évasion commune aurait été un peu comme la conclusion d'une amitié parfaite. Il n'en fut pas ainsi et tout est bien comme ça. Imaginons que j'aie insisté davantage et leur aie forcé la main pour qu'ils viennent avec moi, que la chose aurait mal tourné, j'aurais été inconsolable. De plus, si j'avais décidé de ne pas partir sans eux, nous serions tous restés prisonniers jusqu'à la fin de la guerre, notre commando ayant été déplacé plus avant à l'intérieur de l'Allemagne. Notre commando était situé très près de la Hollande, les prisonniers français étaient trop tentés par l'évasion ; nous fûmes remplacés par des prisonniers polonais au dire des gens restés sur les lieux. L'idée de partir seul m'inquiétait un peu et je me posais beaucoup de questions : ne suis-je pas un peu téméraire ? Suis-je bien capable de m'orienter ? Je pense souvent au copain qui a tourné dans le village toute la nuit et s'est fait pincer le matin !... J'ai une carte et une boussole, tous les évadés n'ont pas cette chance. Je veux retourner chez moi, parce que la mort de maman m'a trop marqué ; et encore, sans trop le formuler, il y a suffisamment longtemps que j'ai au cœur un sentiment à exprimer à quelqu'un qui l'ignore. Cet état d'esprit, vous en convenez, ne m'a pas laissé beaucoup de temps pour dormir. Mais le matin, en me réveillant, je trouvai beaucoup plus de positif que de négatif et je repartis au travail plus confiant que la veille, il me semblait voir une petite lueur au bout du tunnel. Le lendemain, c'était un dimanche, nous partions comme d'habitude la matin pour le travail et, ayant dîné à la ferme, nous revenions au commando avec chacun son repas du soir pour un après-midi de repos et de détente. Nous étions un groupe de sept ou huit nordistes et, bavardant entre nous, mon projet d'évasion fut dévoilé ; ce fut une surprise pour la plupart de savoir qu'Henri et Michel avaient préféré ne pas m'accompagner dans cette expédition. Le soir, un peu avant l'extinction des feux, deux de ces copains, Léon Blondel de Saint-Venant et Léon Grave d'Herlies sont venus me demander s'ils pouvaient se joindre à moi pour partir ensemble. Je leur ai fait remarquer que j'étais pratiquement prêt pour la départ, que j'avais de la nourriture pour huit jours pour une personne, et qu'il ne me manquait qu'une veste civile. Pour eux, étant dans la même ferme depuis plus d'un an, ils savaient où mettre la main pour trouver des vêtements civils, dans les quarante huit heures, ils seraient habillés en civil. Pour ce qui était de la nourriture, ils ne croyaient pas nécessaire d'avoir beaucoup de vivres pour traverser des pays amis ; nous aurions certainement de l'aide en Hollande et en Belgique. Je connaissais très bien ces deux copains, l'un d'eux était un peu trop nerveux mais l'autre était d'un calme remarquable. Je pensais que tous les trois nous étions complémentaires et ça me plaisait de ne plus être seul. J'ai donc accepté leur offre. Comme ils me l'avaient dit, le lendemain ils étaient en possession de leurs vêtements civils et pratiquement prêts à partir. « Si vous trouvez une veste pour moi, ne manquez pas de la piquer, leur ai-je dit, il vaut mieux en avoir deux que pas du tout. » Maintenant les choses devenaient de plus en plus sérieuses. Il fallait décider des conditions de du jour du départ. Le lendemain soir au commando, nous nous rassemblions tous les trois sur mon lit, ainsi, haut perchés, nous étions plus isolés. D'abord le jour : nous ne voulions pas partir pendant la période de la pleine lune, c'est trop dangereux, nous risquions trop d'être aperçus à cent cinquante mètres. Nous étions justement au tout début d'une nouvelle lune, il ne fallait donc pas tarder à partir, les nuits allaient être de plus en plus claires. Deuxièmement, nous partirions le soir, après le travail, c'est le meilleur moment. Au mois d'octobre, quand nous quittons la ferme, le crépuscule commence à descendre. Ainsi, quand nous franchirons le pas de la clandestinité, il fera bientôt noir et nous aurons tout la nuit pour nous éloigner. Troisièmement, nous travaillons dans trois fermes différentes, nous ne serons probablement pas libérés du travail en même temps. Alors, comment faire dans le noir pour nous retrouver ? En faisant la route chaque matin, nous avions remarqué un bois sur notre droite dans la plaine, un bois suffisamment grand pour nous y abriter et même pour nous y perdre la nuit. Il fut donc décidé de s'y assembler dans la zone la plus au nord. Chacun quitterait donc sa ferme sans s'occuper des autres et attendrait à l'endroit indiqué, surtout sans se faire remarquer ! Enfin, dernier aspect et non le moindre : la route... ou plutôt le tracé à suivre. Nous avions environ d'après la carte une douzaine de kilomètres à parcourir à vol d'oiseau pour arriver à la Meuse, le gros obstacle à franchir à Venlo, la première ville hollandaise. D'après la carte encore, la frontière allemande se situait plusieurs kilomètres avant la Meuse. Celle-ci se trouvait donc en territoire hollandais et le pont serait sans doute plus facile à franchir. Le problème le plus épineux nous paraissait être la frontière allemande... Qu'allions-nous rencontrer comme obstacle ? Nous nous sommes mis d'accord sur le fait que, la distance de douze kilomètres n'étant pas exagérément longue, nous ferions tout le chemin à travers champs sans emprunter aucune route. Nous marcherions à la boussole et l'étoile polaire, si elle était visible. Après une demi-heure de réflexion sur ce sujet palpitant, nous nous quittons assez satisfaits du travail, mais l'esprit en effervescence, en nous recommandant de bien réfléchir à ce qui vient d'être dit et en disant que le départ paraissait imminent. Plus nous traînions, plus nous risquions une fouille dans nos paquetages pendant la journée, et alors tout le projet est par terre. Le lendemain matin, après une nuit plutôt bonne, nous partons comme d'habitude à vélo ; nous étions, les deux Léon et moi, côte à côte ; nous avons repéré une dernière fois la zone nord du bois retenue comme rendez-vous. Les prisonniers qui formaient notre groupe se détachaient un par un pour entrer au passage dans la ferme où ils travaillaient. Nous restions tous les trois avec la sentinelle ; arrivés à un carrefour, Léon Blondel et moi nous tournions à gauche et nous allions seuls dans nos fermes situées à quatre cents mètres pour moi et six cents mètres pour Léon Blondel. Quant à Léon Grave, il poursuivait sa route encore huit cents mètres environ. C'était le dernier arrêt. La sentinelle retournait ensuite au commando rejoindre ses copains pour déjeuner ensemble, j'imagine. Le soir de notre journée de travail, après avoir soupé, j'enfourchais mon vélo et je partais en direction du carrefour, et là, bien souvent, j'attendais Léon Blondel -il était souvent plus attardé que moi- et ensemble nous attendions le passage de la sentinelle qui accompagnait Léon Grave, le plus éloigné des prisonniers. Nous rentrions ainsi, à l'inverse du matin où notre groupe s'effilochait au fur et à mesure des kilomètres, le soir, il se gonflait pour afficher complet à la porte de la salle. Je ne pouvais m'empêcher de penser que, très prochainement, si tout marchait bien pour nous comme prévu, il y aurait du branle-bas dans le groupe et la sentinelle ne mangerait pas à l'heure ce soir-là. Rentrés dans la salle, nous parlâmes un peu avec Henri et Michel et tous les autres et après un moment, les deux Léon et moi, nous fîmes le point. Qu'y a-t-il de nouveau ? Je leur demandai s'ils n'avaient pas de veste pour moi, ils me firent non de la tête, peut-être demain !... Pour le reste nous restions d'accord sur ce qui avait été prévu. Alors je leur ai dit : « je vais essayer de trouver la veste demain, mais d'un sens comme d'un autre, nous partons le soir, avec ou sans la veste. D'accord ? » « Oui, d'accord. » C'est alors qu'ensemble nous avons dit à Henri et Michel que nous venions de décider de notre départ demain soir après notre journée de travail. La nouvelle, sans être criée, a fait le tour de la salle, mais nous ne craignions rien ; jamais personne n'aurait dénoncé un autre, nous étions trop solidaires dans ce genre de choses. L'abbé Lurton savait déjà qu'il se préparait quelque chose ; alors je suis allé lui annoncer personnellement notre départ pour demain soir. Avec les deux Léon, nous lui avons demandé de prier pour que nous réussissions notre entreprise. « Je n'y manquerai pas, nous a-t-il répondu, je serai avec vous par la pensée, et maintenant, serrez-vous contre moi, je vais vous bénir discrètement. » C'est ce qu'il fit et nous lui en étions reconnaissants. Et voilà, cette fois, la décision était prise sérieusement, j'allais dire officiellement, plus question de revenir en arrière. J'ai dit à mes deux compagnons que j'allais faire mon petit paquet, c'est à dire rassembler mon nécessaire de toilette, deux paquets de tabac, une brosse à chaussures avec cirage et graisse, des mouchoirs, mes lettres reçues de la maison et surtout celle annonçant la mort de maman ; cette dernière aurait peut-être inspiré de l'indulgence devant le tribunal allemand en cas d'échec de mon évasion ; le décès d'une mère peut quelquefois influencer la sentence dans le bon sens. Je rassemblai le strict nécessaire pour ne pas trop me charger, il fallait que j'emporte aussi ce qui se trouvait déjà à la ferme. J'indiquais plus haut que j'emportais une seule brosse à chaussures. Cette brosse ne faisait que dix à quinze centimètres de longueur et pourtant, elle avait trois usages : à un bout, elle étendait la graisse sur mes bottines, à l'autre bout elle étendait le cirage sur mes guêtres et au milieu elle servait à faire luire le cirage sur les guêtre ; c'était mon astuce pour n'emporter qu'une seule brosse. Demain, j'enfilerai mon pantalon civil sous l'autre et tant pis, je travaillerai avec les deux, je n'en mourrai pas, d'autant que la température commençait à fraîchir. Je dis à Michel et Henri de partager ce qui me restait de tabac avec ceux des copains qui en avaient le plus besoin et de même pour le linge. Après cela, j'allai me coucher, non sans penser que c'était probablement la dernière nuit à Wankum. Le lendemain, nous étions le 22 octobre 1941. Le matin, bien avant le « auf stehen ! » de la sentinelle, j'étais réveillé, et, depuis mon réveil, mon esprit voyageait à travers des paysages imprécis dans cette obscurité de la nuit. Je rencontrais des obstacles infranchissables, j'entendais des chiens qui nous cherchaient etc, etc... Heureusement que ma raison réagissait vite dans ce cas, mon optimisme reprenait le dessus et je me disais : attendons que les obstacles soient là, je ne peux pas les franchir en esprit et de plus, ils n'existent peut-être pas. Enfin la sentinelle sortit et cria « auf stehen ! » en parcourant la salle d'un bout à l'autre. Je me levai d'un bond et en allant me laver à l'autre bout de la salle, je passai près du lit des deux Léon et leur demandai : « Comment ça va ? Toujours partants ? » « Oui, » m'ont-ils répondu en souriant ; leur réponse m'a réconforté. Sitôt lavé et rasé, je m'empressai de m'habiller en dissimulant le mieux possible dans toutes mes poches ce que je devais emporter. De temps à autre, sans prévenir, des fouilles se faisaient à l'entrée ou à la sortie de la salle. Il y avait toujours un risque à courir pour sortir des choses douteuses. Tout s'est bien passé ce matin-là pour nous trois. Avant de sortir, discrètement, nous avons donné une bonne poignée de main à Michel, Henri et l'abbé Lurton, une de ces bonnes poignées de main qui en disait long. Nous avons salué du regard quelques autres que nous connaissions particulièrement et ce fut la séparation, pas définitive pour certains, mais une séparation assez longue quand même pouvions-nous penser. Je quittai donc tout ce petit monde avec qui j'avais partagé ma vie pendant plus d'une année. Juché sur mon vélo, je pédalai machinalement, ma tête étant partout et nulle part ; j'étais presque un automate, je ne parlais pas, même le bois dans lequel nous allions nous retrouver ce soir est presque passé inaperçu. Il faut croire que j'allais laisser un peu de moi à Wankum ; bien sûr, Henri et Michel restaient là, mais aussi la famille Erkens qui avait été si bonne pour moi. Des liens amicaux s'étaient crées et il me semblait qu'ils allaient se rompre. Quand nous arrivâmes au carrefour, Léon Blondel et moi nous nous apprêtions à tourner à gauche vers notre ferme. J'ai dit alors à Léon Grave qui poursuivait son chemin avec la sentinelle : « Bonne journée et à ce soir. » J'aurais pu lui faire ce souhait chaque jour en nous séparant, mais en ce jour, cela avait une telle importance que je le disais avec plus d'insistance. En poursuivant ma route vers la ferme, je disais encore à Léon Blondel : Ça va... t'es en forme ? » « Ben oui, on ne peut plus reculer, alors on fonce. » Et moi d'ajouter pour nous encourager l'un l'autre : « Nous ne sommes pas seuls, si l'un flanche, les autre sont là, de plus nous ne sommes pas les premiers à faire ça, on n'est quand même pas plus bêtes que les autres. Alors, pour ce soir, on ne s'attend pas au carrefour, on franchit la route en direction du bois. » « A ce soir ! » lui dis-je encore et je rentrai dans la cour de ma ferme tandis que Léon poursuivait sa route vers sa ferme. Comme chaque matin, je me dirige vers l'écurie et j'enlève mon manteau militaire que j'accroche au mur ; je me débarrasse des choses encombrantes que j'avais mises dans les poches de pantalon et je les répartis à l'intérieur de mon manteau. Pour l'instant, tout est redevenu normal et bien dissimulé sous le manteau, nous verrons dans la journée ce qu'il faudra faire de plus. Rien de différent dans le travail par rapport à hier, on continue les récoltes de betteraves. Plus question pour moi de prendre le moindre risque, plus de carte à consulter dans le tombereau ; la leçon de l'autre soir, perchés sur mon lit, avait été la bonne, donc plus de révision et puisque nous ne prenons pas la route, la carte ne sera pas utile la première nuit. Nous avons la boussole ; nous savions que nous devions nous diriger vers l'ouest à 90° environ en partant du nord. A part le souci de cette veste qui me manquait, tout était prêt et j'étais serein. J'avais retrouvé mon calme. Le fait de ne plus être seul me rassurait beaucoup. Le travail que je faisais dans le champ ne me fatiguait pas trop, malgré ma surcharge de pantalons, et je me montrais plutôt loquace avec mes compagnons de travail pour ne pas laisser apparaître le moindre signe de mes préoccupations intimes. A midi, sitôt le repas, je suis sorti de table avant que les autres aient fini de manger. Je devais profiter de ce court instant pour sortir de sa cachette ma provision de victuailles et la ramener dans l'écurie, pour l'avoir sous la main au moment de partir. C'était dans une meule de fagots, au fond de la cour, que j'avais dissimulé cette musette. Je la sortis de sa cachette et revins vite l'accrocher au clou de l'écurie où était suspendu mon manteau et ce dernier recouvrit bientôt le tout. Pourvu que personne n'aille voie en dessous pendant mon absence !... Je ne pense pas, tout le monde paraissait très accaparé par le travail des betteraves ; il ne fallait pas être surpris par l'hiver avant d'avoir fini. Pour ma part, le déroulement prévu s'exécutait normalement et en temps voulu. C'était l'heure du repos du midi, alors je m'assis sur un tas de paille en attendant l'heure du travail. J'étais très détendu. L'après-midi se passa normalement, avec le « Kaffeetrink » habituel que je mangeai avec bon appétit, et l'on reprit le travail pendant deux heures encore, les dernières, pensai-je. Plus j'approchais de la fin de la journée, plus mon cœur palpitait : comment cela va-t-il se passer tout à l'heure, là-bas au carrefour et sur le terrain découvert qui menait au bois ? Il ne s'agissait pas d'être vu, ni moi ni les autres. Oh et puis zut... On verra ça en temps voulu. Je ne peux pas arranger les choses sans savoir comment elles se présenteront. Je m'efforçai donc de travailler paisiblement en épargnant mes forces pour la nuit prochaine. La dernière voiture de betteraves étant pleine, je la ramenai à la ferme et la mis en place pour la décharger le lendemain matin. Je rentrai les chevaux à l'écurie et, en passant près de mon manteau accroché au mur, je mis la main dessus pour me rendre compte que rien n'avait disparu pendant mon absence. Tout m'a paru normal et cela me rassura. Après avoir ravitaillé mes chevaux en avoine et en eau, je mis un peu de paille fraîche sur leur litière en pensant qu'ils dormiraient mieux que moi cette nuit. Ce travail terminé, j'allai me laver les mains et je rapprochai mon vélo près de l'écurie. J'avais l'habitude d'enlever ma veste militaire pour me mettre à table, je l'enlevai donc et je me présentai dans la cuisine pour souper. La table était mise et déjà une fille avait commencé à manger. Je m'assis sur le banc et me servis une bonne assiette de rata. J'observais autour de moi les personnes présentes ; il y avait la mère, le fils et les deux filles. Il manquait le patron et cela m'inquiétait un peu. Le repas se passait comme d'habitude, la fille paraissait pressée... comme moi, d'ailleurs. Le repas touchait à sa fin, quand je vis arriver le patron ; je fus soulagé de voir que tout le monde était là. Je terminai mon repas ; avais-je satisfait mon appétit ? Je ne sais plus... mais je pensais que le moment de partir était venu. Alors tout se passa très vite, je me levai de table et lançai mon habituel : « also...Guten Nacht und bis morgen » (bon, bonne nuit et à demain). Après avoir prononcé ce mensonge, je ne souhaitais pas du tout les revoir demain. Empruntant le couloir qui conduisait vers la cour, j'aperçus sur le porte-manteaux accroché au mur, la veste que le patron venait de quitter avant de se mettre à table ; je la saisis, la réduisis à sa plus simple expression et la serrai contre ma poitrine, je sortis très vite, et, arrivé à l'écurie, j'enfilai cette veste : elle était encore chaude !... Je la recouvre aussitôt de ma capote militaire. Je prends ensuite ma musette, elle me semble plus grosse -dans ces moments d'excitation, tout est exagéré- je la pose sur le porte-bagage arrière du vélo, j'enfourche celui-ci en prenant soin de recouvrir le paquet avec le pan de mon manteau et je pars en traversant la cour. Je prends la route en regardant sur la gauche si je ne vois pas venir Léon Blondel ; comme d'habitude, il est toujours en retard. Par contre, à droite par où je partais, j'aperçois à cent cinquante mètres environ la fille du patron qui, tout à l'heure, me semblait pressée, elle pédalait énergiquement, peut-être pour un rendez-vous ou une réunion. Je la suivis, ne voulant pas la rattraper. Mon seul désir, à ce moment là était qu'elle ne traîne pas trop au carrefour, car je devais traverser cette grand-route avant le passage de la sentinelle. Tout en roulant ainsi, je me retournai, espérant voir Léon Blondel derrière moi. De Léon Blondel, il n'y en avait pas, mais c'est le fils de la ferme qui me suivait à une bonne centaine de mètres. Ce qui me gênait le plus, ce n'était pas sa présence mais plutôt le gros paquet que j'avais sur le porte-bagage, cela pouvait éveiller son attention. J'essayai de garder mes distances entre la fille et le garçon. Arrivée au carrefour, la fille tourna à droite vers le centre de Wankum. A mon retour, j'arrivai au carrefour, mis pied à terre sans descendre de vélo et d'une main furtive, je remis le pan de ma capote sur la musette pour la soustraire aux regards curieux. Le jeune homme passa près de moi et me dit : « gute nacht » (bonne nuit) et il obliqua lui aussi à droite. Quand ils furent éloignés tous les deux, je me sentis plus à l'aise, disons plutôt moins à l'étroit. J'attendis encore un petit moment avant de traverser la route, espérant voir venir Léon Blondel derrière moi. J'aurais été heureux de l'apercevoir derrière moi pour faire ensemble le pas de la liberté. Car c'est bien de cela qu'il s'agissait, franchir ce premier pas important qui changerait notre vie. Dans la minute qui suivit, après avoir regardé dans les quatre directions, devant, à gauche, à droite et en arrière, voyant toutes les routes libres et le soir qui rendait la visibilité plus faible, je poussai sur la pédale et traversai la chaussée, me dirigeant par un chemin secondaire en direction du bois.

ICI COMMENCE MA CAVALE Octobre 1941

Je roulais péniblement, car le chemin n'était pas goudronné ; il menait vers les champs. Mon regard ne quittait pas ce bois, que le soir n'allait pas tarder à recouvrir. J'arrivai près d'un bosquet en bordure du chemin, et comme j'allais devoir prendre les champs pour rejoindre le bois, je décidai d'abandonner mon vélo. J'aurais pu le laisser sur le bord du chemin, mais je préférais le camoufler un peu. Alors, après l'avoir couché par terre, je le pris par les roues et, l'ayant au bout des bras, je pris mon élan en pivotant sur moi-même, un peu comme l'aurait fait un lanceur de poids et je l'envoyai à quatre ou cinq mètres dans le buisson voisin. Je ramassai ensuite ma musette pour l'accrocher à l'épaule. En faisant le mouvement avec ma main, je sentis quelque chose dans ma poche gauche. Je ne savais pas vraiment ce qui pouvait se trouver dans ma poche gauche de manteau ; je voulus voir, il n'y avait rien dans cette poche. Alors je tâtai mieux et réalisai que c'était dans la poche de la veste civile que je venais de dérober. J'eus un frisson... J'allai plus avant dans mon inspection, je ressortis le porte feuille du patron. Je regardai mieux ; il n'y avait pas d'argent, seulement quelques papiers personnels. Que faire dans cette situation ? Je n'allais tout de même pas retourner pour le lui rendre... Je ne réfléchis pas très longtemps, pas question de le garder, alors je l'ai jeté dans le buisson avec le vélo ; quand on trouvera l'un, on trouvera l'autre aussi. Je m'apprêtais à quitter les lieux quand j'aperçus Léon Blondel qui venait vers moi. Il avait l'air assez pressé et pédalait bon train. Je fus content de le voir, je n'étais plus seul maintenant. Tout était calme aux alentours, personne dans les champs et la maison la plus proche avait disparu dans le crépuscule. Arrivé à ma hauteur, il s'arrête et me lance : «Ça va, ça s'est bien passé ? » « Oui, lui ai-je répondu, et toi ? » « Moi aussi, alors ne restons pas ici plus longtemps. Et ton vélo ? » « Mon vélo, je l'ai lancé dans le buisson, fais la même chose avec le tien pour effacer notre trace ; ou plutôt, laisse-moi faire, j'ai une certaine habitude de ce genre de chose. » Ma réflexion le fit sourire et cela était bon pour le moral. Je refis le même geste que précédemment et son vélo alla rejoindre le mien dans le buisson. Nous partîmes ensuite à pied par les champs en direction du bois, sans trop de presser cependant, espérant être rejoints par Léon Grave ; nous ne savions pas le chemin qu'il allait prendre pour aboutir au lieu de rendez-vous. En ce qui nous concernait, nous n'avions qu'à rejoindre l'endroit et l'attendre là, comme convenu. Léon et moi, nous ne parlions pas beaucoup. Je me sentais un peu nerveux et Léon ne l'était pas moins. Nous ne voulions sans doute pas montrer à l'autre la tension qui nous envahissait, alors nous marchions en silence. Nous entrons enfin dans le bois ; ce n'était pas une forêt, mais quand même la surface pouvait bien atteindre cinq à six hectares. Nous allons nous poster à l'extrémité nord comme prévu. Un tronc d'arbre abattu fut le bienvenu et nous nous laissâmes tomber dessus, il fallait épargner nos jambes. J'avais chaud, j'étais sans doute trop vêtu et je pense aussi que la veste dérobée était un peu trop étroite. Mon patron était un homme plus petit que moi, je n'avais pas eu le choix, néanmoins j'étais content d'en avoir une. Malgré l'éloignement de la zone habitée, nous parlions à voix basse de peur d'être entendu par un rôdeur. Nous pensions que désormais, nous étions considérés comme des clandestins. Il fallait donc être très prudent pour éviter toute rencontre. Pour ma part, j'avais une telle envie de réussir que je redoublais de prudence. Je me souviens avoir dit à mes deux copains d'évasion avant de partir, que si par hasard nous étions surpris par une sentinelle seule en cours de route, et que si la chose s'avérait possible, nous aurions essayé à trois de la maîtriser en la ligotant à un arbre ; j'avais précisé que j'emporterais avec moi de la ficelle à cette fin. C'est dans cet esprit que je préparais mon évasion... J'avais de ces pulsions qui dépassaient le bon sens... mais où commence le bon sens ? Pour l'instant, nous étions assis tous les deux sur notre tronc d'arbre et cela nous reposait ; après dix à quinze minutes, nous trouvions le temps long. Léon Grave tardait à arriver. En réfléchissant bien, nous nous sommes dit que son trajet était beaucoup plus long que le nôtre, et que s'il devait faire par les champs en se camouflant, il ne pouvait pas encore être là avec nous. Il lui faudra une demi-heure et même davantage pour nous rejoindre ici. Attendons patiemment. Léon Blondel me paraissait nerveux ; il l'était déjà en temps normal, alors, dans la situation du moment, il ne pouvait pas l'être doublement ; moi-même, je l'étais un peu. C'est alors qu'il me dit : « en attendant Léon Grave, tu ne crois pas qu'on devrait dire une prière pour que tout aille bien ? » Je lui ai répondu : « d'accord, on pourrait dire notre chapelet pour qu'on arrive chez nous sans trop d'encombre. » C'est ainsi qu'à voix basse, tout juste pour être entendu par l'autre, nous avons récité notre chapelet. Cela a bien duré une demi-heure et après cela, nous étions encore seuls, sans Léon Grave. Nous ne savions que penser... S'est-il égaré dans le noir ? Il faut encore attendre ; Léon Grave est un garçon intelligent, il est probablement plus prudent que nous. Une heure de retard n'a rien d'extraordinaire ; ce qui compte c'est d'arriver. Attendons encore un peu sans s'inquiéter, ensuite nous aviserons. Pour ma part, j'aurais été contrarié de devoir partir sans lui et pourtant nous ne pouvions rester ici trop longtemps. Nous devions arriver, si possible, sur les bords de la Meuse avant le jour. Que le temps parut long ; il nous a fallu attendre encore une petite demi-heure pour qu'enfin, un petit bruit se fasse entendre ; un bruit encore indéfinissable qui semblait s'approcher. Nous ne bougions pas, quelqu'un venait vers nous, mais nous ne savions pas qui. Était-ce Léon ? Ou une sentinelle qui battait la plaine à notre recherche ? Nous ne savions pas. Et puis un petit cri, qui ressemblait à celui d'une chouette, se fit entendre à deux reprises. C'est Léon, nous sommes-nous dit, et nous avons répondu de la même manière, ouf !... Ce fut la joie pour tous les trois. Nous nous sommes donné l'accolade en demandant pourquoi tant de retard. Il nous a dit en deux mots : « La sentinelle est arrivée plus tôt que d'habitude, elle était devant la porte de la ferme au moment où je sortais mon vélo. Voyant cela, j'ai posé le vélo contre le mur en lui disant d'attendre un peu, que je devais prendre quelque chose à l'écurie, et je suis parti derrière la ferme à pied à travers champ, en faisant un grand détour pour ne pas être vu. J'ai été très vite, j'avais peur pour le rendez-vous. » Bon, maintenant, il est l'heure de se mettre en route. La nuit n'était pas encore assez noire pour apercevoir l'étoile polaire. Nous connaissions la région depuis plus d'un an que nous y vivions ; nous savions où le soleil se levait et se couchait, Partant de là, nous avions le nord et pouvions démarrer dans la bonne direction. Au fur et à mesure que nous avancions, nous aurions l'étoile polaire ou la boussole. Nous nous sommes dit que pour ne pas trop dévier de notre trajectoire, il fallait, dans la mesure du possible, franchir tous les obstacles qui pouvaient se présenter devant nous. Telles étaient les grandes lignes de conduite que nous nous étions imposées. La nuit était assez sombre. Malgré l'accoutumance de nos yeux à l'obscurité, le fait de marcher dans les champs rendait la progression difficile, nous n'avions pas de repères pour nous diriger. Sur une route, la bordure de route et la route elle-même marquaient toujours une certaine différence dans l'obscurité de la nuit. Dans les champs, il n'y avait pas de repères ; alors, nous passions d'une parcelle à l'autre sans nous apercevoir qu'il y avait un fossé entre les deux ; résultat, nous plongions dans ce dernier et remontions trempés en proférant quelques jurons ; rien de tel pour rétablir le moral. Au fur et à mesure de notre progression, nous changeâmes après réflexion, notre manière de faire. Par exemple, au début, nous marchions de front à côté l'un de l'autre, c'était plus sympathique : mais après être tombés tous les trois en même temps dans le fossé et s'être mouillés tous les trois ensemble, nous avons trouvé plus intelligent de marcher en file indienne. Ainsi, un seul serait mouillé et les deux autres sauteraient par dessus le fossé sans se mouiller. Il va sans dire que nous changions à tour de rôle de tête de file, comme le font toujours les oies sauvages. Mais cette tactique ne fut pas efficace très longtemps, car à mesure que nous avancions dans la nuit, vers minuit déjà, la rosée commença à monter et le fait de traverser des champs de végétation suffisait à mouiller nos pieds ; alors, un peu plus ou un peu moins n'avait plus d'importance. De temps en temps, nous faisions une pause ; la marche dans les champs la nuit, était plus fatigante que nous l'avions imaginée. Nous mangions quelques morceaux de sucre et des biscuits ; nous profitions de ces moments pour nous déchausser et tordre nos chaussettes, car à la longue nous avions froid aux pieds et il n'était pas question de risquer un rhume. Quand à moi, au cours de ces pauses, avant de repartir, je bourrais une bonne pipe, une pipe spéciale pour évadé, avec un couvercle pour ne pas être repéré, cela me donnait du nerf. Ces pauses ne duraient pas plus de cinq minutes car nous voulions faire le plus de chemin possible avant la clarté du jour. Nous avions tellement peur d'être repérés, qu'à un moment donné, alors qu'une route goudronnée se présentait à nous perpendiculairement et que nous n'avions qu'à la traverser, il nous a semblé apercevoir de l'autre côté une grosse masse sombre, un bois probablement : cela nous a paru dangereux, une sentinelle pouvait être là, cachée ou de faction à l'orée de ce bois et attendre le passage d'un prisonnier évadé, comme cela arrivait souvent car nous étions près de la frontière. Après un moment d'hésitation, nous décidâmes de traverser cette route à quatre pattes pour ne pas faire de bruit. Cela devait être cocasse à regarder et j'avoue avoir eu envie de rire de moi. Ce fut pourtant ainsi que nous avons traversé cette route. Je souris encore en écrivant cela, mais sachez que nous avions une telle envie de réussir que nous n'aurions pas voulu commettre la moindre imprudence. Après avoir traversé cette route, nous nous trouvâmes presque sur le coin du bois ; celui-ci s'étendait sur notre gauche ; en serrant vers la droite, nous retrouvions le terrain à découvert. Nous obliquâmes donc sur notre droite pour ne pas trop nous enfermer dans ce bois et risquer de nous égarer de notre trajectoire. Assez souvent, nous faisions le point sur l'étoile polaire qui, par bonheur était toujours visible. Combien de fois avons-nous fait ce geste des bras en formant l'angle droit -le bras droit sur l'étoile et le gauche indiquant la direction- des dizaines et des dizaines de fois ! C'était tellement important de viser juste ; d'une part, le chemin était plus court, donc moins de fatigue et d'autre part nous gagnions du temps, et il fallait atteindre la Meuse avant le jour. Nous marchions sans cesse dans le noir et il nous semblait que le terrain était en pente légère, très légère ; c'était signe que nous étions dans la bonne direction, n'allions-nous pas vers la Meuse, donc vers la vallée ? Jusqu'à maintenant, tout marchait bien, pas d'obstacles importants, pour ce qui était des rencontres, ce n'était pas au milieu des champs et la nuit que nous risquions d'en faire ! Qui se promènerait à une heure du matin au milieu des champs ? Nous n'étions pas trop inquiets ; cependant nous ne pouvions pas évaluer la distance parcourue ni ce qui restait à parcourir. Dans cette obscurité, nous n'avions pas de repère. Sur la route, nous aurions traversé des villages et, avec la carte, situé leur emplacement par rapport à la frontière. Dans les champs, rien de tout cela ; nous semblions sûrs de la direction, mais la distance, c'était toujours inconnu. Il fallait donc marcher, toujours marcher en se disant que nous finirions bien par rencontrer quelques repères pour faire le point. Nous en étions là de nos réflexions quand tout d'un coup, sans que rien ne puisse le laisser prévoir, des grosses lampes sur des pylônes se sont allumées un peu partout dans la plaine. Cloués sur place, et en même temps un peu affolés, nous regardons autour de nous : pas âme qui vive, mais une meule de fourrage à vingt mètres de nous offrait une zone d'ombre ; nous y courons. Nous nous laissons tomber sans rien dire... L'effet de surprise passé, nous nous relevons et, appuyés contre la meule, nous risquons un œil vers la zone éclairée. A ce moment, d'autres lumières s'allument au ras du sol, et nous comprenons alors que c'est la piste du terrain d'aviation qui vient de s'allumer et que, probablement, un avion va décoller ou atterrir. Nous ne nous étions pas trompés ; dans les cinq minutes qui suivirent, un bruit de moteur se fit entendre au loin et un avion décolla. Quand il se fut éloigné, toutes les lampes s'éteignirent et nous fumes replongés dans le noir. Nous retrouvâmes notre calme et étions satisfaits de ce qui venait d'arriver : nous pouvions faire le point, l'avion venait de notre gauche, donc les hangars sont au fond d'où venait l'avion ; ici où nous sommes, c'est le bout du terrain, nous sommes donc dans la bonne direction et, si nous maintenons ce cap, nous filons droit sur Venlo. Pour l'instant, nous nous sentions bien, et avant de nous remettre en toute, nous avons de nouveau tordu nos chaussettes, mangé quelques tranches de pain d'épices, sans boire, car nous n'avions rien emporté comme boisson ; une bonne pipe par dessus tout cela et nous repartîmes sans nous écarter de notre trajectoire initiale. Il faisait froid, je sentais des frissons me traverser le corps, mes pieds aussi restaient froids malgré la marche. Peut-être mes vêtements trop serrant et aussi trop épais avaient-ils provoqué une transpiration tout à travers le corps et la pause prolongée m'avait refroidi. Peut-être aussi la fatigue se faisait-elle sentir. Pour tout remède il n'y avait qu'une chose : marcher, toujours marcher pour dominer le froid. Peu de temps après je fis une chute dans un petit fossé, une de plus, et je constatai en me relevant que l'herbe était un peu raide. Je compris alors qu'il ne fallait pas accuser seulement mes vêtements et ma fatigue, mais aussi la température ; il gelait, pas étonnant que j'aie froid ! Nous marchions toujours avec précaution, sans parler, car la nuit était calme et le moindre bruit que nous faisions en marchant suffirait à éveiller l'attention d'un guetteur. Nous pensions être tout près de la frontière. Nous-mêmes, nous étions tout oreilles pour déceler et reconnaître les bruits des alentours : un cri de chouette ou autre oiseau, un lapin qui détale sans que nous l'ayons vu, l'aboiement d'un chien non loin de nous, nous faisaient aussitôt penser au voisinage d'une ferme que nous ne pouvions pas voir. Après avoir marché ainsi, une demi-heure, peut-être, une route se présenta à nous ; une route perpendiculaire à notre marche, comme celle que nous avions traversé quelques heures auparavant. Cette fois, nous l'avons franchie normalement , nous chaussures étant pleines de terre, nous ne risquions pas de faire du bruit. Cette route étant traversée, nous marchons à nouveau sur un terrain herbeux. Ayant parcouru une dizaine de mètres, quelle ne fut pas notre surprise !... Devant nous se dressait une clôture de deux mètres de haut surmontée de trois ou quatre barbelés qui ensemble rehaussaient la clôture de cinquante centimètres. Les obstacles commençaient à apparaître. Un peu comme tout à l'heure au terrain d'aviation, nous restâmes là, sur place, sans bouger. Que faire ? Serait-ce là la frontière ? Où commence cette clôture, où finit-elle ? Faut-il la franchir ou la contourner ? Personne de nous trois ne s'était encore exprimé, nous en étions encore à la réflexion. Nous entendîmes tout à coup marcher sur la route, assez loin sur notre droite. C'était une marche lente, exactement comme une sentinelle qui fait les cents pas devant sa guérite. Nous n'osions pas parler de peur d'être entendus. Pourtant il fallait bien décider quelque chose. La marche s'arrêta : la sentinelle a entendu quelque chose, elle nous écoute, pension-nous... Nous avions décidé dans la préparation de notre évasion de marcher tout droit en franchissant tous les obstacles. Celui-ci était de taille (2m50 !) et pourtant, si nous le contournions vers la gauche, nous nous rapprochions sensiblement du terrain d'aviation, si nous allions vers la droite, nous nous jetions dans les bras de la sentinelle. Après avoir examiné la clôture, ma taille m'y aidant, je constatai que l'on pouvait écarter suffisamment deux des barbelés et se glisser entre les deux ; c'est ce que nous avons décidé d'entreprendre. Avec énormément de précautions, pour ne pas être entendus par la sentinelle, nous avons déposé nos musettes au pied de la clôture, en ajoutant par dessus nos trois manteaux, pour faire un promontoire ; nous nous élevions ainsi de cinquante centimètres du sol. Je fus désigné pour ce travail : il fallait accrocher le barbelé du bas au grillage et le deuxième barbelé à celui du dessus. Cela fut fait au bout de quelques minutes. La sentinelle ne donnait pas signe de vie. Après cela, je fis passer avec l'aide de Léon Blondel le plus gros de nous trois, c'est-à-dire Léon Grave, en me disant que c'était là le plus difficile de l'opération. Cela se passa assez bien, au prix de quelques déchirures de tissu. Nous étions quand même inquiets car nous avions fait plus de bruit que prévu et la répercussion de ce bruit pouvait bien être arrivé jusqu'aux oreilles de la sentinelle, les fils de fer barbelés sont bons conducteurs sonores. Qu'à cela ne tienne, il fallait faire très vite maintenant. Tant pis pour le bruit ! Léon Grave était retombé de l'autre côté de la clôture, ce fut au tour de Léon Blondel, tout se passa très vite et très bien, il était rapide et souple comme un singe. Quand Blondel eut rejoint Grave, je fis passer tous les bagages qui constituaient le promontoire et, à mon tour, je m'accrochai au grillage et basculai de l'autre côté. « Vite, partons, n'attendons pas la sentinelle ! » : J'avais toujours peur qu'elle s'approche de nous en marchant sur le terrain herbeux sans bruit et qu'elle soit sur nous sans qu'on l'ait entendue. Nous prîmes chacun notre bagage et, sans même prendre le temps d'enfiler notre manteau, nous nous éloignons de cet endroit dangereux. Nous marchions vite. A peine avions-nous parcouru une vingtaine de mètres que nous retrouvâmes une route goudronnée, nous la traversâmes en vitesse et, un peu plus loin, nous nous arrêtâmes pour nous consulter en enfilant notre manteau. Quelle est donc la raison de cette deuxième route si près de l'autre ? Et séparées entre elles par une clôture ? Nous essayions de percer l'obscurité de la nuit pour trouver une réponse à notre question. En nous écartant un peu sur la gauche, il nous semblait percevoir une masse plus sombre. En m'approchant davantage, je découvris un grand bâtiment du genre magasin. Je fus interloqué en faisant cette découverte, puis tout s'éclaira dans mon esprit. Je vins en vitesse vers mes copains en leur disant : « Vois savez à quoi je pense ? Eh bien, la clôture que nous venons de franchir, ce n'était pas la frontière, comme nous le pensions ! Le bâtiment que je viens de voir ressemble étrangement à un magasin ou à un entrepôt de matériel quelconque, bombes ou autres engins de guerre. J'en conclu donc que nous sommes dans un enclos militaire dépendant du terrain d'aviation ; la seconde route que nous venons de franchir mène à ce bâtiment. En poursuivant ce raisonnement, s'il est juste, nous devons buter sur une deuxième clôture semblable à celle que nous venons d'escalader. » Nous poursuivons notre marche et, comme je le pressentais, nous aperçûmes la deuxième clôture. J'entends encore Léon Grave dire : « ici, il n'y a pas d'hésitation, il faut sortir de ce piège au plus vite. » Alors, avec la même ardeur que précédemment, j'entrepris l'assaut de la deuxième clôture. Nous savions maintenant comment nous y prendre ; ce n'était qu'une répétition et de plus, nous étions un peu plus éloignés de l'éventuelle sentinelle qui, même si elle s'était approchée de nous en marchant sur le terrain herbeux, était toujours à l'extérieur de l'enclos et n'aurait pas pu nous atteindre ni nous voir de l'autre côté ; il y avait certainement une centaine de mètres entre les deux clôtures. C'est pour toutes ces raisons que je restai calme. Comme précédemment, Léon Grave passa le premier, puis l'autre Léon, et moi, je fermai la marche. Quand nous fûmes de l'autre côté, nous poussâmes un de ces « ouf ! » de soulagement dont je me souviens encore aujourd'hui ; nous nous sommes souris, soulagés et fiers à la fois de notre exploit. Nous n'étions plus si pressés de repartir, nous savourions cet instant de bonheur presque parfait. Nos nerfs se détendaient. Après cette halte, nous reprenons notre route, avec toujours ce souci d'orientation ; l'étoile polaire était encore là. Au fur et à mesure que nous progressions, le relief changeait ; nous descendions par moments des pentes abruptes, ce qui ralentissait notre marche. Les terrains ne paraissaient pas cultivés, nous devions enjamber de grandes herbes à moitié sèches. Un chien se mit à aboyer ; pas étonnant, car, un peu plus loin, nous aperçûmes une ébauche de bâtiment, puis une route qui y menait sans doute. Nous l'avons prise un moment puisqu'elle conduisait dans la direction souhaitée. Lentement, le noir s'estompait, et nous apercevions un peu plus loin quelques maisons. Je fis remarquer à mes copains que nous étions très probablement dans le village de Wiederdorf et que nous approchions de notre but. « Heureusement, me dit Léon Grave, car le jour va bientôt se lever. » La route que nous avions emprunté changea de direction ; nous dûmes la quitter pour maintenir le cap. Nous n'en étions pas fâchés, car c'était plus sécurisant de marcher dans la plaine. Nous avancions toujours, mais l'allure ralentissait, la fatigue se manifestait ; c'était bien normal, mais aucun de nous ne le disait, de peur de démoraliser les copains. Tel était mon état d'esprit, quand tout à coup, en prêtant l'oreille, j'entendis comme le bruit de l'eau qui coulait dans un ruisseau en pente, un peu comme une petite cascade. Sur le coup, j'eus peur en me disant : « encore un fossé à franchir, pourvu qu'il ne soit pas trop large ! » Je ne savais pas si mes camarades avaient entendu comme moi, mais, inquiet, j'accélérai l'allure pour mieux voir. J'arrivai dans la minute qui suivit au bord de la Meuse ! Ouf ! Nous y sommes, le but est atteint. Si j'avais pu crier ma joie, je l'aurais fait ; il était préférable d'étouffer ce cri. Nous nous regroupâmes sur le bord du fleuve, assez satisfaits du déroulement de notre escapade. Le premier acte était terminé, nous étions arrivés sur la Meuse avant le plein jour. Mais, que la Meuse était large !... Nous n'en voyions pas l'autre rive à cause de l'obscurité mais le peu que nous pouvions voir nous effrayait déjà. Maintenant, une question se posait : de quel côté fallait-il aller pour trouver le pont de Venlo, le seul pont accessible d'après la carte ? Est-ce vers la gauche ou vers la droite qu'il faut se diriger ? Question très conséquente pour la suite des événements. Personne de nous trois n'osait répondre, et il faisait encore très sombre pour avoir quelque indice pouvant nous faire pencher d'un côté ou d'un autre. Nous étions le 23 octobre 1941 au matin. Nous décidâmes d'attendre que le jour se lève davantage. Comme à chaque pause, le rituel fut le même : s'asseoir un peu, enlever les chaussures, tordre les chaussettes, manger un peu et terminer par une pipe. Nous étions là depuis un quart d'heure peut-être quand il nous sembla entendre des bruits indéfinissables, un peu comme des véhicules qui roulent dans le lointain, des moteurs qui s'arrêtent et qui reprennent ; bref, c'était vers la gauche, pensions-nous, qu'il y avait le plus d'agitation. Par contre, vers la droite, rien ne semblait bouger, à part l'eau qui clapotait sur la rive. Nous décidâmes donc, d'un commun accord, d'aller vers la gauche, avec de plus en plus de précautions, car le jour se levait. Nous longeâmes le fleuve et, après plusieurs centaines de mètres, nous apercevions déjà l'agglomération et le fameux pont, notre seul espoir. Nous étions à ce moment-là en bordure d'un champ de choux fourragers qui faisaient plus d'un mètre de hauteur. C'était l'idéal pour se cacher et observer les allées et venues sur le pont qui n'était plus qu'à cent cinquante ou deux cents mètres de nous. Le jour était à présent bien levé et, de notre observatoire, nous pouvions voir sans être vus. Notre tête dépassant un peu de la verdure, nous avions recouvert notre couvre-chef d'une grande feuille de chou, ce qui faisait un camouflage parfait ! C'est vrai que nous étions bien camouflés mais il faisait très froid à cause de la gelée blanche. Nous sommes bien restés là une demi-heure à observer la situation. Assis tous les trois côte à côte, nous échangions nos impressions ; nous avions remarqué que les camions qui franchissaient le pont d'un sens comme d'un autre, s'arrêtait sur le pont et que les soldats, ou douaniers, montaient à bord et inspectaient le chargement. Cette inspection durait parfois assez longtemps. Nous remarquâmes aussi que les piétons, en majeure partie des ouvriers, passaient sur le pont sans 'arrêter, les douaniers ne s'intéressaient pas à eux. Après avoir bien surveillé ce va et vient, nous avons conclu qu'il paraissait possible de franchir le pont en essayant de ressembler le mieux possible à des ouvriers partant au travail. De plus, il ne fallait pas trop tarder à se décider, car c'était sans doute le moment où il y avait le plus d'ouvriers qui passent ; dans une heure, il y aurait moins de monde et les contrôleurs seraient plus attentifs. D'accord... Préparons-nous ! Sans faire trop de grands mouvements et en restant accroupis dans nos choux, nous enlevons notre capote militaire et notre pantalon que nous laissons sur place ; nous nous relevons comme de vrais ouvriers civils qui partent au travail avec leur musette accrochée à l'épaule. Léon Grave part le premier, nous le laissons. Il allait aborder le pont quand un camion arrive de Venlo, se dirigeant vers l'Allemagne. Léon se présente sur le pont alors que les sentinelles s'occupent du camion et passe à côté sans encombres. Voyant cela, Léon Blondel et moi, nous sortons et pressons le pas pour profiter de l'inspection de ce même camion ; et comme Léon Grave, nous passons le pont sans être contrôlés. Ouf !... Encore un obstacle derrière nous ! Nous ne ralentissons pas pour autant notre allure et rattrapons Léon Grave dans la minute qui suit. Nous marchions en essayant de paraître le plus naturel possible, car déjà des gens circulaient malgré l'heure matinale. Des maisons bordaient la route, nous étions dans une agglomération. Des volets s'ouvraient et des visages apparaissaient aux fenêtres. Au lieu de regarder par terre comme des fugitifs, nous hasardions un regard calme vers ces gens pour laisser croire que nous étions de vrais ouvriers partant au travail. Après une dizaine de minutes de marche, nous entrons dans un bourg nommé Blerick et déjà nous apercevons le clocher de l'église. Notre intention était de trouver un curé. Nous pensions qu'un prêtre pouvait nous aider ou du moins nous comprendre car nous ne parlions pas le hollandais ; peut-être que lui parlerait le français. Arrivés à hauteur de l'église, il fallait y entrer le plus discrètement possible ; c'était plutôt rare que des ouvriers entrent dans une église en se rendant au travail. Alors... prudence ! Nous nous retournions de temps en temps pour choisir le moment le plus propice. L'église se trouvait à une dizaine de mètres en retrait de la route ; nous y entrons enfin. Personne à l'intérieur, sauf une femme en prière à l'avant de la grande nef. Discrètement, nous prenons place sur le dernier rang de chaises sur la gauche et nous attendons un peu. Je n'ai pas formulé la moindre prière, mon esprit était ailleurs. Je me disais : « Le curé n'est peut-être pas là, alors, faut-il accoster cette dame en lui demandant où demeure le curé ? » Heureusement, au moment où la dame s'apprêtait à partir, le prêtre est sorti par la porte de la sacristie. En nous voyant au fond de l'église, il vint vers nous et s'approcha, avec une figure aimable. Avec confiance, nous lui disons que nous sommes prisonniers de guerre français évadés, que nous avons marché toute la nuit et que nous voudrions nous laver un peu et nous reposer dans un endroit tranquille pour reprendre des forces. Il a tout de suite compris la situation et, sans hésiter, il nous a indiqué un endroit : « à deux cents mètres à gauche, vous verrez une ferme à côté d'une petite chapelle ; vous entrerez en disant que c'est moi, le curé, qui vous envoie, je vous suivrai dans un quart d'heure. » Ce prêtre n'en était pas à son coup d'essai car il nous parlait d'un air décidé. Nous le quittons un peu regaillardis et reprenons la route dans la direction indiquée. C'était bientôt l'heure de l'ouverture de l'école et des groupes d'enfants marchaient sur la route, le cartable à la main. Les enfants se retournaient souvent en nous regardant ; nos visages mal rasés leur posaient-ils question ? Ou bien notre déguisement d'ouvriers n'était-il pas très convaincant ? Nous étions probablement assez curieux à voir et il faudrait sûrement revoir cela de plus près. Nous promener dans un quartier habité est toujours dangereux et nous pensions une fois de plus que les champs étaient plus sécurisants. Nous arrivons enfin à la ferme et sa petite chapelle, nous entrons sans traîner. Dans la véranda, nous apercevons le couple de fermiers et, sans hésiter, nous leur disons que le curé nous a envoyé chez eux pour nous laver et nous reposer. Ils nous conduisirent dans une pièce de la maison moins visible de la rue où nous avons pu nous raser et nous laver dans un peu d'eau chaude. Inutile de vous dire le bien que cela nous a fait ni la noirceur de l'eau après le lavage des mains et des pieds. Ensuite nous eûmes un bon bol de boisson chaude et le fermier nous conduisit dans sa grange sur de la paille bien fraîche et des sacs de jute en guise de couvertures. Nous lui avons demandé de nous laisser dormir jusqu'à trois heures de l'après-midi pour que nous reprenions la route. Nous étions tellement fatigués qu'il nous fallait récupérer. De plus, nous avions réussi presque l'impossible, nous étions en Hollande le matin suivant notre départ, nous pouvions bien reprendre des forces et perdre quelques heures pour cela. Nous dormions encore quand le fermier est venu nous réveiller. Ce réveil assez brutal nous a replongés dans la réalité de la situation : nous étions trois prisonniers en cours d'évasion et celle-ci devait être poursuivie, nous ne rêvions pas, il fallait remettre cela. Nous quittâmes notre couche avec un certain regret. Le temps de nous mettre debout, de brosser un peu nos habits, de nettoyer nos chaussures et de les cirer, nous vîmes arriver, alors que nous allions prendre un peu de nourriture dans notre musette, le fermier avec un plateau sur lequel il y avait des tartines beurrées et confiturées et la fermière qui suivait avec une cafetière et trois grands bols. Nous étions confus de tant de bonté. Ils avaient l'air très bons et très heureux de nous faire plaisir. Nous leur avons expliqué que nous étions trois fils de cultivateurs (« bauer » en allemand) ils ont très bien compris et nous aurions pu leur parler davantage si nous l'avions voulu ; mais voilà, il fallait faire le plus de chemin possible avant l'extinction des feux. C'était fini, la marche à travers les champs, désormais nous prendrions la route et nous aurions besoin de la carte. Nous partîmes en passant derrière la ferme pour rejoindre la route le plus discrètement possible, il faisait jour, alors prudence !... Nous nous sommes retournés après avoir fait une centaine de mètres et l'homme et la femme nous regardaient de la porte de la grange ; nous leur avons fait signe du bras et ils nous répondirent par le même geste. Et voilà, c'est comme cela que, dans la vie, nous rencontrons des amis d'un jour et même de quelques heures et à qui nous pensons encore plus de cinquante ans après. Ainsi réconfortés, physiquement et moralement, nous reprîmes la route à bonne allure. Pour ne pas éveiller trop l'attention pendant le jour, Léon Grave marchait devant. Léon Blondel et moi, nous le suivions à trois cents mètres environ. Nous avions décidé que, le soir venu, nous nous regrouperions pour ne pas nous perdre la nuit. Nous étions en pays ami, c'est un fait, et nous pouvions demander de l'aide si nécessaire, mais quand même, c'était un pays occupé par l'ennemi et nous risquions à tout instant d'être interpellés. Que de voitures allemandes nous avons rencontrées... des side-cars, des motos, des convois. Il aurait suffi qu'un officier zélé s'arrête à notre hauteur et nous crie : « Papier ! » et c'en eût été fini de notre escapade ! Ce qui nous rassurait un peu, c'est que vers cinq heures du soir, les ouvriers rentraient de leur travail et, parmi eux, nous passions plus facilement, nous étions moins remarqués ; trois jeunes se promenant sur les routes pendant les heures de travail, cela pouvait poser question. A la tombée de la nuit, Léon Grave a ralenti l'allure, ce qui nous a permis de le rattraper. Nous échangions nos impressions, nos peurs éventuelles ou nos décisions pour le lendemain. D'après la carte, les villages que nous avions traversés nous laissaient croire que nous avions parcouru plus de vingt kilomètres et donc, si nous marchions encore une heure, nous pourrions atteindre la frontière belge dans la mi-journée de demain. Ce serait bien car nous aurions l'après-midi pour repérer un bon endroit pour la franchir. Nous nous sentions assez contents de notre journée et beaucoup moins fatigués que le matin. Nous marchions sur le côté de la route à la queue-leu-leu pour éviter d'être accrochés par les voitures qui nous frôlaient. Quand le soir fut bien tombé, nous pensâmes à chercher un abri. La nuit était trop noire pour distinguer quelque chose ; nous regrettions déjà d'avoir trop tardé pour trouver un refuge. Alors, nous avons écouté avec un peu d'attention ; nous pouvions entendre dans le lointain soit un chien aboyer, soit des vaches meugler ; en nous dirigeant vers ces bruits, nous espérions trouver âme qui vive et la possibilité d'un abri quelconque. Un chemin vicinal se présenta à notre droite ; nous l'empruntâmes et, avant même d'arriver à la ferme que nous devinions un peu plus loin, un hangar non occupé par le bétail se présente à nous. Avec beaucoup de précautions, nous essayons d'y voir un peu ; par chance nous butons sur un tas de paille. C'était ce que nous cherchions et nous n'allions déranger personne pour cette nuit. Ce hangar abritait sans doute une réserve de paille pour la ferme voisine. Nous nous sommes installés en creusant dans la paille un espace suffisant pour nous trois. Ceci terminé, nous avons mangé des biscuits, du pain d'épices et un morceau de chocolat puis nous nous sommes endormis, satisfaits de notre journée.

24 octobre : le matin, nous nous sommes réveillés en pleine forme ; la nuit avait été bonne, nous étions bien au chaud dans cette paille fraîche de la dernière récolte, elle sentait encore bon la froissure d'un récent battage. Je ne puis vous dire plus exactement de quelle manière nous avons fait notre toilette, peut-être nous sommes-nous contentés d'un peu d'eau du ruisseau pour nous rafraîchir le visage. Une petite collation, et nous nous mettons en route ; le matin et le soir sont les meilleurs moments pour marcher sur la route sans se faire remarquer. Quand la circulation devenait plus rare, Léon Grave partait en avant et Léon Blondel et moi ralentissions pour creuser un écart convenable. Léon Grave était un homme calme et peu causeur, il se faisait bien à la solitude. Quant à Léon Blondel et moi, nous aimions bien parler ensemble, nous partagions les mêmes points de vue et aimions les mêmes choses. Quand nous n'avions plus rien à nous dire et pour dissiper notre inquiétude, l'un ou l'autre proposait de réciter le chapelet. Ce matin-là, ce fut moi qui invitai Léon à prier et je cherchai mon chapelet dans toutes mes poches ; j'eus beau retourner celles-ci, je ne le retrouvai pas. J'en conclu que je l'avais perdu la nuit dernière en dormant dans la paille. Ce n'était pas bien grave, et pourtant cela me chagrina quand même ; c'était un cadeau de Mme Erkens, elle me l'avait offert au retour d'un pèlerinage à Kevelaer et j'y tenais en tant que souvenir d'amitié. Nous avons prié sans chapelet et la Vierge nous accompagnait quand même. Nous marchions ainsi quand nous vîmes arriver bien devant nous un cycliste qui roulait assez lentement. Quand il arriva à la hauteur de Léon Grave, il ralentit un peu sans s'arrêter et se retourna plusieurs fois sur Léon en continuant à pédaler. Nous avions remarqué tous les deux son petit manège et pensions que ce cycliste se posait des questions sur Léon. Plus il s'approchait de nous, plus nous étions inquiets ; il s'approchait de plus en plus lentement. C'était un homme de forte corpulence, civil bien sûr, son visage paraissait serein et pas du tout agressif. Il posa le pied à terre à notre hauteur en nous disant : « Franzose ? » « Nous fûmes surpris et ne sachant pas quelle attitude prendre, nous répondons : « Nein, nein, nicht Franzose ! » Son regard nous rassure et il nous dit : « Ya, ya, Franzose, pas peur ! » Alors, d'un air tout à fait sérieux cette fois, il nous dit en montrant Léon Grave devant nous : « Trois camarades français ? » Nous lui répondons que nous sommes bien trois français. « Ya, gut ! » Alors, avec des signes et des mots mi-français mi-allemands, il nous explique qu'il faut aller nous cacher dans le bois qu'il nous indique du bras et attendre. Le soir, il viendra nous chercher pour traverser la frontière belge, parce que c'est dangereux, il y a des patrouilles allemandes. « Compris ? » ajoute-t-il en nous montrant le bois une deuxième fois, « bis Abend » (à ce soir) et il nous quitte en souriant. Pendant cette courte conversation, Léon Grave s'était retourné plusieurs fois. Lui aussi se posait des questions, mais il continuait de marcher. Après avoir repris notre marche, nous guettâmes Léon Grave, et quand il se retourna de nouveau, nous lui fîmes signe de nous attendre. Il comprit tout de suite que nous avions quelque chose à lui dire et s'arrêta pour se laisser rejoindre. Arrivés près de lui, nous lui avons raconté ce qui venait d'arriver et nous nous sommes dirigés vers le bois indiqué. Léon Grave était un peu sceptique et nous faisait remarquer : « Êtes-vous sûrs de cet homme ? Et s'il était parti prévenir les allemands en leur disant que nous nous sommes cachés dans ce bois ; ce serait eux qui viendraient nous cueillir ici comme un fruit mûr. » En disant cela, il nous a fait un peu peur ; aurions-nous été assez naïfs pour tomber comme ça dans le piège ? Léon Blondel et moi nous ne pouvions pas croire à une telle manœuvre. Cet homme avait l'air trop sincère, pas un instant nous n'avons pensé comme Léon Grave. Nous allâmes donc à l'endroit indiqué par cet homme et nous nous y installâmes, cachés derrière un buisson. Il pouvait être onze heures du matin, et attendre jusqu'au soir nous paraissait long. Néanmoins il valait peut-être mieux perdre tout ce temps en acceptant l'aide de ce monsieur et ne pas faire une mauvaise rencontre à la frontière. Nous avons joué la prudence et la confiance en cet homme. Vers quatre ou cinq heures avant le soir, nous étions toujours là à attendre ; nous aperçûmes, longeant la bordure du bois, un homme seul d'âge moyen, qui scrutait le sous-bois et les buissons. En le voyant approcher, nous avons essayé de nous cacher, pour ne pas être vus. Mes deux copains ont réussi en plongeant dans le fourré, tandis que moi je n'y réussis pas, ma tête restait apparente au dessus du feuillage. Dans cette position, il m'a bien vu et nos regards se sont croisés. Il n'a pas paru surpris de me voir, il a même souri, et il est reparti en direction des maisons que l'on apercevait à l'horizon. Une fois l'effet de surprise passé, nous sortîmes de notre cachette en remettant de l'ordre dans nos vêtements, et nous nous consultâmes. « Pour ma part, dis-je, ayant le mieux observé l'incident, j'en conclu que ce rôdeur était sans doute envoyé par le cycliste de ce matin pour constater que nous étions toujours là à l'attendre et que, comme convenu, il pourrait venir nous chercher à la tombée de la nuit. Heureusement que je n'ai pas pu me camoufler comme vous et qu'il m'a bien vu, sinon il aurait pu croire que nous étions partis sans attendre le service qu'il nous avait proposé ! C'est mon point de vue, qu'en pensez-vous ? » Ils se rangèrent facilement à mon avis et nous continuâmes d'attendre. Il faut quelquefois beaucoup de patience dans la vie. Nous en avions d'autant plus que nous en allions être aidés pour traverser la frontière belge dans les heures qui suivraient. Nous étions donc très calmes. Avant qu'il ne fasse vraiment noir, en scrutant l'horizon en direction des maisons, comme nous l'espérions fortement, nous avons aperçu une silhouette d'homme à la limite de ce que nous pouvions voir à cause du noir. Lui ne pouvait pas nous voir car nous n'étions pas sortis du bois. Il faisait de grands signes des bras et ne semblait pas venir vers nous ; alors nous sommes sortis de notre cachette pour qu'il puisse nous voir, et ses gestes étaient de plus en plus importants. Nous avons alors couru vers lui, de peur qu'il ne se décourage et rentre chez lui. Le terrain découvert était peut-être de deux cents mètres ; il fut vite parcouru et bientôt, nous reconnaissons notre brave homme de ce matin. Nous n'avions plus de doute sur sa sincérité. Nous attendîmes un peu que le soir soit complètement tombé pour éviter d'être aperçus, et à son ordre, nous le suivîmes. Nous pensions que la traversée périlleuse de la frontière était commencée ; pas du tout, il nous conduisit par des petites routes, à droite puis à gauche et enfin il nous dit en allemand : « « Eintreten, das ist mein Haus ! (entrez c'est chez moi), on va boire un bon verre d'alcool pour vous donner du courage et vous souhaiter bonne chance. » Il nous dit aussi qu'il est marchand de vaches, qu'il a une grande famille et qu'il a déjà fait passer une centaine de prisonniers évadés français. Venant de Venlo, c'est la route la plus courte pour la France. Il a versé un deuxième verre de schnaps et nous a donné la marche à suivre pour franchir la frontière. « La frontière se trouve à un kilomètre d'ici à la sortie du bourg ; j'ai des herbages qui sont situés sur la frontière, et quand je vais voir mes bêtes, je suis chez moi. Les soldats allemands me connaissent, alors je me promène comme je veux. Même la nuit, je sors sans permission ; une bête peut toujours sortir de l'enclos et je dois la rentrer. » Nous partons, après avoir salué la maîtresse de maison qui nous avait servis et, par les rues sombres, nous nous dirigeons vers la sortie du bourg. Nous empruntons un chemin secondaire dans les herbages avec beaucoup de bosquets qui servent d'abri et de coupe-vent pour le bétail. Notre guide s'arrête alors et nous dit : « maintenant je vais partir devant vous ; suivez-moi à dix mètres environ ; vous voyez, je fume un cigare, vous suivez le point rouge. Si je fais semblant de rallumer mon cigare, il y a du danger, cachez-vous du mieux que vous pouvez sans faire de bruit et attendez, compris ? » « Oui. » Nous reprenons notre marche le cœur battant, les yeux grand-ouverts pour suivre le point rouge du cigare. Nous marchons pendant cinq minutes environ. Notre guide s'arrête alors ; nous aussi, puisqu'il avait dit de suivre à dix mètres. Voyant cela, notre homme rebrousse chemin et vient vers nous en disant d'un air satisfait : « ça y est, vous êtes en Belgique, il n'y a pas eu de patrouille, éloignez-vous vite de cet endroit, » et en nous serrant la main, il nous dit encore « bonne chance » et nous nous séparons. Nous nous trouvions bien en Belgique, mais en pleine nature dans le noir et rien en vue. Nous poursuivons notre route secondaire dans l'espoir de trouver un abri pour la nuit. Rien ne se présenta, sauf une route plus importante. Avant de l'emprunter, nous avons voulu nous assurer de la direction à prendre, droite ou gauche ? Nous pensions tous les trois que c'était sur la gauche mais nous n'en étions pas absolument sûrs. L'étoile polaire n'était pas visible, il a fallu avoir recours à la boussole. A deux reprises, j'ai dû allumer mon briquet pour y voir clair, c'était bien par la gauche qu'il fallait aller. Heureusement, il n'y avait presque pas de circulation. Nous avions encore cette hantise de la frontière et nous n'en étions pas encore assez éloignés. Nous marchions avec à l'esprit un abri pour la nuit ; il n'était pas possible d'envisager de coucher dehors à cette époque de l'année. Cette région, nous l'avions examiné sur la carte pendant notre longue attente dans le bois, n'était pas une région très habitée. Quelques villages clairsemés, mais pas de grosses villes ; c'était préférable pour nous. La première ferme que nous avons aperçue fut choisie pour y passer la nuit. Je n'ai plus de détails sur cette nuit, ma mémoire me fait défaut, alors je passe rapidement.

Le 25 octobre : Nous avons repris la route le lendemain matin après avoir mangé quelques nourritures de notre réserve. La route était assez directe et nous menait vers Bruxelles via Louvain. Nous étions encore très loin, cent à cent cinquante kilomètres. Nous avions déjà traversé deux frontières et franchi quelques obstacles assez facilement ; cela nous donnait du courage et de l'espoir pour mener à bien notre entreprise. La région que nous traversions n'était pas agricole ; quelques fermes cependant s'étalaient aux alentours des agglomérations. Nous étions en région industrielle et particulièrement charbonnière. Nous apercevions de temps à autre des chevalets de mine et des terrils. Vers onze heures, nous nous sommes arrêtés dans un petit bois en bordure de la route ; nous voulions nous reposer et manger un peu. Le temps n'était pas beau et il soufflait un vent d'est très froid, un vent qui pouvait bien nous apporter de la pluie et pourquoi pas, de la neige. Le temps était très important pour nous qui devions être dehors ; il pouvait ralentir beaucoup notre progression et nous faire souffrir inutilement. Devant cette incertitude du temps, nous n'avons pas prolongé notre pause et un quart d'heure après, nous repartions déjà. Nous avons marché jusqu'à la nuit tombante, il commençait à pleuvoir. Alors, nous avons frappé à la porte de la première ferme pour demander asile. Nous venions d'entrer dans le bourg d'Opitter. Les fermiers ont été très gentils avec nous et nous ont accueillis sans difficulté. Ils nous ont montré un coin d'étable avec de la paille pour nous y coucher. Il y faisait chaud et nous avions de l'eau pour boire et faire un brin de toilette. Pendant ce temps, les fermiers terminaient leur travail, et quand l'heure du repas du soir fut arrivée, ils nous ont offert de partager leur table. Voyant la cuisine un peu trop petite pour y mettre trois couverts de plus, nous nous sommes excusés en disant que, s'ils le permettaient, nous pourrions emporter la nourriture pour la manger à l'étable et ne pas encombrer la cuisine. Nous avons donc emporté sur un plateau le repas qu'ils nous offraient et nous l'avons beaucoup apprécié ; c'était préférable à nos casse-croûtes mangés à la hâte au bord d'un bois. Le repas terminé, nous sommes retournés tous les trois à la cuisine pour rendre le plateau et les couverts en les remerciant, et nous sommes restés un moment à parler de notre captivité et des raisons de notre évasion ; nous avons donné notre opinion sur les allemands de la Rhénanie en disant qu'ils n'étaient pas très différents de nous. Heureusement, la fermière comprenait un peu le français, cela nous a beaucoup aidés pour converser. Tout en causant, la dame nous a préparé un bon café et le fermier est allé chercher sa bouteille d'alcool. Quel bon repas et quelle bonne soirée nous avons passé avec ces braves gens ! Nous nous sommes séparés, non sans remercier une fois de plus pour ces échanges amicaux et nous sommes retournés dans l'étable où la bonne paille nous attendait. Quelle bonne nuit nous allons passer... après un repas bien chaud, plus cette amitié échangée, la pluie qui tombait dehors, toutes les conditions requises étaient réunies pour un grand bonheur. En écoutant les vaches ruminer bruyamment, je repensais à ma jeunesse de fils de paysan... Combien de fois l'hiver, avant de me coucher, j'allais à l'étable donner une dernière ration de paille et écarter les bouses pour qu'elles se couchent sur une litière propre ! C'était le bon temps, le temps de l'insouciance ; alors qu'aujourd'hui, je suis ici, quelque part en Belgique, sans savoir de quoi demain sera fait... Ces pensées ne m'empêchèrent pas de m'endormir rapidement et jusqu'au matin. Ce furent les fermiers qui nous réveillèrent en venant traire leurs vaches.

26 octobre : Sitôt levés, nous mettons le nez dehors pour voir le temps qu'il faisait. Il pleuvait, nous n'en fûmes pas surpris, nous avions l'habitude de par notre métier de prévoir le temps du lendemain ; il fallait toujours harmoniser notre travail avec le temps pour lui donner plus d'efficacité. Ce matin, nous avions un choix à faire : ou nous prenons la route au risque d'avoir les vêtements trempés ou bien nous restons sur place en attendant le retour du beau temps. Nous allons attendre un peu et voir l'attitude du fermier quand nous lui parlerons du temps ; pour l'instant, nous allons nous raser et mettre un peu d'ordre dans nos affaires. Pendant ce temps, les vaches furent traites, et le fermier nous invita à prendre un bol de café chaud et à manger une tartine. Nous avons un peu causé et il nous a demandé ce que nous allions faire. Nous lui avons dit que la pluie nous faisait hésiter à reprendre la route. Voyant cela, il nous a conseillé de voir le maire du village, en disant qu'il était un homme à qui on pouvait faire confiance, Qu'il trouverait une solution pour nous. Nous avons accepté sa proposition ; il nous a indiqué où habitait le maire et, comme la pluie semblait s'arrêter, nous sommes partis en le remerciant pour les repas et la bonne nuit passée grâce à lui. En quittant la ferme qui était à l'entrée du village, il nous a fallu traverser celui-ci presque entièrement, la maison du maire se trouvant au delà de l'église. Les gens écartaient les rideaux des fenêtres pour nous regarder. Sans être des bêtes curieuses, nous étions quand même des étrangers bizarrement vêtus... Si nous avions été à leur place, peut-être aurions-nous aussi écarté les rideaux. La curiosité n'a pas de frontières. Il se remit à pleuvoir alors que nous arrivions devant la maison du maire ; c'était une grande bâtisse à usage de commerce, comme nous l'avait indiqué le fermier. Nous frappâmes à la porte et un homme vint nous ouvrir ; nous le saluons et lui demandons si nous sommes bien chez le bourgmestre ; il nous répond en français qu'il était le maire. Alors, nous lui disons que nous sommes trois prisonniers évadés et que nous cherchons un abri pour nous protéger de la pluie, qu'à la première éclaircie nous reprendrons la route. Il nous a demandé alors : « Qui vous a dit de venir me voir ? » Nous lui avons raconté notre hébergement chez le fermier du bord du village et dit que celui-ci nous avait conseillé de le rencontrer en nous disant que nous pouvions lui faire confiance. « Bon !... nous a-t-il dit après nous avoir écoutés, venez, je vous conduis dans la remise au fond de la cour ; j'ai un peu de travail à faire ; je reviendrai ensuite vous voir et nous parlerons davantage, nous verrons comment le temps va tourner. Il s'apprêtait à nous quitter quand il dit encore : « N'avez-vous rencontré personne sur la route en venant ici ? » « Non, personne sur la route, mais des gens nous ont sûrement vus de leur fenêtre ! » « C'est toujours dangereux, nous fit-il remarquer, les gens parlent quelquefois, et les allemands ne plaisantent pas avec ceux qui aident les réfractaires et les évadés. Si vous êtes surpris ici, ne dites pas que je vous y ai conduits ; on ne s'est jamais vus et vous êtes entrés ici sans permission pour vous mettre à l'abri de la pluie ; à tout à l'heure ! » La pluie tombait toujours, et nous étions là, assis sur des caisses à la regarder tomber. Nous étions mieux ici que sur la route sous la pluie, car nos vêtements n'étaient pas imperméables ; de plus notre présence sur les routes par ce temps devenait suspecte. Nous avons attendu le retour du maire pendant plus d'une heure. Peu-être avait-il vraiment du travail ou bien voulait-il, en homme prudent et avisé, faire une petite enquête auprès de certaines gens du village pour juger de la marche à suivre à notre sujet. Il revint vers dix heures et sembla s'intéresser à nous. Il nous posa beaucoup de questions sur notre captivité et les régions de France que nous habitions. Il nous parut être un homme intelligent et très prudent, désireux de rendre service mais sans se faire rouler ; nous pouvions lui faire confiance. Après tout cet interrogatoire, il nous fit une proposition des plus concrètes : il nous demanda si nous avions un peu d'argent belge ou français car, dit-il, « je pense que vous auriez intérêt à prendre le train plutôt que de marcher à pied ; vous ne risquez pas plus et vous irez plus vite. Si vous le voulez, nous échangerons l'argent français contre de l'argent belge, cela vous permettra de prendre votre billet de train. Il y a une petite gare à dix kilomètres d'ici et vous pouvez parler n'importe quelle langue pour prendre votre billet, on ne vous demandera pas vos papiers. Vous arriverez à Bruxelles une heure trente après être partis. Qu'en dites-vous ? » « C'est incroyable, si vite à Bruxelles ! C'est merveilleux ! » avons-nous répondu. Nous avons demandé combien coûterait un billet pour Bruxelles et combien il fallait d'argent français. Je ne sais plus aujourd'hui ce qui nous fut répondu ; nous avons changé une bonne partie de notre argent français en ayant soin d'en garder un peu pour le dernier parcours en France. La proposition de monsieur le maire nous a beaucoup plu ; pensez donc, demain à Bruxelles sans la fatigue de la marche à pied... Quel cadeau du ciel d'avoir rencontré cet homme, un passeur inattendu. Je comprends maintenant que des évadés aient pu parcourir cinq cents ou même mille kilomètres ; ils ont presque tout fait par le train, ils n'ont pas marché des nuits entières dans les champs en tombant continuellement dans les fossés ! Il était presque midi et la pluie n'avait pour ainsi dire pas cessé de tomber. Heureusement le maire ne se lassait pas de nous voir dans sa remise. Nous restions blottis dans un coin en nous cachant quand arrivaient des visiteurs. Nous réfléchissions à la gare qui se trouvait à dix kilomètres d'ici. Nous décidâmes d'arriver pour le soir à proximité de la gare pour nous renseigner sur les heures de départ des trains dans la matinée de demain en direction de Bruxelles. Nous étions absorbés dans notre plan stratégique, quand le maire nous surprit, amenant sur un plateau un bon repas avec de la bière ; il nous l'offrit aimablement en disant qu'il aurait préféré nous inviter à table mais qu'en tant que maire, il devait être doublement prudent. « Des allemands peuvent venir frapper à ma porte et vous surprendre à ma table ; il est préférable d'éviter ce genre de surprise ! » Nous étions confus de tant de bonté mais au fond, connaissant les belges et leur sympathie pour les français, nous l'avions fortement espéré. La pluie était moins grosse et l'on pouvait espérer des éclaircies pour l'après-midi. Le repas nous avait réconfortés et une bonne pipe là-dessus fut un délicieux dessert. Nous décidâmes de profiter d'une éclaircie pour reprendre la route et ne pas abuser davantage de l'hospitalité du maire. Profitant que tout était calme dans la cour, nous avons reporté le plateau et les couverts en remerciant le maire pour tout ce qu'il avait fait pour nous et surtout des bons conseils pour la poursuite de notre route. Nous quittâmes les lieux en saluant notre bienfaiteur de la main et, d'un pas décidé, nous attaquâmes les dix derniers kilomètres de la journée. Nous n'avons plus eu de pluie durant cette après-midi, et vers seize heures, nous étions arrivés dans la petite ville de Zwartberg où nous devions prendre le train demain matin. Avant de chercher de quoi loger la nuit, nous sommes partis tout de suite à la gare nous renseigner sur les heures de train pour la matinée du lendemain. Le chef de gare était un homme tout simple et il paraissait serviable ; il nous a renseignés très clairement en français et je crois que, si nous n'avions pas trouvé de quoi loger, il nous aurait probablement laissé dormir dans la petite salle d'attente. Nous préférions quand même aller voir le curé de la paroisse. Nous sommes entrés dans l'église, dans l'espoir de rencontrer quelqu'un. Ne voyant personne, nous nous sommes assis sur les bancs et nous avons attendu un moment dans l'espoir d'une rencontre. Le soir commençait à tomber et peut-être une femme viendrait-elle faire quelque dévotion. Il n'en fut rien et nous allions bientôt sortir quand le prêtre entra par la sacristie et vint allumer une lampe dans le chœur. Il ne nous voyait pas car nous étions restés au fond de l'église, alors nous avons fait du bruit en traînant les pieds sur le plancher et nous avons toussoté. C'est alors qu'il nous vit et vint vers nous. Nous n'en demandions pas plus. Nous nous présentons comme chaque fois en pareille circonstance et il nous emmena chez lui. Nous lui expliquâmes que nous envisagions de prendre le train demain matin à la gare voisine et que nous voudrions trouver un abri pour dormir cette nuit. Bien gentiment, il nous a dit : « C'est chez moi que vous dormirez, si vous acceptez de dormir dans des fauteuils dans ma cuisine, je n'ai rien d'autre à vous offrir. Ma cuisine est bien chauffée, vous n'aurez pas froid. Maintenant, si vous avez faim, je vais vous préparer un petit repas. » Nous n'avons pas voulu qu'il se mette en peine pour nous, lui disant qu'une personne nous avait hébergé par ce temps pluvieux et qu'elle nous avait donné un très bon repas ce midi. Il voulut, malgré tout, nous offrir une boisson chaude. Tout en préparant ce café, nous parlions un peu de la situation des prisonniers en Allemagne. Notre bienfaiteur de ce soir ne fut pas surpris d'entendre que les fermiers chez qui nous étions étaient des gens corrects, en général, qui respectaient leurs prisonniers. Il nous faisait lui-même remarquer que les rhénans étaient des gens très semblables à nous, très travailleurs, mais qu'ils étaient quand même des allemands, influencés par leur politique nationaliste. Nous avons beaucoup parlé avec notre bon curé, il n'était pas pressé et nous non plus, n'ayant marché qu'une dizaine de kilomètres. Avant de nous séparer, nous avons demandé s'il n'était pas possible qu'il nous réveille pour l'heure du train ; nous avions toujours peur de rester endormis. Il nous a répondu que nous pouvions compter sur lui et que, pendant que nous préparerions à partir, il ferait un bol de café à prendre avant le départ. « Maintenant, dormez bien, et à demain ! » Les deux Léon se sont installés dans les deux fauteuils disponibles et moi, j'ai dormi sur ma chaise en m'appuyant sur la table. J'avoue avoir très mal dormi ; j'avais des douleurs dans les bras et dans les reins.

Le 27 octobre : quand le curé est venu, j'étais réveillé depuis longtemps. Je lui ai dit que j'avais bien dormi, c'était un mensonge mais je ne voulais pas lui faire de peine. Après avoir bu le bon café chaud et remercié notre hôte, nous reprîmes la route vers la gare. J'étais léger comme un oiseau en pensant que dans deux heures, si tout allait bien, je pouvais être à Bruxelles. En même temps, l'inquiétude ne me quittait pas complètement, il faudrait affronter toutes sortes de gens dans la gare et ensuite dans le train, sans compter les éventuels contrôles. Comment faudra-t-il se comporter à côté de gens qui peuvent nous parler ; ce n'était pas toujours facile de rester naturel. Nous arrivâmes bientôt dans la gare ; il n'y avait pas beaucoup de monde ; à vrai dire, nous étions en avance pour l'heure du train. C'était mieux d'arriver plus tôt, cela nous a permis de prendre notre billet avant une cohue possible, c'était moins risqué au cas où nous aurions eu des difficultés à nous faire comprendre. Tout se passa bien ; Bruxelles était une ville assez connue pour ne pas avoir à donner des explications. Nous sommes passés au guichet à tour de rôle et nous allâmes ensuite nous asseoir sur un banc de trois places, pour éviter ainsi que quelqu'un ne vienne s'asseoir à côté de nous (prudence de tous les instants!). Après un quart d'heure d'attente, le train fut annoncé ; nous nous levons les premiers pour essayer de ne pas être séparés pendant la durée du trajet. Une heure trente, c'est à la fois court, si l'on voit la distance parcourue, mais c'est long quand il faut rester assis sans rien dire de peur de devoir parler à des voisins qu'on ne connaît pas. Nous nous efforçons de faire croire que le paysage nous intéressait beaucoup en fixant notre regard au carreau. Le train roulait assez vite, mais s'arrêtait souvent aux gares ; des gens descendaient, et d'autres montaient. Cela nous faisait un peu de divertissement. Quelquefois, à l'occasion de ces arrêts, nous apercevions quelques képis allemands ; tant qu'ils restaient tranquillement sur le quai de la gare, nous étions rassurés ; c'eût été autrement si nous les avions vus monter dans le train. Nous pensions quand même que, dans la gare de Bruxelles, nous pouvions avoir un contrôle et cela nous inquiétait sérieusement. Ne faudrait-il pas descendre à la gare précédente ? Nous ne savions pas trop comment faire. Nous pensions cependant que, s'il y avait eu du danger, le maire d'Opitter nous aurait prévenu et conseillé de descendre avant ; il nous aurait sûrement recommandé la prudence. Nous décidons donc d'aller jusqu'au bout en nous disant que Bruxelles était bien une grande gare, mais ce n'était pas une frontière entre deux pays ; s'il y avait des contrôles, ça ne pouvait pas être à chaque arrivée de train. En tous cas, nous aviserions sur place, et à Dieu vat !... Nous roulions depuis plus d'une heure déjà. Le paysage était très changeant. De la plaine industrielle du Limbourg d'où nous étions partis, nous avons traversé une région essentiellement agricole, et maintenant, nous sommes aux alentours de Louvain, c'est une grande ville et nous approchons de Bruxelles. Dans le quart d'heure qui a suivi, le train a ralenti son allure : nous arrivions dans la grande gare de Bruxelles. Que de voies ferrées qui s'entrecroisent ! Je n'en avais jamais tant vu ! Il est vrai qu'à vingt ans, je n'avais pas beaucoup voyagé et je voyais cette gare pour la première fois. Bruxelles était quand même la capitale d'un pays, pas étonnant que sa gare soit importante. La locomotive en roulant doucement semblait chercher son chemin à travers ce dédale de rails et, à chaque aiguillage, le roulement se faisait plus bruyant et les wagons étaient plus secoués. Maintenant que nous entrions en gare, il n'était plus question de laisser divaguer notre esprit ; il fallait ouvrir les yeux, voir et même prévoir tout contrôle éventuel. Le train s'arrêta enfin. Nous laissons sortir la majeure partie des voyageurs. Contrairement à ce matin, alors que nous montions les premiers pour choisir nos places, maintenant nous suivons pour voir comment va se dérouler la sortie. Nous avions toujours cette hantise d'un contrôle. Tout paraissait calme, pas de brouhaha malgré la présence de quelques soldats allemands qui ne paraissaient pas être de service, mais plutôt des voyageurs. Nous entendons quelques personnes parler français. Un peu surpris par le calme inespéré qui régnait dans la gare, nous restons un moment sur le banc en faisant semblant d'attendre le train suivant ; c'était plutôt pour discuter sur la marche à suivre maintenant. Les départs des trains étaient affichés sur le grand tableau, mais voilà, Quelle direction allions-nous prendre ? Nous allions vers la frontière française mais il fallait faire un choix de ligne. Une grande carte murale représentant le réseau ferroviaire nous a donné les renseignements que nous cherchions. Notre souci était comme toujours la traversée de la frontière. Il n'était pas question de traverser la frontière dans le train, nous risquions trop une descente de la police allemande. Alors nous prendrons un billet pour la gare la plus proche de la frontière où nous descendrons pour voir comment et où passer à pied. Notre choix se porte sur la direction de Valenciennes, pour descendre à Quiévrain, le dernier village belge avant la France. Le premier train en partance pour Valenciennes partait avant midi ; il était dix heures environ, nous avions deux heures à attendre. Nous avons pris nos billets avant de sortir de la gare. Ensuite nous cherchâmes un bar pour prendre une bonne bière belge, ça nous tentait. Autour de la gare, il y avait beaucoup de débits de boissons. Nous sommes entrés dans l'un d'eux. C'était, je m'en souviens, la « Taverne bruxelloise ». La pièce était tout en longueur ; le bar était sur la droite en entrant et ensuite, sur toute la longueur, de chaque côté, des alcôves avec une petite table et un banc. Nous nous installons dans l'une d'elles et nous nous faisons servir une bière. La patronne, après avoir tiré la bière sous pression, vint nous servir en s'excusant d'être seule ce matin ; « les jeunes filles, nous dit-elle, n'étaient pas encore levées. Hier soir elles ont travaillé très tard avec les allemands, alors nous ne les verrons pas ce matin. » Ce n'est qu'à ce moment là que nous avons compris le pourquoi de ces alcôves ; aucun de nous trois n'avait l'habitude de ce genre d'endroit. Alors, aussitôt après avoir dégusté notre bière, nous sommes ressortis en nous souriant, contents de la bonne bière, et surtout de n'avoir pas rencontré de soldats allemands car nous étions entrés dans un de leurs repaires ! Nous avons donc cherché un autre endroit à proximité de la gare, car nous voulions manger un peu. Un bar se présente, nous entrons, nous nous installons à une table dans un coin et nous commandons une autre bière. Ce café paraissait plus normal et les gens allaient et venaient. Nous sortons de nos musettes quelques biscuits de soldats, du pain d'épices et aussi une boite de sardines que maman m'avait envoyé il y a plus d'un an. Nous avions commencé à manger quand deux chats de la maison sont venus tourner autour de nous en miaulant ; ils avaient senti l'odeur des sardines et réclamaient leur part. Nous n'avions pas envie de leur en donner mais, chose curieuse, le patron du bar ne faisait rien pour les empêcher de venir ; de plus, les gens qui étaient debout autour du comptoir se retournaient et ne paraissaient pas comprendre l'embarras dans lequel nous étions. Nous chassions les chats du pied et ils revenaient de plus belle. Nous ne comprenions pas leur attitude et en éprouvions un malaise. Pourquoi le patron n'était-il pas aussi affable avec nous qu'avec les clients du comptoir ? Était-il contrarié que nous mangions dans son établissement ? Notre collation terminée, nous nous levons, réglons notre consommation et nous sortons dans la rue en nous disant que cette dernière serait peut-être plus hospitalière que les gens de ce bar. Nous décidons ensuite de rejoindre notre banc dans la gare en attendant le train. Je ne pouvais pas chasser de mon esprit l'attitude désagréable du barman et de ses clients. Aujourd'hui, je comprends ce comportement : en arrivant directement d'Allemagne, nous ignorions que le ravitaillement se faisait difficilement, surtout dans les grandes villes. Il y avait restriction, alors, étaler une boîte de sardines sur la table d'un lieu public semblait narguer les gens et, de ce fait, nous pouvions être considérés comme des trafiquants de marché noir ou comme des gens capables de se payer des sardines introuvables depuis très longtemps. Notre comportement était donc d'une grande indélicatesse vis à vis de ces gens et de plus nous pouvions nous faire dénoncer... L'ignorance nous rendait excusables, mais nous aurions pu être inquiétés. Après cette remarque, revenons à notre récit. Dans la gare, les allées et venues étaient incessantes. Bruxelles était une capitale et beaucoup de voyageurs transitaient par cette gare. Peu de soldats allemands et de police circulaient sur ce quai. Enfin, le train entra en gare et, en y montant, nous étions contents de quitter cette ville où nous avions eu quelques sueurs froides. Et puis, nous approchions de la France, cela nous faisait chaud au cœur. Dans une heure, nous pouvions être à proximité de la frontière. Rien de désagréable pendant le parcours jusqu'à la gare de Quiévrain ; c'est là que nous sommes descendus pour traverser la frontière à pied. Nous nous sommes dirigés par la route en direction de la frontière en nous demandant comment entreprendre cette opération délicate, nous n'avions pas de guide, cette fois-ci ! Peut-être faudrait-il avoir un contact avec une personne pour savoir où passer et à quel moment. Il pouvait être trois heures de l'après-midi. Il serait peut-être préférable d'attendre le passage d'éventuels travailleurs pour nous mêler à eux, comme nous l'avions fait à la frontière hollandaise, à Venlo. Nous étions plongés dans ces réflexions quand, à la faveur d'une courbe de la route, nous aperçûmes au loin la barrière au travers de la route. Nous étions encore loin mais instinctivement, nous reculâmes sur le bord de la route pour ne pas être vus par les douaniers. Ce poste ne semblait pas très important et peu de gens circulaient. Nous aurions préféré y voir davantage de voyageurs pour nous mêler à eux. De temps en temps, un cycliste passait sans se soucier des douaniers, puis des piétons qui ne s'arrêtaient même pas pour présenter un quelconque laisser-passer. Un piéton arriva vers nous, nous l'accostâmes en lui demandant si on était contrôlé au passage de la frontière : « Non, jamais ! » nous a-t-il répondu. Alors, sur son invitation, nous l'avons suivi. Un soldat allemand était assis sur une chaise, à côté de la barrière, à l'entrée du poste ; il somnolait et, quand nous sommes passés près de lui, il n'a même pas relevé la tête. Quelques mètres plus loin, tout en marchant, nous nous sommes regardés et nous avons ri, en silence bien sûr, pour ne pas le réveiller : nous étions donc en France ! Nous ne pouvions pas y croire ! Il est vrai qu'en préparant notre évasion, ces trois franchissements de frontière nous avaient souvent laissés perplexes, pour nous, c'étaient trois gros obstacles. Et voilà que, malgré nos craintes, ces trois frontières étaient derrière nous, et cela s'était passé au mieux, sans difficulté. La peur ne nous fut pas pour autant épargnée. Il pouvait être entre quatre et cinq heures du soir. C'était un bon moment pour marcher sur la route sans trop se faire remarquer. Nous nous dirigions maintenant vers Valenciennes, avec l'intention d'y prendre le train pour Lille. Nous espérions avoir suffisamment d'argent français pour le billet de chemin de fer. En tous cas, maintenant que nous avions pris goût au train, je crois que nous serions montés dedans sans billet, quitte à plaider grâce en avouant au contrôleur que nous étions des prisonniers évadés, sans argent, et, preuves à l'appui, il aurait certainement fermé les yeux. Nous avons marché une heure et Valenciennes était en vue. Le soir descendait très vite ; alors, plutôt que de chercher un abri en ville, nous sommes entrés dans une ferme pour demander asile. L'accueil fut assez froid ; le fermier nous a quand même conduits dans sa grange en nous montrant un endroit pailleux pour nous coucher. Nous l'avons remercié et, en nous quittant, il nous a recommandé, au cas où la police allemande viendrait faire un contrôle, de dire que nous étions entrés ici par la porte de derrière, sans sa permission. « Je ne veux pas être considéré comme complice, la police allemande ne rigole pas avec les réfractaires ! » Il est parti et nous ne l'avons pas revu de la soirée. Le repas que nous espérions ne vint pas. Nous fûmes très déçus de l'accueil, comparé à celui que nous avions reçu en Belgique et en Hollande. Notre joie d'être en France s'est un peu refroidi et l'envie de monter dans le train sans billet était à revoir... Aucun de nous n'avait vraiment sommeil, nous étions un peu excités par cet état de chose. La déception du premier contact avec la France nous a fait comprendre qu'il ne fallait pas relâcher notre prudence et nous pensions au dicton « le venin est dans la queue ! » Au matin, nous espérâmes quand même avoir la visite du fermier, venant nous apporter une boisson chaude ; rien ne vint.

28 octobre 1941 : Le matin, en me réveillant, toutes les pensées de la veille sont revenues à mon esprit. Le fait de me savoir en France me réjouit, malgré la rencontre avec le fermier, si peu aimable. Je ne pouvais pas croire qu'il n'y avait pas d'autres personnes plus serviables. En saluant mes copains, je leur dis gaiement : « Nous nous réveillons en France, pour la première fois depuis très longtemps, et ce soir, si tout va bien, nous serons chez nous ! Allez, les gars, encore un peu de courage ! » Après nous être levés, nous avons mis le nez dehors pour voir le temps qu'il faisait et, ce faisant, nous avons aperçu une pompe pas loin de l'étable ; nous nous y sommes lavés le visage et les mains. Ensuite, sans chercher à revoir le fermier, nous avons repris la route en passant par la porte de derrière, celle qu'il nous avait indiqué la veille. Nous étions vraiment dans l'agglomération de Valenciennes et notre seul souci était de joindre la gare sans plus tarder. Quand on ne connaît pas la ville et qu'on ne veut pas avoir trop de contact avec les gens, il faut chercher soi-même. Quelques poteaux indicateurs nous renseignaient encore en français malgré toutes les inscriptions en allemand qui prenaient les trois quarts de l'emplacement. Nous ne nous sentions pas vraiment en France. La gare apparut au bout d'une avenue et nous nous hâtâmes vers elle. Curieusement, j'étais inquiet. On aurait dit que depuis hier soir, tout devenait dangereux. J'avais de moins en moins confiance aux gens, pourtant, j'étais bien dans mon pays ! Ce pays auquel je rêvais quand j'étais en Allemagne, ce pays vers lequel je marchais depuis cinq jours déjà, en traversant les champs une nuit entière, en tombant dans les fossés, etc, etc... Ce pays allait-il me décevoir ? Non, ce n'était pas possible. Les gens ne peuvent pas avoir changé en si peu de temps. Ce n'est que le premier contact ; il a été décevant, les autres seront différents. Nous arrivons devant la gare et y entrons sans traîner. Tout paraît normal. Nous consultons les départs des trains. Il y en a pour Lille et nous n'aurons pas à attendre trop longtemps. Nous allons prendre nos billets ; pas de problème pour le paiement, nous avons assez d'argent. Sitôt le train en gare, nous montons pour choisir une voiture et rester ensemble. Nous allons arriver à Lille, et là, nous serons un peu plus chez nous. La gare de Lille, nous la connaissons bien pour l'avoir souvent fréquentée. Un coup de sifflet et le train s'ébranle. Il n'y a pas grand monde et le train n'est pas très rapide à notre goût ; je crois que nous devenons de moins en moins patients. Le train s'arrête à toutes les gares mais il n'y stationne pas longtemps. A Saint-Amand-les-Eaux cependant, il s'attarde davantage ; la ville est plus importante et peut-être assure-t-il une correspondance. Nous étions impatients d'arriver, surtout Léon Blondel et moi ; Léon Grave, lui, restait stoïque et son calme à certains moments nous énervait ; d'autres jours, par contre, il nous faisait du bien ; c'était le cas ce matin : pour moi, j'avais besoin de maîtriser mes nerfs et il m'y aida ; je m'endormis même un peu. Le train se mit à ralentir de plus en plus et me réveilla ; j'ouvris les yeux et mon cœur aussitôt se remit à battre et l'émotion me reprit. Je ne comprenais pas très bien la raison de cet émoi. Lille n'était tout de même pas mon village !... Non, bien sûr, mais je m'en approchais de plus en plus, et c'était sans doute ça la cause. Je regardais défiler lentement le paysage par la fenêtre, cela m'occupait et faisait une diversion pour mon esprit. Le train roulait à peine, il stoppa. Nous sortîmes du train et nous dirigeâmes vers la sortie. La gare de Lille est très longue et nous étions en fin de convoi. Le trajet n'en finissait pas. Il y avait assez bien de monde dans la gare et l'on aperçut au loin quelques képis d'officiers allemands et des soldats en service. Nous nous séparons pour éviter d'être pris tous les trois ensemble en cas de contrôle. Les officiers allemands scrutaient la foule mais n'arrêtèrent personne, seulement quelque petits contrôles sans conséquence. Nous sommes sortis de la gare pour entrer dans un café, non loin de là. Cette fois, nous n'avons pas sorti de quoi manger comme à Bruxelles ; nous ne voulions plus faire une scène provocante, et, de plus, nous n'avions pratiquement plus rien dans nos musettes. Nous avons commandé une bière qui nous a servi de déjeuner et de dîner ! Nous n'étions plus assez riches pour nous payer autre chose. Nous n'étions pas encore rentrés chez nous. Nous ne devions pas être fatigués et pourtant, moi, je n'avais plus de jambes. Nous sommes restés dans ce café un bon moment et, après avoir échangé nos impressions sur la marche à suivre, nous avons décidé de nous séparer et de rejoindre seul chacun sa destination. Nous avons parlé avec le barman sans rien dire de notre situation, en lui demandant s'il existait des lignes d'autobus qui desservaient la région. Il y en avait une dans la direction d'Haubourdin, elle me convenait mieux que d'autres. Si j'avais pris vers Armentières, je risquais d'y rencontrer des gens de Fleurbaix et je n'aurais pas pu rentrer chez moi incognito. Par contre, en partant vers Haubourdin, je me dirigeais vers Hallennes, Erquinghem-le-Sec et Le Maisnil ; là habitait mon oncle Henri et je pouvais attendre le soir chez lui et rentrer chez moi ensuite. Léon Grave m'a accompagné jusqu'à Haubourdin et nous nous sommes séparés en promettant de nous revoir. En montant dans l'autobus, j'avais le cœur léger, je n'étais plus inquiet, pas d'allemands en vue car la ligne desservait des petits villages sans importance et il n'y avait presque pas de voyageurs. Le paysage me devenait familier ; je reconnaissais certains endroits, des carrefours et même des fermes ; sans être encore chez moi, ça sentait le pays ! Le bus arrivait vers le Maisnil, il passa devant la ferme de mon oncle sans s'arrêter, l'arrêt se fit un peu plus loin à un carrefour. Je descendis allègrement et revins vers la ferme. Je marchais nerveusement sans trop regarder derrière moi. Je pensais à mon oncle, à ma tante et à mon cousin Joseph qui était prisonnier comme moi ; je l'avais su par une lettre de maman. J'arrivai enfin dans la cour de la ferme, il pouvait être entre trois et quatre heures de l'après-midi. Je frappe à la porte, c'est ma tante qui vient m'ouvrir. Nous restons quelques instants sans rien nous dire et c'est elle qui rompt le silence en disant : « Mais... c'est Marcel ! » Je lui souris en répondant : « Oui, c'est moi, je me suis évadé et j'arrive par le car qui vient de passer. » Remise de son émotion, elle m'embrasse et me fait entrer en disant : « Attends, j'appelle Henri pour qu'il vienne, il travaille dans la cour. » Je m'assieds sur une chaise dans la cuisine et j'attends l'arrivée de mon oncle. J'appréciai le moment présent ; enfin un endroit familier ; je connaissais bien cette cuisine, pour y être venu très souvent. Rien n'était changé de ce dont je me rappelais. Mon oncle entra, suivi de ma tante. Après m'avoir embrassé, il me dit sa joie de me revoir et demanda à ma tante de me servir à manger et de faire une bonne goutte de café. Pendant ce temps, nous avons parlé de ma captivité, où j'étais exactement, et aussi de mon évasion. Il me demanda si je savais que Joseph était, lui aussi, prisonnier. Je lui ai répondu que maman me l'avait dit dans une lettre. Il reprit en disant que, pour Joseph, s'évader serait plus difficile parce qu'il était dans les environs de Berlin, « c'est beaucoup plus loin que toi ! » Quand la collation fut préparée, je me mis à manger de bon appétit, je n'avais pas mangé de la journée ; à part le verre de bière, j'étais encore à jeun. C'était l'heure du goûter et mon oncle et ma tante se sont mis à table avec moi. J'étais heureux, je pensais aux quatre derniers kilomètres à parcourir et j'allais atteindre le but : rentrer chez moi ! J'ai demandé à mon oncle si je pouvais attendre ici qu'il fasse bien noir en attendant de reprendre la route pour chez moi ; je lui demandai aussi de me prêter un vélo pour ne pas faire cette route à pied. Bien sûr, j'ai obtenu tout ce que je demandais. Il est allé vérifier si les pneus étaient bien gonflés, ensuite, il m'a dit de me reposer dans un fauteuil pendant qu'il allait faire un petit travail avant le soir. J'étais bien, c'est vrai, mais j'étais quand même nerveux et j'ai préféré l'aider dans son travail plutôt que de rester là ; j'avais besoin de bouger. Je l'accompagnai donc... Le travail consistait à cueillir des épis de maïs et à les rentrer à la ferme pour les faire sécher. Ce petit travail m'a fait autant de bien que de rester dans un fauteuil sans rien faire ; cela m'a calmé les nerfs et le temps m'a paru plus court. Le soir ne tarda pas à venir et je rentrai à la ferme avec mon oncle. Je fis un brin de toilette, car je m'étais sali en travaillant. Quand le soir fut bien tombé, je remerciai mon oncle et ma tante, j'enfourchai le vélo et pédalai de toutes mes forces dans le noir en évitant d'éventuels piétons, car je roulais sans lumière. Une demi-heure a suffi pour arriver chez moi. Nous habitions un carrefour. La porte d'entrée principale donnait sur la route par laquelle j'arrivais, mais cette porte n'était utilisé qu'à de très rares exceptions. Je ne voulais pas l'emprunter mais, pour prendre l'autre porte, il fallait que je contourne la maison en passant par le carrefour. Cela ne me plut pas davantage. Il y avait une grande barrière par laquelle passaient les attelages pour entrer dans la cour; elle était la première entrée qui se présentait à moi. J'optai donc pour cette entrée. Dans le noir, je ne trouvai pas facilement le système d'ouverture et je m'énervai. La patience n'étant pas ma qualité première, surtout dans ces moments-là, dans un moment de colère, j'envoyai le vélo par dessus et j'escaladai la barrière sans plus de cérémonie. Une fois à l'intérieur de la cour, je ramasse le vélo et le pose contre les cages à lapins à l'entrée de l'étable à vaches. Je traversai la cour et arrivai à la porte de la cuisine. Je frappai assez fort, plus fort que d'habitude, j'étais pressé de rentrer. J'ouvris la porte presque aussitôt avoir frappé, en même temps que mon frère Michel ouvrait celle du fond de la pièce, venant de la salle à manger. Comme toujours en la circonstance, c'est la surprise totale. Je ne sais plus qui a parlé le premier. Je me souviens avoir dit que j'étais évadé et que Michel a répondu : « C'est dangereux de rester ici, tu risques d'être ramassé par les allemands ! » Je n'ai plus guère de détails de ces instants, je n'étais plus moi-même : sans doute trop émotionné par l'absence de maman qui se concrétisait et occupait une grande partie de mon esprit ; et aussi inquiet comme une bête traquée qui ne pouvait rester en place pour se reposer un instant ; c'était quand même, je crois, le fait de ne plus trouver maman à sa place pour m'accueillir et me serrer dans ses bras, moment privilégié pour un jeune prisonnier qui rentre de captivité. J'avais accepté sa mort en étant en Allemagne, mais les conséquences de cette mort, je commençais seulement à les découvrir. Après un certain temps passé avec mes frères et sœur, j'eus envie d'aller sur la tombe de maman : j'avais bien mangé chez mon oncle Henri et je n'avais pas très faim. Je partis donc avec mon vélo par la petite ruelle et j'allai au cimetière. J'imaginais devant cette tombe ce qu'avaient pu être les funérailles et je revoyais en esprit toute ma famille. J'ai repensé par la même occasion aux funérailles de papa quand j'avais huit ans, je me souvins du moment où on l'avait descendu dans la tombe, j'avais pleuré, je m'en souviens encore aujourd'hui. Après cette visite du cimetière, j'eus envie de passer sur la place de l'église pour me faire plaisir. Par les vitraux, je vis un peu de lumière et j'entendis chanter un cantique. Que d'émotions en si peu de temps, je voulais me saouler du bonheur d'être là ! L'envie me vint encore d'aller dire bonjour à ma tante Delporte qui habitait à deux cents mètres de l'église. Je partis par la ruelle Delattre en direction de chez elle. Ma tante habitait une belle maison en retrait d'une grand-route. Des petits bosquets encadraient sa demeure et formaient un écrin agréable. Je m'avançai et montai les marches du perron. Aucune lumière n'apparaissait au travers des volets ; je sonnai, on ne vint pas m'ouvrir. Pas de chance, me dis-je, c'est dommage, car j'aurais été heureux d'embrasser ma tante et de lui parler. Je m'apprêtais à partir un peu déçu, quand une idée me vint : ma tante ne serait-elle pas à l'église ? C'était très possible, je la savais assez pieuse pour aller à un office. Je décidai donc d'attendre un moment et, pour ne pas être vu, je posai mon vélo contre un arbre et me dissimulai dans l'ombre du sous-bois. Je laissai divaguer mon esprit et j'eus quand même malgré ma situation instable, une joie profonde, celle d'être enfin dans mon village, d'être passé devant mon église, d'avoir entendu chanter un cantique par des gens que je connaissais bien et parmi lesquels il y avait probablement une jeune fille à qui je pensais beaucoup ! C'est tout cela qui circulait dans ma tête et me rendait joyeux malgré l'incertitude du lendemain. L'idée d'attendre un éventuel retour de ma tante fut récompensée, car moins de cinq minutes après, j'entendis marcher sur la route et je reconnus bien vite sa démarche un peu clopinante. Mon cœur battit un peu plus fort et je sortis de l'ombre du feuillage pour me montrer et ne pas l'effrayer. Je distinguai bientôt sa petite taille et m'avançant vers elle, je lui dis : « Bonsoir, ma tante. » Un peu surprise, elle dit : « Mais, qui est-ce ? » « C'est Marcel, je me suis évadé. » « Pas possible, c'est toi Marcel ! » « Eh bien oui, c'est moi. » « Approche un peu que je t'embrasse ! » Et l'on s'embrassa très fort, très longtemps. Et ainsi serrés l'un contre l'autre, je l'entendis me dire : « Ah ! Toi, tu es un vrai Défossez !... » Il faut dire que mon oncle Paul, son frère aîné, s'était évadé deux fois pendant la guerre 14-18 et cela l'avait probablement beaucoup marquée. Elle retrouvait en moi le reflet de son frère et cela expliquait sans doute ce débordement de fierté et de tendresse mélangées. Après ce délicieux moment, elle me fit entrer. Elle me parla beaucoup de maman, de sa maladie et de sa mort. Elle venait souvent la voir, étant du même village et, de plus, elles s'aimaient beaucoup. Ma tante me dit : « Chaque fois que j'allais voir ta maman, elle me parlait beaucoup de toi ; tu étais le seul enfant prisonnier loin d'elle et elle en souffrait beaucoup. » Je sortis un peu attristé en pensant aux souffrances morales que maman avait endurées en plus de sa maladie, à cause de ma captivité. Je revins chez moi après cette visite heureuse quand même, malgré la conversation avec ma tante. Il allait falloir vivre autrement maintenant, et surtout ne pas se faire repérer par les allemands. Je verrai cela avec les frères demain... Je rentrai à la maison et me mis à table avec Françoise et mes frères. Françoise avait quatorze ans, elle assumait la charge de la maison avec l'aide de ma tante Delporte. Après le repas, la fatigue me prit, sans doute la digestion et la chaleur de la maison en étaient-elles la cause ; je partis ma coucher. Les émotions étaient trop fortes pour m'endormir. Mon corps était là, mais ma tête était en effervescence.

29 octobre 1941 : le lendemain, il a fallu vivre prudemment, sans se faire voir. Je ne sortis pas de la maison. Après le déjeuner, nous avions déjà décidé que je partirais chez notre sœur Marie, à Pontavert dans l'Aisne. Pendant ce temps, mes frères préparaient l'opinion des gens de Fleurbaix à mon éventuel retour. Il fallut inventer une histoire crédible et se mettre d'accord. L'histoire fut la suivante : suite à des démarches entreprises auprès de Mr Scapini, ministre des prisonniers, il serait possible que Marcel revienne, libéré comme orphelin et soutien de famille. Tous les motifs étaient bons, ceux-là n'avaient aucune valeur légalement mais pouvaient quand même attendrir certains esprits incrédules. Après avoir préparé le terrain de la sorte, je pourrais revenir à Fleurbaix sans soulever trop de protestations. Il faut quand même faire remarquer qu'étant donné mon âge, j'étais logiquement le dernier prisonnier à être libéré. Tel était le plan à suivre, la stratégie pour favoriser au mieux ma réinsertion dans mon village et éviter d'être dénoncé, ce qui n'était jamais exclu. Et voilà, moi qui croyais être arrivé au terme de mon escapade, j'allais reprendre la route. Pour l'instant, j'essayais de ne pas me faire remarquer ; j'allais d'un bâtiment à l'autre sans sortir. Je reprenais contact avec tout ce qui m'était cher : les chevaux que j'allais caresser, les vaches, les lapins et les poules. Je montais dans les greniers, je descendais à la cave, je voulais tout revoir, je n'avais qu'une journée pour cela. Je regardais la plaine par une tabatière du grenier ; de mon observatoire, de temps à autre, je voyais passer quelqu'un sur la route et j'essayais de le reconnaître. La maison me paraissait triste. Il faut penser qu'il y avait à peine deux mois que maman nous avait quittés, le chagrin était encore à fleur de peau sur tous les visages. L'heure du dîner étant arrivée, l'on se mit à table. A la fin du repas, alors que nous étions encore assis, une silhouette de femme passa devant la fenêtre, et, au travers des rideaux, on reconnut une voisine, Hélène, qui s'apprêtait à entrer par l'arrière-cuisine. Aussitôt, je disparais dans la pièce voisine et Michel glisse mon assiette sous la sienne pour faire disparaître toute trace de ma présence. La visite a duré une dizaine de minutes ; Hélène était une véritable amie pour notre sœur Françoise, elle l'avait beaucoup aidée après la mort de maman. Elle était une vieille connaissance de la famille. Ce jour-là, elle ne m'avait pas vu, mais des petites choses anormales avaient éveillé son attention. Elle n'a rien dit ; ce n'est qu'après mon retour de Pontavert qu'elle s'est souvenu de l'incident et qu'elle a compris. Elle l'a dit à Françoise en souriant et en l'assurant qu'elle ne dirait rien, pas même à son mari. L'après-midi se passa sans incident et mes frères ont préparé les vélos pour partir très tôt le matin en direction de la gare de Lille. Avec l'aide de Françoise, je préparai les vêtements civils avec lesquels j'allais partir et vers le soir, je me suis lavé et rasé pour ne pas perdre de temps le lendemain matin. Je ne pouvais pas aider mes frères au travail, de peur d'être vu dans la cour, alors je restai avec Françoise dans la maison ; probablement l'ai-je aidée en épluchant les légumes pour le repas. Nous avons parlé de maman, la plaie était encore trop fraîche, nous en reparlerons plus tard. Après le souper, je suis allé me coucher dans l'espoir de mieux dormir. La nuit fut meilleure en effet, et c'est grâce à la sonnerie du réveil que je me suis levé à l'heure. Il fallait quitter le village avant le jour, de peur d'être vu par une personne qui me connaissait. J'ai déjeuné en vitesse avec mon frère et nous sommes partis. Quand le jour se leva, nous étions déjà au mont de Prémesques à dix kilomètres de chez nous et nous ne risquions plus de rencontrer des connaissances. La circulation n'était pas dense à cette époque et nous pouvions rouler aisément. A la gare de Lille, mon frère a sans doute dû attendre que je sois dans le train pour repartir... Je ne sais plus exactement aujourd'hui comment cela s'est passé. Le train est parti vers Douai, Cambrai, Saint-Quentin, Laon et Reims. C'est entre Laon et Reims, à Guignicourt, que je devais descendre. A cette dernière gare, il me restait onze kilomètres à faire à pied pour arriver à Pontavert où habitaient ma sœur et mon beau-frère. Pendant tout le trajet, j'essayai de ne pas trop penser à ma situation. Je contemplais le paysage ; ce paysage qui était le mien et que je reconnaissais au fur et à mesure qu'il se déroulait. Avant la guerre, j'allais assez souvent passer une semaine pour aider mon beau-frère dans les périodes de durs travaux, comme la fenaison, par exemple. A cette époque de ma jeunesse, c'était assez rare de pouvoir se déplacer aussi loin en chemin de fer. Si nous l'avons beaucoup fait, c'est parce que notre sœur, en se mariant, est allée reprendre une ferme à Pontavert, dans l'Aisne. C'était en 1936, trois années avant la déclaration de la guerre. C'est cette raison qui a fait que nous avons peut-être plus voyagé que d'autres jeunes de notre âge. Avant la guerre de 1940-1945, les jeunes paysans ne quittaient pas leur village, comme on le fait maintenant. Ils ne sortaient pas beaucoup et se mariaient avec les filles des villages voisins. Ma sœur a fait exception. Le train roulait déjà entre Douai et Cambrai. La campagne présentait déjà un aspect différent de Fleurbaix ; les surfaces labourables étaient plus importantes. Les attelages de chevaux aussi, ils étaient composés de trois ou quatre chevaux qui traînaient ensemble de grands chariots. C'était beau à regarder. Plus le train avançait, plus les exploitations agricoles étaient grandes. Cela me changeait de mon village du Pas-de-Calais, j'aimais beaucoup cette grande culture ; elle me faisait rêver parfois, mais, comment acquérir une telle situation ? Je n'avais pas les moyens financiers ni même la compétence pour mener à bien une affaire de cette capacité. Ça ne m'empêchait pas de rêver quand même. Le train roulait assez vite ; Saint-Quentin, Laon, encore une vingtaine de kilomètres et j'arriverais à Guignicourt. C'est là que je devais descendre. Il pouvait être dans les dix heures trente, j'arriverais pour onze heures en gare et les onze kilomètres à faire à pied me demanderaient deux petites heures pour arriver chez ma sœur. Je commençais à avoir faim ; il faut dire que j'avais déjeuné tôt ce matin ; la route à vélo jusqu'à Lille m'avait un peu fatigué et maintenant, il allait falloir parcourir les onze kilomètres avant de manger. Le train entra en gare, et j'entendis annoncer : « Guignicourt ! » Je sentis une grande joie en mettant le pied par terre : Guignicourt était pour moi associé à Pontavert, et aujourd'hui pour moi, Pontavert allait être le « havre de paix ». C'est là que je devais trouver la tranquillité pour vivre. Je traversai la gare et une fois dans la rue, je me sentis bien sur mes jambes, je ne sentais plus la faim ; une seule pensée : onze kilomètres et c'était fini ! La valise à la main, j'empruntai la route indiquant Berry-au-Bac et je marchai d'un bon pas. J'étais pressé d'arriver. La route était bien droite sur toute sa longueur, mais elle était vallonnée et je me fatiguais dans les montées. Ma valise était lourde et je changeais souvent de bras pour la porter. Cette route de Guignicourt à Pontavert ne traverse aucune localité, il n'y a que des champs et quelques hectares de bois par-ci par-là. A mi-distance, nous traversons une route nationale qui mène de Laon à Reims. Ce carrefour très important se nomme « Aux chars d'assaut », en souvenir de la première attaque des chars d'assaut pendant la guerre de 14-18, attaque au cours de laquelle les chars furent détruits jusqu'au dernier par les canons allemands. Le temps était couvert comme il l'était souvent à cette saison. Il ne pleuvait pas et c'était l'essentiel. Je n'ai jamais aimé la pluie ; quand elle me tombe sur les épaules, elle me refroidit tout le corps. Je marchais toujours, sans m'arrêter ; la route était presque déserte. De temps à autre, un side-car allemand me doublait ou me croisait. Rien de vraiment inquiétant. A un moment pourtant, alors que j'amorçais une nouvelle côte, j'aperçus sur la gauche dans les champs à cent mètres environ de la route, une batterie de D.C.A. allemande, bien camouflée en bordure d'un bosquet et sur le haut de la côte, avec des soldats qui s'affairaient autour d'elle. Je ne m'inquiétai pas pour ce genre de choses. En Hollande, nous nous étions trouvés, mes copains et moi, dans la même situation ; les soldats n'ont pas à s'occuper des gens qui passent sur la route, ce n'est pas leur problème. Je continuai donc à remonter la côte sans me soucier des militaires. J'essayai de paraître le plus naturel possible, en jetant un léger coup d'œil de leur côté sans plus de curiosité que le commun des voyageurs. J'allais arriver en haut de la côte, la batterie de D.C.A. était à ma hauteur, sur la gauche. Du haut de cette côte, j'aperçus enfin le le carrefour dans le creux de la dénivellation ; il me restait encore environ cent cinquante mètres à parcourir pour y arriver. Quelle ne fut pas ma surprise, en observant bien, de découvrir en plein milieu du carrefour, un soldat allemand qui faisait les cent pas, l'arme à la bretelle ! Le léger frisson que j'avais ressenti tout à l'heure, en mettant pied à terre à la gare, n'était rien en comparaison de celui qui venait de secouer tout mon corps. Je devins glacé tout à travers moi en réalisant la situation. Impossible de quitter la route pour prendre à travers champs, les artilleurs près de leur pièce de canon me verront et comprendront que j'ai des raisons d'éviter le carrefour. Je disais à l'instant que les artilleurs ne m'inquiétaient pas, mais à présent, ils m'encombraient énormément. Je ne pouvais que continuer ma route... Je regardai devant vers le carrefour, et à gauche vers le canon ; je me sentais pris entre les mâchoires d'une tenaille ! J'ai dû implorer le ciel pour qu'il me prenne en main ; moi, je ne savais plus que faire ni que penser. J'avançais toujours et le froid en moi s'intensifiait. Je n'étais plus qu'à cent mètres de la sentinelle et elle marchait toujours de droite à gauche. Je devais être jaune-vert tellement j'avais peur et je me disais que c'était vraiment bête de se faire prendre à cinq kilomètres du but. J'étais tellement sûr que j'allais être arrêté que je cherchais dans ma tête des mots pour me justifier. Rien ne me venait à l'esprit. J'étais arrivé à sa hauteur, et toujours il marchait ; il ne semblait pas vouloir s'arrêter pour m'accoster. Je passai près de lui en faisant un léger signe de la tête pour le saluer, il me répondit pareillement, et je poursuivis ma route sans rien comprendre. Que faisait-il donc là s'il n'arrêtait pas les gens qui passaient ? Je ne me suis pas retourné jusqu'à Pontavert, et les cinq kilomètres qu'il me restait à parcourir ne furent pas de trop pour retrouver mon calme. J'apercevais enfin les premières maisons de Pontavert, que j'avais cru un moment ne jamais voir. Personne dans les rues ; les gens étaient sans doute en train de dîner. Grâce à cela, je pus arriver chez ma sœur sans être vu ; je préférais cela car j'étais connu par les gens du village pour y avoir séjourné plusieurs fois et s'il avait fallu me cacher comme à Fleurbaix, il était préférable de passer inaperçu. J'arrivai ainsi devant la ferme. La barrière de la cour était ouverte et le chien lié à l'entrée se mit à aboyer ; il ne me reconnut pas, il va sans dire que ma dernière visite remontait à presque deux ans. Je ne m'inquiétais pas de ses aboiements, j'avais hâte d'arriver. J'entrai dans la cour en contournant la maison d'habitation sur ma gauche. Je me dirigeai vers la porte d'entrée en passant devant la fenêtre de la cuisine. Tout le monde était en train de dîner. Le chien ayant attiré l'attention, ma sœur qui servait à table me vit passer et quitta tout en criant : « C'est Marcel ! » et, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, elle m'avait rejoint sur le perron. Quel moment de joie intense que celui-là ! Gérard, mon beau-frère, arriva à son tour et avant que Marie n'ait demandé des explications, je lui dis à voie basse que j'étais évadé. Dans la cuisine, il y avait à table un jeune commis ; pour ne pas trop éveiller son attention, nous nous sommes parlés à mots couverts. Ce n'est que quand il eut quitté la table que nous avons détaillé la situation. En attendant ce moment, Marie me donna à manger. Inutile de dire que j'ai mangé de bon appétit, la route et la peur m'avait vidé l'estomac. Le repas terminé, Gérard sortit pour donner du travail au commis et revint aussitôt après. Alors seulement, nous avons pu parler ouvertement. Avant de parler de maman et de sa mort, j'ai voulu narrer la dernière heure que je venais de vivre. J'ai raconté l'histoire du carrefour « Aux chars d'assaut », la plus grande peur de mon évasion. « J'ai cru pendant cinq minutes que je ne vous verrais pas et que je serais renvoyé en Allemagne sans autre forme de procès. Je regrettais déjà d'être venu me cacher chez vous. Si j'avais su rester à Fleurbaix !... » Gérard a bien compris ma peur. Il savait qu'il y avait une sentinelle à ce carrefour, mais son rôle était de contrôler les passages des gens et des voitures sur la route nationale Reims-Laon et non sur la route Guignicourt-Pontavert. Les allemands avaient construit un terrain d'aviation deux kilomètres plus loin et voulaient interdire le passage à proximité de ce terrain à toute personne n'ayant pas de laisser-passer. Ma peur était donc inutile, encore fallait-il le savoir ! Tout est bien qui finit bien ! Pour le reste du récit, je l'ai raconté un peu à la fois et avec moins de détails que je ne le fais maintenant en écrivant. Je voulais savoir à présent le plus de détails possible sur maman et sa maladie. Dans le courrier de prisonnier, on ne peut pas tout dire et les lettres n'étaient pas longues ; de plus, mes frères et sœurs voulaient m'épargner de la peine et me cachaient l'aggravation de la maladie. Ils faisaient bien de temps en temps des photos de maman pour m'en envoyer, mais généralement, elle refusait de me les faire parvenir, se trouvant trop triste. Bonne et courageuse maman, qui voulait m'épargner la moindre peine et gardait les siennes pour elle ! Je n'appris rien de plus que ce qui me fut dit à Fleurbaix par mes frères et ma tante Delporte. La situation familiale dans laquelle nous nous trouvions était triste, cela va sans dire, il fallait réagir, mais elle n'était pas unique. Il y avait à l'époque à Fleurbaix, une famille de trois garçons orphelins de père et de mère ; ils furent tous soldats à la déclaration de la guerre. Une tante célibataire était venue pour tenir le ménage. La ferme fut abandonnée. Cette situation était plus alarmante que la nôtre. Ma sœur Marie me paraissait moins inquiète que Michel, quant à ma sécurité. Bien sûr, le danger était moins grand ici, les allemands viendraient me chercher moins facilement à Pontavert qu'à Fleurbaix. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'étais venu chez elle, et je m'y sentais tranquille pour l'instant. Dès le lendemain, elle alla demander au maire du village, Mr Thiébaut, s'il n'était pas possible d'obtenir de lui une carte d'identité ou autre papier indispensable à l'époque pour circuler librement. Il rendit ce service avec beaucoup d'empressement. Je commençais à ne plus être un clandestin et mon inquiétude s'estompait tout doucement. Le maire et son épouse étaient les voisins de ma sœur et de plus ses meilleurs amis. Mes petits neveux adoraient Mme Thiébaut et la considéraient comme leur grand-mère. Que de services elle a rendus à ma sœur ! Mr Thiébaut m'a souvent invité le soir chez lui et nous parlions ensemble de ma captivité et de mon évasion ; cela semblait l'intéresser, alors, pour lui faire plaisir, je racontais certains détails importants de ce que j'avais eu l'occasion de vivre. Tout ce bavardage se faisait autour de la table devant un bon verre de vin car, il faut bien le dire, Mr Thiébaut était commerçant en vins et spiritueux, et il savait apprécier les bonnes choses. Nous étions en novembre et, dans les fermes à cette époque et surtout dans l'Aisne, c'était la récolte des betteraves sucrières. Chez nous, à Fleurbaix, nous ne cultivions pas la betterave à sucre, alors, pendant un mois, j'ai dû m'initier à cette récolte. Le travail du fermier consistait simplement en chargements et en charrois. C'étaient des betteraviers saisonniers, souvent espagnols, qui arrachaient les betteraves à la fourche en les alignant, coupaient les collets à la hache et faisaient des monticules de place en place. C'étaient ces petits tas de betteraves que nous chargions à la fourche dans les chariots. Ces chargements étaient alors emmenés au dépôt, un kilomètre plus loin, en bordure du canal, pour être ensuite chargés sur une péniche et emmenés par voie d'eau vers la sucrerie. Le village de Pontavert était un petit bourg de quelques centaines d'habitants parmi lesquels sept familles d'agriculteurs qui se partageaient les cinq à six cents hectares de terres labourables de la commune. C'était un beau village, il était traversé par la rivière « l'Aisne », qui n'était pas navigable. Elle était mal entretenue et des arbres abattus encombraient son cours, ce qui lui donnait un aspect sauvage que j'aimais beaucoup. Il y avait du poisson, et des barques amarrées sur le bord faisaient penser qu'on s'y promenait parfois. Par période de sécheresse, on pouvait presque la traverser à pied sec. Cette rivière était flanquée d'un canal latéral à moins de cent mètres de là ; et c'est sur ce canal que se faisait toute la navigation de cette vallée. C'est sur ses quais que nous déchargions nos betteraves. Tout au long de ce canal, il y avait quantité de silos à grains, de dépôts de gravier et autres matériaux. Un peu vallonné et moyennement boisé, ce village de Pontavert me plaisait beaucoup ; il était très différent de mon village du Pas-de-Calais, trop monotonement plat à mon goût. Et voilà, c'était dans ce beau petit village de Pontavert que j'étais arrivé pour un temps indéterminé. J'essayais de ne pas trop penser. Je cherchais pour l'instant à retrouver une vie plus calme que ces temps derniers. Alors j'ai travaillé avec Gérard, mon beau-frère. Son tempérament calme m'a beaucoup aidé à retrouver ma sérénité. J'essayai -et ce n'était pas toujours facile- de travailler plus lentement que d'ordinaire pour récupérer un peu des kilos que j'avais perdus ces derniers temps. Le travail ne pressait pas trop et Gérard, par ma présence, avait trouvé un ouvrier supplémentaire. Aucune raison donc de forcer l'allure. Après avoir chargé le premier chariot de betteraves, Gérard m'a demandé de l'accompagner pour le déchargement au canal ; ainsi, je saurais comment m'y prendre pour les chariots suivants. Il fallut franchir le pont sur la rivière et celui sur le canal pour redescendre à droite vers le quai le long de la voie d'eau et y décharger les betteraves. En cours de route, Gérard me dit que la rivière « L'Aisne » était une ligne de démarcation naturelle sur toute sa longueur et que, de ce fait, toute personne qui franchissait le pont était contrôlée par une sentinelle postée à l'entrée du pont. Cependant une exception était faite pour les agriculteurs qui transportaient leurs betteraves au dépôt du canal. Alors, je pus voir en passant devant la guérite la sentinelle noter chaque aller et retour des charretiers, et, sans doute, le soir, devait-il rendre compte de tous ces mouvements à ses supérieurs. Les jours suivants, je passai là avec mes attelages trois ou quatre fois par jour, et je riais en moi-même en pensant à ma situation de prisonnier évadé passant sous le nez d'une sentinelle allemande avec autant de désinvolture. Je me sentais très bien, dans ce rôle, après les peurs bleues que j'avais eues. Le travail avançait bien et Gérard était content. Quand un champ était libéré de sa récolte, on labourait aussitôt et l'on semait le blé. Jour après jour, le temps passait. J'étais utile, ici, à Pontavert, et je pensais qu'à Fleurbaix, ils étaient trois pour moins de travail. Ma sœur Marie avait écrit aux frères pour leur signaler mon arrivée à destination sans encombres mais non sans peur : Ils ont répondu, comme il avait été convenu qu'ils avaient lancé la rumeur de démarches en vue de ma libération.. Ainsi quand je me pointerais à Fleurbaix, la surprise serait moins grande. Étant évadé, j'étais là, il fallait bien composer avec moi, même si j'étais un peu encombrant. Nous verrions plus tard de quelle manière les gens de Fleurbaix allaient me recevoir ; si ça ne marchait pas, je m'éclipserais à nouveau.

J'étais à Pontavert depuis quinze jours et j'y étais bien. Pourtant mon esprit s'échappait souvent vers Fleurbaix, mon village natal, vers tant de souvenirs laissés là-bas : ma grand-mère de Laventie que je n'avais pu visiter lors de mon passage-éclair chez moi, les copains et les voisins à qui j'aurais aimé manifester mon amitié, et puis aussi et surtout, une jeune fille qui me faisait rêver et qui ignorait tout des sentiments que j'avais pour elle. Je me disais que maintenant que j'étais en France, je pourrais peut-être lui écrire, et pourtant, je préférais la voir avant de lui parler. Si je devais rester caché ici, loin de chez elle, je ne pourrais résister à lui écrire quand même. Quand j'étais en Allemagne, le peu de lettres que nous écrivions n'étaient pas cachetées. Dans ce cas, je ne pouvais pas me fier à la discrétion du facteur. C'eut été trop scabreux ; d'autant que la réciprocité de mon amitié n'était pas garantie. Tout cela me laissait rêveur... Quelquefois je me disais que je n'étais pas raisonnable. J'avais une chance inouïe d'être ici chez ma sœur, dans une certaine sécurité. C'était ma seconde famille et j'étais en France. Que l'homme est donc insatisfait !... Dans le village de Pontavert, je commençais à être de plus en plus connu. J'étais venu aider mon beau-frère pour la récolte des betteraves. Quand quelqu'un, plus curieux que d'autres, demandait mon âge, il m'était facile de dire, en montrant ma carte d'identité, que je faisais partie de la classe 1939, quatrième trimestre, la tranche des jeunes n'ayant pas été mobilisée. J'avais donc eu beaucoup de chance de ne pas être appelé sous les drapeaux. Voilà un peu la vie que j'ai mené à Pontavert pendant un mois. Le temps d'absence ayant été jugé suffisant par mes frères et moi-même, je décidai un beau matin de reprendre le train à Guignicourt. La veille de mon départ, mon beau-frère est allé en reconnaissance au fameux carrefour des « chars d'assaut » pour voir si rien n'avait changé depuis un mois. Il passa près de la sentinelle et poursuivit avec son vélo jusqu'à la gare pour se renseigner sur l'horaire des trains puis revint sans encombres. Le lendemain, pour ne pas faire la route à pied, il m'a accompagné à vélo comme l'avait fait mon frère pour aller à Lille, et revint ensuite avec les deux vélos. Le retour dans le train se passa très bien... Cependant, que de questions dans ma petite tête, je ne savais pas sur quoi orienter ma réflexion : comment se fera mon arrivée à Lille ? Mon frère sera-t-il là pour m'attendre ? Saurai-je mentir à tous ceux qui me questionneront ? Aurai-je une figure resplendissante de joie, comme un prisonnier libéré, en rencontrant les gens de Fleurbaix ?... Que de questions restées sans réponse... J'essayais de répéter dans ma tête toutes les scènes qui, automatiquement, allaient se présenter à moi. Serai-je un bon bonimenteur ? J'arrivai enfin à Lille et, en descendant de mon train, je vis le quai très encombré de gens de toutes sortes. J'entendais des ordres en allemand ; tout ce bruit de fond me transporta d'un seul coup en Allemagne. Je me demandais ce qui pouvait justifier un tel brouhaha. Plus j'approchais de la sortie, plus il y avait de soldats allemands qui essayaient de canaliser les gens vers une salle de la gare. J'étais inquiet car je croyais à une rafle. Pourtant, je voyais des civils français observer ce mouvement avec intérêt et sans crainte ; je remarquai alors avec surprise un groupe important de prisonniers de guerre avec l'inscription K.G. dans le dos que des soldats allemands rassemblaient avec beaucoup d'égard, probablement pour une dernière vérification. C'était un groupe de prisonniers libérés, malades ou âgés, qui venaient de débarquer d'un train peu avant moi. Ayant compris la raison de ce branle-bas, je quittai la gare par une porte latérale et je découvris mon frère qui m'attendait avec les vélos. Je ne traînai pas davantage, et à deux, nous reprenons la route de Fleurbaix. En revenant avec mon frère, je ne parlai pas beaucoup ; les réflexions qui m'avaient accompagnées pendant mon retour dans le train m'assaillaient à nouveau. N'allais-je pas devoir mener une vie d'inquiétude continuelle, avec cette peur d'être repris ? Rien que dans la gare de Lille tout à l'heure, j'ai pensé à une rafle. Ne vais-je pas regretter la vie tranquille de la famille Erkens ? Mon camarade Henri, qui n'avait pas voulu m'accompagner, aurait-il eu raison de rester là-bas ? Vraiment je ne savais plus quoi penser !... Pourtant je pédalai avec rage et Fleurbaix m'attirait. Il va falloir faire un tri dans ma tête et essayer de vivre détendu. Nous roulions très vite et cette fois, le sort en était jeté, je ne me cacherais plus. Je vivrai à découvert comme un homme bien dans sa peau. Je n'ai rencontré personne aux abords de la maison et je rentrai cette fois par la porte normale et non en escaladant la barrière. Après avoir fait un brin de toilette, je me suis mis à table, je retrouvai mon calme en mangeant de bon appétit. Je ne regrettais pas le pain de seigle des fermiers allemands et j'appréciais beaucoup celui que ma sœur me servait. Le repas terminé, je partis me reposer un peu sur le lit. Il fallait trouver le moyen de vivre calmement. Après une heure ou deux de repos, je décidai avant le soir d'aller rendre visite à ma grand-mère. Qu'elle fut heureuse de me revoir, mais il y avait quand même de la tristesse dans ses yeux. Je compris tout de suite que ma visite avait remémoré en elle la mort de maman. Je lui ai dit que j'étais évadé mais qu'il ne fallait le dire à personne. Je visitai par la même occasion mes oncles et tantes, et mes cousines qui habitaient dans la ferme d'à côté, et je revins pour la nuit. En rentrant chez moi, mes frères avaient déjà dit que j'étais rentré d'Allemagne, libéré, aux personnes rencontrées pendant que j'étais parti chez ma grand-mère. La nouvelle était lancée, il allait falloir faire face. Pendant quelques jours, ce serait l'épreuve, les visites et autres contacts allaient commencer. Nous essaierons de vivre cela au mieux ! J'allais dormir assez tôt et mes frères et sœur aussi. Le lendemain en me levant, j'avais dit à mon frère Michel de me donner du travail dans les champs pour ne pas avoir trop de contacts avec les gens. Je préférais doser les rencontres pour ne pas me fatiguer ni me contredire. A midi, en rentrant du travail pour le repas, j'appris qu'à Fleurbaix, il y avait deux prisonniers rapatriés : Robert Maniez et Marcel Défossez. Quelle joie pour moi, une telle coïncidence. Revenir de Pontavert et débarquer à Lille en même temps qu'un prisonnier de mon village ! Cela ne pouvait que confirmer ma propre libération et la rendre plus crédible. Alors, hier, dans ce groupe de prisonniers en gare de Lille, il y avait Robert Maniez, incroyable, mais vrai !... Je le connaissais très bien, c'était le mari de la coiffeuse, chez qui j'allais régulièrement avant d'être soldat. Il était revenu comme malade et n'avait jamais retrouvé une bonne santé. Quelques jours après son retour, il est venu me voir pour me parler de sa libération, des formalités et lieux de rassemblement par où il était passé. Il me posait beaucoup de questions, trop à mon goût, ne sachant pas lui répondre, et pour cause... Je n'étais pas démobilisé. Pour sortir de cet embarras, j'ai pris l'initiative de la conversation, en posant moi-même les questions ; les réponses qu'il me donnait m'apportaient quelques renseignements sur le déroulement des formalités qu'il avait dû remplir. Je lui disais alors que moi aussi j'étais passé par là, mais c'était la veille ou le lendemain, et le tour était joué. Après ces quelques échanges (pas trop détaillés), je lui parlais plutôt de la captivité et de ses conséquences ; sur ce plan là, nous pouvions développer. Je le revis régulièrement, quand j'allais me faire couper les cheveux, jamais il n'a pensé que j'étais évadé, il ne l'a appris qu'à la libération. Beaucoup d'autres personnes sont venues me voir, mes frères et moi-même, pour connaître la marche à suivre pour essayer de faire libérer leur prisonnier. Nous étions parfois bien gênés devant les situations familiales qu'on nous exposait. Ces injustices flagrantes, nous les mettions sur le dos des autorités allemandes et nous n'y étions pour rien. Nous disions qu'il fallait écrire au ministre des prisonniers de guerre. Un abbé est venu me voir pour plusieurs neveux prisonniers. A lui aussi, j'ai menti pendant une heure, j'en étais gêné de telle sorte qu'en le reconduisant à la porte, j'ai craqué et je lui ai dit que j'étais évadé ; il est resté ébahi pendant quelques secondes et, en me serrant la main, il m'a félicité en promettant qu'il ne dirait rien ; mais que c'était dommage pour ses neveux pour lesquels il était prêt à intervenir. La chose se tassa finalement et personne n'a soupçonné que j'étais évadé. Je profitai de mon retour à Fleurbaix pour écrire à la famille d'Henri Guisse. J'avais promis d'écrire à sa mère pour lui raconter un peu la vie que j'avais partagée avec lui dans la famille Erkens à Wankum. Quelle ne fut pas ma surprise dans la réponse à cette lettre d'apprendre qu'Henri, lui aussi, s'était évadé, avec Michel Garache. C'est lui-même qui répondit à ma lettre. Henri vint me voir à Fleurbaix avec Michel. Il m'a avoué qu'il n'avait pas su s'habituer sans moi et qu'il avait décidé de partir à son tour. Il m'a raconté que le lendemain de mon départ, la sentinelle qui l'amenait au travail s'était empressée d'annoncer la nouvelle de mon évasion à la famille Erkens. Cela le fit sourire de voir le patron et son épouse faire les étonnés à cette nouvelle, eux qui étaient au courant de la chose depuis la début de ma préparation. Henri a même entendu Mme Erkens répondre à la sentinelle qu'elle allait dire une prière pour que j'arrive à bon port. C'étaient vraiment de braves gens et ils ne me voulaient que du bien. J'ai appris aussi par Henri la chose suivants : le lendemain de mon évasion, en parlant avec les copains nordistes, il leur a dit que j'avais reçu une boussole dans un paquet de tabac et que, dans ce paquet avec la boussole, il y avait un petit mot m'incitant à partir ; ce papier était signé Cécile, et je n'avais jamais compris pourquoi ma famille avait signé ainsi. Raymond Dehée, un de nos copains nordistes, en entendant cela, a réalisé que le paquet de tabac dans lequel se trouvait la boussole était un des paquets qu'il me rendait régulièrement et que le petit mot signé Cécile venait tout simplement de sa femme. Cette boussole était destinée à Raymond. Henri me dit que Raymond m'avait soupçonné de malhonnêteté mais qu'il avait aussitôt pris ma défense en disant : « Marcel n'aurait pas été capable d'une telle chose ; s'il avait compris que cette boussole t'était destinée, il te l'aurait rendue sans hésiter. Peut-être t'aurait-il demandé de partir avec toi. » Quand Henri m'a raconté cela, j'ai été très surpris de ne pas y avoir pensé. Il faut dire que cette transaction de tabac était terminée depuis longtemps, c'était oublié. Raymond s'était évadé, lui aussi, et quand il fut rentré, il nous invita, Henri, Michel et moi à dîner chez lui, à Feuchy, près d'Arras. Ce fut une réunion très amicale et nous avons, bien sûr, reparlé de la boussole. Je fus très heureux de constater que notre amitié n'avait pas faibli, bien au contraire.

ÉPILOGUE 1942-...

Les jours se succédaient assez normalement et, tout doucement, je réintégrais ma place dans le village. Le dimanche, j'allais à la messe et j'avais la joie d'apercevoir la jeune fille prénommée Marie qui était l'objet de mes pensées. Un jour de semaine, une messe fut dite pour maman ; ce fut moi qui m'y rendis. Au cours de cette messe, j'ai repensé à celle que l'abbé Lurton avait célébré pour maman, dans la salle du commando. J'y ai aussi aperçu Marie, celle qui est aujourd'hui ma femme. J'ai dû attendre assez longtemps et sa prière d'action de grâce me parut assez longue. Quand elle sortit, nos regards se sont croisés « intensément », me dit-elle plus tard ; je sortis un moment après et j'étais heureux. En juillet 1942, je lui écrivis et je fus reçue chez ses parents, c'est à cette date que commencèrent nos fréquentations. En ce qui concerne ma situation d'évadé, je n'eus aucune visite de la police allemande, mais, à la fin de l'année 1942, lors de l'instauration du S.T.O. (service du travail obligatoire), je reçus une convocation pour partir travailler en Allemagne. Pour désigner ceux qui devaient être appelés à leur service, les autorités allemandes sont allées dans toutes les mairies de France et se sont fait remettre la liste des jeunes n'ayant pas été soldats. Je figurais sur cette liste, ma situation d'engagé n'y étant pas notée. Cela ne m'a pas plu du tout et j'allai le lendemain matin à la maison des prisonniers à Lille pour expliquer ma situation particulière. Après avoie examiné mon cas, il me fut proposé de faire une démarche à la Kommandatur de ma région, en l'occurrence à Béthune. « Il s'agira de dire, en montrant votre livret militaire, que vous avez été fait prisonnier à Dunkerque et libéré sur parole (c'est à dire sans attestation écrite) en tant que cultivateur. Votre livret militaire faisant foi, vous ne devriez pas avoir de difficultés pour obtenir un « Ausweis » et être ainsi tranquillisé sur votre situation. Il pourra toujours y avoir une descente chez vous en tant qu'évadé, cela nous ne pouvons pas le prévoir, car ce genre d'action vient directement des camps d'Allemagne. » Je ne revins chez moi qu'à moitié rassuré. Cette visite à la Kommandatur ne me plaisait guère. Pourtant, si je voulais être tranquille, il était préférable d'agir plutôt que de ne rien faire. Quand je fus rentré à la maison, j'étais pratiquement décidé à y aller, j'irais même demain pour solutionner cette situation. Je partis donc le lendemain pour Béthune. J'avais l'intention d'entrer chez Marie pour mettre au courant la famille Gombert, mais avant d'arriver chez eux, j'aperçus Marie avec son père et quelques frères dans un champ bordant la route. J'allai la rejoindre pour les informer de ma démarche. Ils parurent tous inquiets, et je l'étais un peu moi-même ; mais il n'y avait qu'une alternative : ou obtenir cet « Ausweis » ou disparaître de la circulation ! J'avais très envie de rester à Fleurbaix. Je les quittai en essayant de les rassurer. J'avais une vingtaine de kilomètres à faire pour arriver à Béthune. La Kommandatur était installée dans la mairie. J'entrai dans le hall, me dirigeai vers l'accueil et demandai où m'adresser pour résoudre une affaire de S.T.O. On m'indiqua une porte et, après avoir frappé, on m'invita à entrer en allemand. J'eus peur en entendant parler ainsi ; je craignais de succomber à l'habitude que j'avais de parler allemand, il ne fallait pas laisser paraître que j'avais pu séjourner en Allemagne. J'entrai ; je fus très surpris de voir devant moi, assise à son bureau, une jeune femme en uniforme militaire, blonde, avec un regard franc et direct. Elle m'adressa la parole en français en me disant : « C'est pourquoi, votre visite ? » Je lui expliquai la raison de ma présence en quelques mots : « Voilà, c'est au sujet de la convocation que j'ai reçue pour le S.T.O. ; je pense qu'il y a erreur car j'ai été soldat ; j'ai participé à la guerre, fait prisonnier à Dunkerque, et là, j'ai été libéré sur parole en tant que cultivateur. J'ai sur moi mon livret militaire qui prouve que j'ai réellement été soldat malgré mon jeune âge. Je pense, comme on me l'a dit, que le S.T.O. s'adresse spécialement aux jeunes n'ayant pas été soldats. Voilà la raison de ma visite. » Je lui présentai mon livret militaire et mon permis de conduire avec ma photo. Elle prend les papiers que je lui présente et les examine attentivement, puis elle les dépose sur son bureau et, s'appuyant sur son dossier de chaise, elle me regarde droit dans les yeux et, prenant bien son temps, elle me lance : « Vous ne seriez pas évadé, par hasard ? » La question a été tellement directe et inattendue que je n'ai pas eu le temps d'être troublé et ma réponse a été aussi cinglante que la question : « Madame ; croyez-vous que si j'étais prisonnier évadé, je serais ici devant vous en ce moment ? » Je ne sais ce qu'elle a pensé, elle a aussitôt enchaîné : « Je vois sur votre livret militaire que vous êtes cultivateur, comme vous me l'avez dit et c'est la raison de votre libération, alors je vous rédige un « Ausweis » et vous me rapporterez une livre de beurre demain ! » Elle me fit le papier convoité ; pendant ce temps je sentais monter en moi une certaine satisfaction d'être sorti de ce pétrin. Quand cet « Ausweis » fut rédigé, elle me le remit et me disant de le présenter tous les trois mois à la gendarmerie pour qu'il soit tamponné et signé et conserve ainsi sa validité. « Voilà, vous pouvez rentrer chez vous ; n'oubliez pas ma livre de beurre ! » Je la remerciai en prenant soin de ne pas parler allemand et revins chez moi le cœur soulagé d'un énorme poids. Arrivé à Fleurbaix, je suis entré chez Marie pour apporter la bonne nouvelle et les rassurer. J'étais assez fatigué et cela se remarquait sur ma figure ; la mère de Marie m'a offert une assiette de soupe qui m'a redonné des forces. A vrai dire, j'avais fait quarante kilomètres à vélo, cela fatigue, et puis, l'émotion et la faim, toute cette accumulation pouvait bien marquer mon visage. Je quittai la famille Gombert et rentrai chez moi sans tarder pour tranquilliser mes frères et sœur. Malgré tout, je restais toujours un prisonnier évadé susceptible d'être repris. Néanmoins, je ne fus jamais inquiété par des contrôles d'identité de la part de la police allemande. Voilà, j'ai raconté tout ce qui concernait ma vie depuis ma naissance jusqu'à l'âge de vingt deux ans. Après cela ce furent mes fréquentations avec Marie, votre mère, et notre mariage en 1946. Ensuite, petit à petit, mes chers enfants, vous êtes venus vivre autour de nous ; et dans vos souvenirs d'enfance, qu'ils soient bons ou mauvais, je suis là, avec votre mère. Plus rien, dès lors, ne vous fut caché. Nous avons, il me semble, vécu ouvertement devant et avec vous. Je termine ce récit en cette fin d'hiver, février et mars 1995 ; je l'avais commencé dans les mois de février et mars de l'année précédente. Ce n'est qu'à cette période là de l'année que je trouvais le temps et le calme pour écrire. Aux autres périodes, le travail et les relations m'empêchaient de me concentrer. Je puis vous avouer que le fait de replonger dans mes souvenirs m'a apporté une certaine joie, mais aussi et surtout une sensation réelle de toutes les situations que je vous ai décrites. J'ai revécu très fort la peur, le froid, la faim et le chagrin que j'avais ressentis alors, il y a cinquante ans. Je n'aurais jamais pensé qu'on pouvait à ce point revivre ces événements. Il faut croire que tout cela m'avait beaucoup marqué.

récit publié en mars 2013

1940-44 Une soif de liberté (Vécu et écrit par Marcel Défossez)

Texte terminé par Marcel Défossez le 10 avril 1995