1967 Temps frais, clôturer la pâture
Mercredi 20 décembre 1967.
Déjà l'année se termine. L'an prochain, il aura 55 ans. Bientôt 25 ans qu'ils sont mariés. Déjà ! Les années passent si vite. Bien sûr ils savaient à quoi s'attendre quand ils ont repris la ferme en 1943, après leur mariage, ils savaient qu'en plus des cultures, il faudrait s'occuper des vaches tous les jours, matin et soir, et de la basse-cour. Mais ils étaient sûrs aussi d'aimer ce métier-là, qu'ils savaient faire. Ils n'ont pas beaucoup quitté leur région, à part pour aller dans l'Aisne voir la famille. Mais des vaches à traire, ils n'en ont plus depuis quelques années. Trop de contraintes. Après l'installation de la stabulation libre dont les techniciens leur avaient dit que c'était l'avenir, ils ont vendu les dernières. Finies les traites quotidiennes. Maintenant, c'est engraissage de veaux, moutons, pigeons. Lui aime bien quand ses activités changent et ce sont des élevages moins contraignants. Ils peuvent se faire remplacer plus facilement. Sans compter que les enfants ont grandi, qu'ils aident. C'est pour ça sans doute qu'en début d'année, tout d'un coup, il a eu la bougeotte, des fourmis dans les jambes. Alors, à la librairie sur la Grand-place d'Armentières, un jour de marché, il a acheté le guide Michelin 1967, avec sa couverture rouge vif. Ça lui a coûté 13 francs. Dans ce magasin, il n'y était jamais allé, mais là, ça lui a pris subitement. Il a du être un peu maladroit, mais c'est fait et il ne l'a pas regretté. Claire aime les cartes, et sans doute les voyages, elle l'a remercié malgré sa dépense. De ce guide, c'est qu'ils s'en sont déjà servis et s'en serviront encore. D'autant qu'au début de l'année, ils se sont offert une voiture neuve, une Renault 4L, pour 7.000 nouveaux francs. Pour sûr, la Simca Aronde Châtelaine couleur Vert Bretagne avait fait son temps. Achetée à Béthune, fin décembre 1955. Payée 721.000 anciens francs. (Donc 7.210 nouveaux francs ! C'est dur de s'y retrouver, ça ne fait que sept ans que ça a changé.) En 1955, ce fut une belle somme, mais enfin, cette Simca, pour mettre les cinq puis six enfants, ce ne fut pas du luxe. La précédente ne savait plus trop monter les côtes, surtout celle de Festieux, pour aller jusque dans l'Aisne. Cette Châtelaine, quand il l'a amenée à la maison, il voit encore les cinq enfants et leurs yeux écarquillés derrière les vitres de la cuisine. Un conte de fées ! Un sacré cadeau de Noël ! 721.000 anciens francs, quand il y pense ! Une fameuse somme ! Deux ans avant, en 1953, sur le terrain de l'ancienne école du hameau, terrain qu'ils avaient pu racheter à la commune, ils avaient fait bâtir une petite maison de deux pièces et une buanderie pour leur ouvrier agricole. Ça ne leur avait alors coûté que 412.000 anciens francs. Enfin, c'était du préfabriqué en ciment, et à la Foire Commerciale de Lille il avait pu négocier un bon prix à une entreprise de construction de Bauvin.
Aujourd'hui mercredi, comme tous les jours, Charlot, le facteur est passé vers 13 heures. C'est la dernière maison de sa tournée à vélo. Ils sont contents du chèque qu'ils viennent de recevoir : 1615 fr. pour 850 kgs de haricots à 1,90 fr/kg, leur ultime livraison de cette année. Ça a pris 0,50 fr/kg depuis un an. Si ça pouvait durer ces prix-là. Avec les huit jours de neige qu'ils viennent d'avoir, ils ont pu en trier toute la semaine, des haricots, sur la table de la cuisine, au chaud. Dehors, il gèle à moins 4°. Pendant que Claire fait la vaisselle dans la pièce d'à côté, Michel est assis à sa place, en bout de table près de la cuisinière à bois. Il prend le carnet à sa gauche, sur l'appui de fenêtre, là où il dépose aussi sa pipe, sa blague à tabac et ses revues agricoles. Et c'est en écrivant banalement la température extérieure de ce matin qu'il s'en rend compte : cette année, jour après jour, ou presque, pour la première fois, il s'est mis à prendre des notes sur un agenda, avec ce petit crayon de bois glissé sur le côté. Cet agenda de 1967 lui a été offert il y a un an par la Coopérative agricole de la rue des Près. Entre nous, ça ne leur a rien coûté, se dit-il, ils l'avaient eux-mêmes reçu de la « Bordelaise des Produits Chimiques », qui vante ses articles dans l'agenda, son Phosamo, son Superphospal potassique en granulés solubles... Ça se fait maintenant d'offrir des cadeaux commerciaux. Enfin, ils lui doivent bien ça. Car c'est à eux qu'il a livré toute sa récolte de blé. Et il n'en est pas mécontent. Mais eux non plus sans doute. Cet agenda, il le feuillette un peu. Repassent alors dans sa tête les images des événements de l'année, importants ou banals. Nostalgique ? Pas souvent qu'il regarde derrière lui comme ça !...
Dimanche premier janvier : beau temps clair et doux. Vœux chez bon papa Léon. Lundi 2 janvier : beau temps frais, moins 2°. Tiré les navets. Navets : 15 francs, non 0,15 franc (nouveau), pommes de terre 0,20 fr, haricots 1,40 fr. Vendu une génisse vêlée et un veau, 615 kgs à 3,50 fr/kg. Samedi 7 janvier : Il a gelé à moins 4°. Le matin, les navets sont à 0,20 fr/kg, le soir à 0,25 fr. Demain ils vont dîner à Locon, chez son frère. C'est le mois des vœux, on ira aussi à La Croix-Maréchal, à Auchy, à Samoussy, à La Croix-du-Bac, et voir les voisins. On essaiera de n'oublier personne. Ou alors on enverra une petite carte. Vendredi 13 janvier : les Pontavertois, la famille d'une de ses sœurs de l'Aisne, arrivent ce soir. Ils ont un mariage demain au village d'à côté. Vendredi 20 janvier : beau temps. Vendu une vache de 593 kgs à 3 fr/kg. Semaine du 23 janvier : battu haricots à la batteuse chez Méhez. Semé blé rue de la Guennerie et chez Bétrancourt. Préparé terrain et semé blé à l'école et au pavé. Temps très doux pour la saison, terminé de semer blé « Petit Quinquin » le 31.
Vendredi 10 février : semé engrais sur blé et scories sur pâture. Vendredi 17 février : tempête de vent. Semé blé « Rallye » au dériki. Rentré navets pour bétail. Hersé pour colza. Dimanche 19 février : pluie et vent. Réunion des parents d'élèves à Beaucamps. C'est pour les jumeaux qui sont au lycée et dans la même classe depuis cette année. C'est plus pratique pour les conduites. Lundi 20 février : au Cinéma Le Rex : « Le Crépuscule des Aigles », film anglais sur un aviateur allemand en 1918, qui ne recule devant rien pour obtenir la médaille militaire suprême. De temps en temps, le cinéma, voilà une sortie agréable et distrayante. Semaine du 27 février : semé azote sur pâtures, semé engrais 10-10-17 sur céréales d'hiver. Refait le réglage du distributeur. Le prix des pommes de terre est en baisse (0,15 fr/kg). Terminé trier les haricots.
Vendredi 3 mars : temps frais, clôturer la pâture. Quelques jours à consacrer à cela. C'est le mois où les veaux et les bœufs vont retourner dehors. Autant que les clôtures soient vérifiées ou refaites pour ne pas avoir d'histoires. Un travail astreignant mais qu'il ne regrette pas, quand il pense à certains de ses voisins qui lui demandent de l'aide à la belle saison pour « rattraper » les bêtes ! Ce serait pour lui l'humiliation suprême. Semaine du 6 mars : beau temps. Semer sulfate de fer et engrais sur pâtures. Labourer pour orge, finir labourer après navets. Trier 11 tonnes de pommes de terre vendues 0,20 fr/kg à Lambert, négociant en légumes. 2200 fr à recevoir. Quand il voit le temps qu'ils y passent ! Enfin, 20 centimes, ce n'est pas si mal, certaines années il sait qu'en fin de saison ils doivent en jeter, des Bintje, tellement les prix restent bas. Herser pour orge. Semer engrais azotés sur pâture. Samedi 18 mars : beau temps frais. Semé orge. Sorti huit bœufs en pâture. A la radio, c'est la première fois qu'ils entendent parler de pollution, sur les côtes de Bretagne, à cause d'un pétrolier qui s'est échoué, le Torrey-Canyon. Semaine du 20 mars : hersé terre à pommes de terre et semé engrais. Ridé et roulé tous les blés. Vendu 5 tonnes de pommes de terre à Maurice, négociant. 0,30 fr/kg. Il se dit qu'il aurait du attendre, voilà que les prix remontent. Mais, comment savoir ? Lundi 27 mars : avant-midi roulé et hersé pour colza. Pluie et froid après-midi.
Semaine du 1er avril : beau temps du tonnerre. Chaud et sec. Sorti huit bœufs d'un an. Planté pommes de terre après-midi. Terminé le soir à 7 heures 30. Au printemps, c'est qu'on ne chôme pas. En été non plus d'ailleurs, ni à l'automne. Et quand l'hiver arrive, il y a toujours à faire ! Mardi 11 avril : pluie. Pommes de terre enlevées par le négociant à 0,30 fr/kg. Jeudi 13 avril : brouillard et beau temps, terminé de biner le blé. 21 et 22 avril : temps froid, neige et gelée. C'est inquiétant ça ! Vendredi 28 avril : beau temps sec. Cherché betteraves chez Albert. Premières journées printanières.
Mercredi 3 mai : temps frais. Semé carottes. Variétés : Tilques, Touchon, Colmar,Chantenay. Dimanche 7 mai : visite à la Foire Commerciale de Lille. Mercredi 10 mai : très chaud. Biné blés chez Albert. Jeudi 11 mai : très chaud. Recommencé betteraves, les premiers semis de la mi-avril ont gelé. Vendredi 12 mai : pluie d'orage. Vidange de la 4L à 500 kms. Les jours s'égrainent à une telle vitesse. Cela l'impressionne dès qu'il y pense. Mais être bien occupé, bien organisé, être le premier à planter ou à semer, tracer dans ses champs des rangs bien droits, ne pas avoir de mauvaises herbes, il ne saurait pas faire autrement. Alors il continue. Il ne faiblit jamais. Ça lui va. Samedi 13 mai : beau temps. Vendu à 0,33 fr/kg le reste des pommes de terre à Maurice. Et puis il va planter les haricots chez Jacqueline, une voisine et l'épouse de Jules qui est invalide et qui les fait bien rire. La saison se présente bien. Même s'il a eu de la peine au départ de Gamin, son dernier cheval, il ne regrette pas le tracteur orange Renault D22 qui l'a remplacé et tout le matériel qui va avec. Il faut bien être moderne... dans la limite de ses moyens, rajoute Claire qui surveille les comptes de près. Chaque année à cette époque, il ne peut s'empêcher de penser à cette fin du mois de mai 1935, il venait d'avoir 22 ans et, son père mort sept ans auparavant, il était comme le chef d'une famille nombreuse. Quelles responsabilités ! Comme c'était difficile ! Cette année-là, pendant plusieurs jours, il avait encore neigé et gelé. Il lui avait fallu retourner les champs des pommes de terre ramollies et dont les premières fanes avaient roussi, ainsi que les petits pois que les saisonniers ne viendraient pas cueillir. Rien à récupérer. Bon, 1935, ce fut aussi en septembre l'inauguration du Mémorial de la Chartreuse de la Boutillerie. Il avait hérité du rôle principal dans la procession, celui de Jean Le Vasseur, le fondateur de l'Abbaye. Pas peu fier. La belle affaire ! Samedi 20 mai : une semaine de beau temps bien sec, après la tempête d'orage de dimanche dernier. Heureusement pas trop de dégâts. Bien avancé à planter et rouler les haricots. Toujours de nouveaux produits pour les traitements comme l'Hectachlore contre l'anthracnose. Dates de traitements : à deux feuilles, au début floraison, en pleine floraison, à la formation des gousses, aux gousses pleines et une semaine avant maturité. Araignée rouge : Parathion, etc... Il faut s'y retrouver dans tous ces produits chimiques ! Lundi 22 mai : pluie, biné les pommes de terre. Vendu 3 bœufs blancs à 1,50 fr/kg et 2 bœufs culards à 1.000 fr. Mardi 23 mai : beau temps, hersé et semé engrais 14-14-14 sur pommes de terre. Samedi 27 mai : Aujourd'hui c'est jour de fête, le mariage de leur fille, la première à convoler. Avec son mari, celle-ci fera le métier de ses parents, qui ne l'y ont pas beaucoup encouragée. Elle fera le métier de tous ses aïeux. Pourquoi pas ?...
Dimanche 11 juin : On entend dire qu'une guerre a été gagnée par Israël en six jours. Mais quand verra-t-on la paix dans ces régions, se disent-ils en regardant les images à la télévision qu'ils viennent d'acheter ? Ils aimaient écouter le poste de radio, et la télévision leur a longtemps semblé une acquisition très chère. Il paraît qu'il y aura la couleur sur les deux chaînes à la fin de l'année. En attendant, ce qu'ils aiment, c'est « Les dossiers de l'écran », « Cinq colonnes à la une », les émissions animalières, « Au théâtre ce soir », et « Intervilles » pour rire un peu avec Léon Zitrone et Guy Lux, émission qu'ils allaient voir auparavant chez Lucienne et Léon, leurs chers voisins.
Mardi 18 juillet : c'est leur départ pour une sorte de tour de France d'une dizaine de jours. Le premier voyage qui l'éloigne aussi longtemps de son village depuis sa mobilisation en 1940. Il a noté le kilométrage au départ de la voiture : 2952. Le premier soir, ils sont à Moulins dans l'Allier. Jour 2 : Riom, belle ville, ensuite Clermont-Ferrand, des passages souterrains dans le Massif Central, ils font quelques arrêts pour apprécier, ils passent le Mont Dore et La Bourboule. Ils trouvent tout cela très joli, ils y savourent le bon air qu'ils respirent. Jour 3 : départ de Caussade, à neuf heures . Ils traversent Moissac. Ils arrivent à Lourdes à seize heures. C'est le but de leur voyage. Ils y étaient déjà allés en 1946, avec le train spécial du pèlerinage organisé par le diocèse d'Arras, comme une sorte de voyage de noces trente mois après leur mariage qui avait eu lieu en pleine occupation allemande. Vingt et un ans plus tard, la magie va encore opérer. Le soir, procession aux flambeaux. Beaucoup de monde. C'est très émouvant. Jour 4 : Lever à sept heures. Puis départ pour la grotte et la messe. Jour 5 : C'est dimanche. La messe à la basilique souterraine est concélébrée par quatre-vingt prêtres, monseigneur l'évêque est là. Ils sont impressionnés mais doivent rester tout le temps debout. Ensuite ils partent déjeuner chez un couple d'amis qu'ils ont connu dans le Nord grâce à leur fils aîné. Petit tour près de l'eau. Ils sont très bien reçus et sont heureux. Retour à Lourdes pour sept heures du soir et pour la procession aux flambeaux à vingt et une heures. Jour 6 : Encore la messe. Puis ils achètent des cadeaux. Et c'est le départ pour Castillonnès en passant par Auch. Ils visitent la Cathédrale qu'ils trouvent remarquable. Par Agen, ils arrivent à Castillonnès. Visite. Dîner à vingt heures. Ils sont bien servis, ont un très bon lit. Jour 7 : Départ de Castillonnès à huit heures, pour Bergerac, le pays de la vigne. Ce sont les champs de fleurs qui les impressionnent. Périgueux, Angoulême, Poitiers. Les routes sont bonnes, ils roulent à 100-110. Après avoir déjeuné près des bois, ils repartent pour Angers. Poitiers fut difficile à traverser, pour Angers, cela se passe bien. Enfin ils arrivent à Château-Gontier. Michel veut montrer à Claire cette petite ville où il vient souvent chercher du bétail. Ils trouvent un hôtel-restaurant. Ils mangent bien. Ils dorment bien. Jour 8 : Il se rend au garage Renault du bourg pour la révision de la voiture, car elle a déjà plus de 5000 kms. Jour 9 : Jeudi 27 juillet, C'est le départ à neuf heures trente pour ce dernier jour des vacances. Pas d'autre commentaire, sinon la précision que pour le voyage, il a mis 170 litres d'essence à environ 1 franc le litre. Il ne le savent pas encore, mais c'est bientôt la fin de l'époque du pétrole pas cher et des Trente Glorieuses. Au retour, déjà la moisson se profile. Et pour la saison à venir, l'une après l'autre, toutes les récoltes, le fruit du travail effectué depuis dix mois, et l'argent qui va rentrer de nouveau. Il n'écrit plus rien pendant trois mois.
Mardi 10 octobre : il a pensé à souhaiter un bon anniversaire à Claire. C'est vrai qu'il n'est pas expansif là-dessus, c'est de justesse qu'il y a pensé. Il n'a jamais retenu les anniversaires des enfants. Il s'en vanterait presque. C'est comme ça ! Semaine du 16 novembre : c'est reparti pour les semis de blé d'hiver qu'il récoltera en août prochain. 310 kgs de Champlain au champ du hangar. 580 kgs rue de la Guennerie. Semoir réglé à 5,5. Il est très rigoureux sur les assolements, il se fait des fiches annuelles sur les différents champs répartis jusqu'à deux kilomètres autour de la ferme. Lundi 27 novembre : le temps est pluvieux. Il a fini de labourer. Reçu son dû pour un bœuf de 657 kgs à 4 f/kg. 2628 fr. Payé les fermages à Steenwerck. Le soir, réunion au Bureau d'Aide Sociale à la Mairie. En 1950, quand le Maire lui a demandé d'être membre du Bureau de Bienfaisance, en remplacement d'Hector, il a accepté. Il a du bon sens, sait donner son avis. Il est discret. Ces quelques réunions par an se passent bien, il se sent utile.
Samedi 2 décembre : pas de Saint-Éloi hier. La fête traditionnelle des agriculteurs n'a pas été organisée. Les jeunes agriculteurs sont dynamiques. L'été, ils font des fêtes de la Terre entre eux. Mais les vieux se fatiguent. Qu'y faire ? Lui est entre les deux, et il n'a pas l'allant des grands organisateurs. De plus, ils sont de moins en moins nombreux dans sa génération. Dimanche 3 décembre : avec Herbaut, le boucher de la rue du Bois, il retourne à Château-Gontier. Ils ont hésité un peu à passer par Paris, car la nouvelle autoroute Paris-Lille vient d'être inaugurée deux jours avant. Mais elle est payante, et puis, traverser Paris, ça ne les emballe pas. Alors les voilà partis vers Rouen, comme d'habitude. Un peu de brouillard, puis du beau temps frais, et du soleil. C'est une ou deux fois par an qu'ils vont choisir des veaux, charolais ou autres, juste sevrés et à engraisser, dans la Mayenne et le Maine-et-Loire, pour en faire des culards. Avec les culards, la viande est moins grasse, plus tendre, on a plus de muscles. Bonne qualité gustative, comme dit le boucher. Ils partent quelques jours, ils essaient de faire affaire au plus vite. Ils descendent à l'hôtel des Anglais, place de la gare. Pour 23 francs par jour, ils ont la demi-pension. Ils sont tranquilles avec ça et ont tout le temps pour aller prospecter dans les environs, du côté de Sablé, de Segré ou au marché aux bestiaux de Candé. Herbaut connaît tout ça par cœur. Michel n'a qu'à se laisser conduire. Le camion à bestiaux est inconfortable, mais son camarade de voyage est un gai luron, avec son éternel sarrau noir et son grand bâton taillé dans une bonne branche. Cette escapade leur fait le plus grand bien. Ça les change du train-train habituel et des soucis domestiques. Lundi 11 décembre : elle tombe en quantité la première neige et il gèle à moins 11°. Il a reçu 2800 fr. pour la vente d'un bœuf rouge, 700 kgs à 4 fr. Ça fait du bien à la comptabilité. Malgré le temps qu'ils y consacrent, c'est rentable pour l'instant.
En tournant tranquillement les pages de l'agenda, il a balayé l'année sans mélancolie. Ce n'est pas dans son caractère. Il ne montre pas. En ce mercredi 20 décembre, il est satisfait. Ils sont à jour dans leurs comptes, ils n'ont pas de dettes. Ils n'achètent que quand ils ont l'argent. Tous les deux, ils ont été appris comme ça. C'est une année qui finit bien. Lundi prochain, c'est Noël. Il paraît que pour la première fois la messe sera dite en français, c'est autorisé maintenant, après le Concile Vatican II ! Leur fils aîné sera là. Il a déjà un emploi fixe dans le monde agricole et ça lui plaît. Le deuxième fait médecine. Il viendra avec sa fiancée qui est infirmière. La troisième, leur fille, mariée au printemps, attend un enfant pour février ou mars. Quoi ? Il sera grand-père pour la première fois ? Ça lui fait drôle de basculer du côté des aïeux lui aussi. Sa sœur de l'Aisne l'est déjà, elle, grand-mère. Quatre fois. Mais lui s'est marié tard, à trente ans. Les mois, les années défilent sans qu'on s'en rende bien compte. On fait de son mieux, ce n'est pas toujours facile. Le travail ça va. Les enfants, maintenant, c'est plus compliqué. Les jumeaux, qu'est-ce que ça va donner ? Des hippies, comme on en voit à la télévision ? Avec ces musiques de sauvages qu'on entend parfois à travers toute la ferme ? Et la petite dernière, qu'ils ont eu tard et n'a que neuf ans ? Claire lui répète de temps en temps : « L'important c'est qu'ils trouvent leur voie et qu'ils soient heureux. » Sans doute qu'elle a raison. Reposant son agenda sur l'appui de fenêtre et prenant distraitement sa blague à tabac et sa pipe dont il se met à nettoyer avec attention le culot, il songe un peu plus loin. Dans une dizaine d'années, il cédera ses vingt hectares aux agriculteurs voisins, Peulemeule, Cuvelier, Lourme peut-être, il verra. De la terre, il en gardera un peu derrière la ferme, pas question de rester à rien, il ne saurait pas. Et puis ils repartiront en voyage. Mais lui est un peu casanier, aussi. Allons, ne réfléchissons pas trop loin, se dit-il. Une année à la fois ! Comme pour les cultures ! En tous cas, pas question de penser jusqu'à l'an 2000. Le 21ème siècle, ça l'étonnerait bien, s'il y arrivait...
récit publié en décembre 2012