1940 L'exode (Vécu et écrit par Simon Défossez)
Si la mémoire s'affaiblit en vieillissant, les événements d'antan restent intacts.
Fin août 1939 : déclaration de la guerre contre l'Allemagne, Gérard Cousin (beau-frère) devant être mobilisé, maman décida de m'envoyer à Pontavert (village de l'Aisne) pour tenir compagnie à Marie (sœur) qui avait deux enfants : Bernard, Francis et en attendait un troisième. Pour avoir moins de surmenage, Bernard (le plus sage) avait été envoyé à Fleurbaix. Pour moi, c'étaient des vacances car nous raffolions aller à Pontavert ; Gérard était si gentil et « gamin » avec ses beaux-frères et belles-sœurs ! Et puis il y eut l'initiation à la chasse au furet et surtout au braconnage avec le fameux Père Cauvels. Que de parties ! Ce fut cet hiver-là (terrible : gel et neige jusqu'à mars) que Fernand Défossez, un cousin du Doulieu (Nord) mobilisé et cantonné à Concevreux vint aider à la ferme.
10 mai 1940 : Attaque des Allemands par la Belgique.
16 mai : Avec l'avancée de l'armée allemande, le maire de Pontavert, M.Thiébault, voisin et surtout ami de la famille Cousin, décida de faire évacuer le village. Ce fameux 16 mai restera un des plus tristes jours de ma vie... A cinq heures, je fus réveillé par un bruit assourdissant. Une escadrille d'avions allemands, rasant les toits, bombarda la D.C.A. qui se trouvait aux « Chars d'Assaut ». Donc, avec la décision de M.Thiébault, je préparai mon évacuation. Il était convenu que nous partirions en convois, de six chariots et charrettes, environ soixante personnes de Pontavert avec tous moyens de locomotion. Grégoire, le charretier de la maison Cousin, une tête de cochon, qui, depuis le départ de Gérard aux armées, se prenait pour le patron, vint le matin chercher la charrette et deux chevaux pour charger ses affaires et partir avec sa famille. Moi, je commençais le chargement du chariot (matelas, lit, machine à coudre, fusil de chasse...etc) et de l'avoine pour les quatre chevaux que j'allais prendre. Cela fait, Marie prit la voiture (Mathis) bourrée de linge, et partit rejoindre ses beaux-parents à Monampteuil pour faire la route ensemble. Eux prendraient leur Matfort. Marie était une conductrice, sans permis sans doute, que le bon Dieu avait fait en trop ! Il était convenu que le père Cauvels, quand il partirait, me le ferait savoir pour que je me joigne à lui. Car avant de partir, Marie m'avait confié à lui. J'attendais donc dans l'écurie les chevaux garnis, prêts à être attelés et regardant dans le ciel, les combats aériens ; et j'attendais toujours... Vers midi, n'y tenant plus, je courus jusque chez lui. Toute la famille, à part les centaines de réfugiés qui avaient envahi la cour, était déjà partie. La rumeur du minage du pont sur l'Aisne avait semé la panique et fait fuir tout le monde sans qu'on ait eu le temps de me prévenir. Quelques minutes plus tard, je me retrouvai seul avec les quatre chevaux de l'autre côté de la rivière dans une marée humaine de réfugiés, ne connaissant personne. Je crois que j'ai pleuré. J'entrepris donc de rattraper le convoi de Pontavert en passant par le pont suivant, à Braine, environ à vingt kilomètres de Pontavert. Et je me mis à fouetter les chevaux pour les faire courir et passer en deuxième position. D'où les engueulades quand je rencontrais les convois militaires qui venaient en sens inverse. Après une course folle de toute l'après-midi me demandant ce que j'allais devenir seul, si je ne les retrouvais pas, j'arrivais à franchir le pont à Braine avant qu'il ne saute ; de sorte que je me retrouvais maintenant du même côté que les « Pontavert » et, continuant ma route, quelle ne fut pas ma surprise de voir en bas d'une forte côte, un habitant de Pontavert ; Léon Lépolard, avec une charrette et un cheval qui refusait de monter la côte parce qu'il était trop chargé. Il m'informa que tout le convoi était en haut de la côte et qu'il attendait qu'on lui envoie un cheval. Comme j'en avais quatre, j'en dédoublais un de tête et lui prêtai volontiers durant toute l'évacuation (aller, retour). Montée la côte, ce furent les retrouvailles et cette fois, des larmes de joie. Notre itinéraire était préparé par M.Thiébault qui, à vélo, faisait le chien de garde. Nous fîmes encore quelques kilomètres et passâmes notre première nuit à « l'hôtel trois étoiles » : le chariot.
Le lendemain, nous reprîmes la route de Fère-en-Tardenois. J'étais en tête du convoi. Vers midi, les chevaux avaient soif et M.Cauvels décida d'entrer dans une cour de ferme pour les faire boire. Le fermier vint à notre rencontre furieux en disant : « Pas de réfugiés chez moi, sortez ! » Père Cauvels vit rouge. Il attrapa le fermier par le revers de la chemise et lui répondit : « Comment, vous nous refusez de l'eau ! Avant de partir de chez moi, j'avais deux cents réfugiés dans ma cour et demain, ce sera à votre tour de partir ! » Et nous avons tous bu et les chevaux avec. Puis nous reprîmes la route direction Coincy. C'est là que nous avons subi le seul bombardement aérien de notre voyage. Nous étions près d'une gare. Cauvels et moi regardions les avions évoluer, plaqués contre le remblai de la ligne de chemin de fer et voyions distinctement les bombes se détacher des avions. Et Cauvels, toujours le mot pour rire, même dans les cas dramatiques, de dire : « Regarde Simon, ils pondent ». Je dois vous dire que dans le convoi, il y avait avec nous un dénommé Baurredaire (je ne suis pas sûr de l'orthographe). C'était un cafetier qui habitait près de chez madame Sully. Il avait une voiture « coupée » qui, chemin faisant, manqua de carburant. Il me demanda si je pouvais le remorquer derrière le chariot. J'acceptais, parce que j'avais vu qu'il avait un tonneau d'apéritif. Tous les jours, il nous y faisait goûter. Quelle erreur d'avoir accepté ! Car remorquer une voiture derrière un chariot avec un câble sur un terrain accidenté, ce n'étaient que secousses et tamponnements. Au bout de quelques jours, manquant une deuxième fois de carburant (tonneau vidé) je le larguai et il abandonna sa voiture sur la route comme tout le monde.
Cauvels avait un chariot avec sa nombreuse famille. Mais souvent Mme Cauvels et sa dernière étaient avec moi pour me tenir compagnie, de même que Mme Thiébault. Il y avait aussi un tombereau avec deux vaches attachées derrière, et qui nous procurèrent du lait pendant quelques jours. Avec ce lait, Mme Cauvels nous faisait à manger, un genre de papin (lait et farine) que je n'aimais pas, mais il fallait se nourrir. Dans le tombereau, il y avait le père de M.Cauvels qui était très vieux. Il n'alla pas loin, il mourut quelques jours plus tard. Les vaches furent vendues pour presque rien car elles ne donnaient plus de lait et nous continuâmes notre route. Un soir que nous campions dans une grange à l'écart de toute autre habitation, je prenais l'air avant d'aller me coucher quand je fus pris à partie par deux femmes de Pontavert : Mmes Yvonne Lépolard et Thiéfin, m'accusant d'être un espion au service de l'Allemagne. Car j'étais pour elles un étranger à Pontavert. Il faut dire qu'à ce moment-là, on voyait dans les réfugiés des espions partout, surtout les belges avec leurs couvertures rouges enroulées autour de leur sac à dos, soi-disant leur signe de ralliement. J'ai appris, beaucoup plus tard, après la guerre, que ces couvertures étaient typiques à une certaine région de la Belgique et n'avaient rien à voir avec l'espionnage. En fait, ces deux femmes qui avaient leur mari à la guerre étaient fort dépressives, et furent remises à la raison par M.Thiébault et l'incident fut clos. Un jour nous fûmes détournés par l'armée française et le soir-même, nous étions revenus à notre point de départ. Une journée pour rien ! Gérard ne pensait pas, avant de partir à l'armée, que j'allais faire plus de mille kilomètres avec son chariot sans freins. C'est dans une côte sérieuse que j'ai failli avoir un accident. C'était avant Provins, en Seine-et-Marne. Avec les kilomètres parcourus, les fers des chevaux étaient complètement usés et les pieds des chevaux en sang. De sorte que pour monter une forte côte, je mettais un sac à leurs pattes qui, bien entendu, était usé avant le haut de la côte. Mais pour descendre cette côte sans freins c'était une autre affaire ! J'attendais donc que le convoi soit arrivé en bas pour démarrer à mon tour. Avec le poids du chariot, les chevaux n'arrivaient pas à le retenir. Et c'était là que je devais intervenir en fouettant le cheval devant la flèche pour que cette-ci ne le frappe pas dans les pattes et ne le dépasse pas. D'où le drame, car j'arrivais en bas au grand galop. Après plusieurs scènes de cirque comme celles-ci, M.Cauvels prit la décision de faire halte et de remplacer les patins ; peut-être parce que sa femme qui était dans mon chariot hurlait de peur à chaque descente. Puis nous arrivâmes à Provins où nous eûmes la surprise du voyage : l'armée française ferrait les chevaux des réfugiés pour rien. Heureusement car pour moi, le plus grand supplice, c'était tenir les pattes (mes pauvres reins !). Et le voyage continua toujours vers la Mayenne. Avant de partir de Pontavert, Marie m'avait donné 2000 francs pour me nourrir. Mais comme les magasins étaient pillés et que j'étais nourri par M.Cauvels, je dépensais mon argent pour les chevaux (avoine et ferrures) : Un jour que l'on longeait un beau champ de luzerne en tas, je ne pus tenir. Je voulus donner un petit extra à mes chevaux. J'avais déjà une javelle dans chaque bras quand je vis un méchant fermier me courir après avec une fourche. Je laissai tomber et pris les jambes à mon cou. Les chevaux durent se contenter des herbes de la route. Il ne faut pas croire que tout le monde était hostile. Je me souviens que nous avons été accueillis dans le parc d'un château à Ville-Saint-Jacques. La Comtesse nous a nourris à 60. Nous étions tellement bien que nous sommes restés deux nuits et un jour. Elle avait une belle et gentille fille de mon âge qui passait sa journée avec nous. Je crois que j'avais fait une touche et je lui avais promis d'arrêter en revenant. Mais le sort en a décidé autrement. Je ne crois pas avoir dit que le voyage était très pénible. Après un hiver long et terrible pour les soldats qui logeaient dans les greniers, gel et neige jusqu'en mars, nous avons eu un été torride qui commença début mai. De sorte que marchant sur les routes goudronnées, le goudron collait à nos pieds à cause du soleil et de la chaleur. Nous avions le visage tout brûlé et notre peau partait par plaques. Nous n'étions pas beaux à voir. Combien de fois, étant assis sur le cheval, je m'endormais et glissais à terre. Et le voyage continua. Nous arrivâmes à Le Mans et fîmes une halte. Je demandai à Cauvels de venir avec moi dans un magasin pour m'acheter le nécessaire de rasage (rasoir, savon, blaireau), car c'était la première fois. C'est un moment qui marque dans la vie. La plus grande joie de mon exode, je l'ai eue ici à Laval. Monsieur Thiébault qui faisait toujours le chien de berger avec sa bicyclette, m'informa que Marie était à la maternité et avait accouché de Marc qui fut plus tard mon filleul. J'y courus donc accompagné du père Cauvels. Mais nous ne pûmes entrer. Ce n'était pas l'heure ou c'était trop tôt. Marie, qui avait appris par une infirmière que quelqu'un avait demandé à la voir, se leva et personne n'aurait pu la retenir. Elle vint nous voir dans la cour malgré les protestations du personnel, car à l'époque, on ne se levait que neuf jours après l'accouchement. Ce fut de joyeuses retrouvailles. Depuis le temps que je n'avais plus vu personne de la famille !... Après Laval nous n'étions qu'à 19 kms de Montjean, notre point d'hébergement. Nous fûmes logés dans une grande pièce d'une ferme mise à notre disposition pour la nuit. Nous étions une vingtaine. La famille Cauvels en occupait déjà plus de la moitié. Le jour on allait quelquefois au champ repiquer des betteraves, parce que c'était la mode du pays ; ou bien on faisait du cheval avec Gentil, le plus jeune des chevaux, et il courait vite. Enfin bref, c'était la belle vie ! Cela dura huit jours. Après sa sortie de la maternité, Marie voulut m'avoir avec elle. Elle habitait une petite maison à Ardange avec ses beaux-parents, ainsi que Paul et Madeleine. Cela faisait sept personnes avec le petit Marc. Cela ne m'enchantait guère. Mais je n'étais pas majeur et ne pouvais qu'obtempérer. Je repris donc la route. 70 kilomètres nous séparaient. Mais au lieu de s'éloigner des allemands, on s'en rapprochait. Cette fois, j'avais les six chevaux, trois devant le chariot et les trois autres attachés derrière. Je mis deux jours pour faire la route. Et le voyage fut triste. Mon séjour à Ardange dura huit jours. Nous avons mis les chevaux dans une pâture de 50 hectares avec un bois au milieu qui appartenait au maire de la commune, et, en échange, Paul et moi, avec lequel je m'entendais très bien, allions au foin avec des outils préhistoriques. Tonton Paul était très content d'aller au foin, car le maire avait une très jolie fille de son âge. Je crois que si nous étions restés là plus longtemps, il ne serait sans doute pas resté célibataire... À la fin de la semaine, j'eus le cafard, et demandai à Marie pour aller passer le week-end avec les Cauvels. J'empruntai un vélo au maire et partis à Montjean. Au lieu de deux jours avec le chevaux, je ne mis que deux heures pour faire la route tellement j'étais heureux ! Et lundi matin, je repris la route pour Ardange. Quelle surprise à mon arrivée : tout le monde en grand branle-bas, les voitures bourrées de linge, les matelas attachés sur les toits. On m'attendait. Même pas de bonjour, Marie me dit : « Vite Simon, les allemands arrivent, il faut partir, tu vas prendre la Mathis (je n'avais jamais conduit de ma vie) et Paul la Madford ». Marie ne voulait plus conduire. Elle avait eu des difficultés à monter la côte de Chartres. Elle n'avait pas su rétrograder et avait reculé, les freins étant déficients. Pour une fois je fis la loi, et personne ne l'a regretté plus tard. Je répondis donc à ma grande sœur que si j'étais arrivé ici avec les six chevaux, ce n'était pas pour les abandonner et que je comptais retourner à Pontavert avec. Ils abandonnèrent la Mathis. Mais il fallait rattraper les chevaux dans une pâture de 50 hectares avec Paul. Il nous fallut l'avant-midi. Ils avaient tous perdu leurs fers. Après les avoir attelés, nous fîmes nos adieux « touchants » sans savoir quand nous nous reverrions. Je passai par la forge pour ferrer les chevaux, mais le forgeron avait fui. Comme j'avais un cheval qui boitait trop pour faire la route, je le remis en pâture et partis pour rejoindre le convoi de Pontavert. Je fis 9 kilomètres. Le soir approchait quand soudain j'entendis de grands bruits, et, me retournant, je vis, oh stupeur ! l'armée allemande qui, par grands gestes, me faisait signe de dégager la route. Pris de panique, je serrai tellement à droite que je versai dans un fossé, heureusement peu profond. Quelle tête je devais avoir ! Et ce fut un défilé de l'armée allemande des heures durant. Il faisait nuit quand je réussit à faire traverser un à un les chevaux pour les mettre en pâture. Puis je montai dans mon chariot et, plus que fatigué avec les émotions de la journée, je m'endormis au bruit des camions et des tanks. Le matin, je fus tiré de mon sommeil par une cavalcade sur la route. C'étaient mes chevaux qui s'étaient sauvés. Ma journée commençait bien ! Ma petite tête avait travaillé la nuit, me disant que je devais trouver une ferme pour héberger mes chevaux et retourner à Ardange chercher Bijou que je ferai ferrer, puis attellerai à la voiture en conduisant de l'intérieur ; ensuite je l'attacherai derrière le chariot. C'était beaucoup imaginer... Je repris donc la route avec le vélo du maire que je n'avais pu rendre puisqu'il était parti quand je suis rentré de Montjean. J'arrivai à la maison qui était déjà occupée par des réfugiés. De la voiture il ne restait que la carcasse ! Les pneus avaient disparu et les banquettes servaient de sièges. Une demi-journée d'abandon et adieu bonne vieille Mathis !
Je repris Bijou, le fis ferrer au forgeron qui, rattrapé par les allemands, n'avait pas été bien loin lui non plus. J'étais heureux de retrouver mes autres chevaux parce que le fermier m'avait dit que les allemands les avaient fait trotter l'un après l'autre mais n'avaient pas pu les prendre parce qu'ils n'étaient pas ferrés. Heureusement que le forgeron était parti à mon premier passage ! Je remerciais le fermier pour l'hébergement et repris la route de Montjean, avec les six chevaux maintenant pour rejoindre Cauvels, espérant qu'il ne soit pas déjà retourné. Les gens que je rencontrai me faisaient savoir que ce n'était plus la peine de continuer, « les allemands sont passée ! » Comme si je ne le savais pas ! Deux fois aller et retour pour rien, cela fait 140 kilomètres de plus que les autres. De retour à Montjean, je retrouvai toute l'équipe avec joie. Nous avons encore attendu huit jours pour former un convoi, en accord avec la Kommandantur et le maire. Il ne fallait pas gêner la circulation des troupes allemandes qui ne cessaient d'arriver. Et le jour J pour le retour arriva. Nous n'avons jamais été aussi vite. On aurait dit que les chevaux sentaient l'avoine.
Nous étions escortés par trois allemands en Traction qui nous assignaient notre lieu d'arrivée tous les soirs, et nous trouvaient le gîte et le couvert. Nous étions heureux. Un petit incident tout de même, qui aurait pu avoir des conséquences graves. J'étais en tête de convoi avec deux chevaux à la flèche et un devant, ayant prêté les autres comme pour l'aller, cheminant tranquillement derrière mes chevaux. Je ne vis pas le cheval mort sur le côté de la route. Le cheval de tête, arrivant à sa hauteur, eut peur en le voyant et se déporta brusquement sur sa gauche en travers de la route, au moment précis où nous doublait un camion allemand plein de soldats. Le conducteur donna un coup de volant et alla au fossé. Ce que j'entendis, je ne pourrais pas le répéter. Mais ce n'était pas des mots doux, et Mme Thiebaut qui à ce moment-là voyageait avec moi m'a dit plus tard que j'étais décomposé tellement j'ai eu peur. J'ai cru même un moment qu'ils allaient me fusiller. Heureusement qu'il n'y a pas eu de morts ! Et le voyage continua. Tout se passa bien, à part un orage d'une extrême violence à Lagny, que nous souhaitions tous tellement il faisait chaud, et qui nous lava, car nous n'avions pas pris de bain depuis deux mois. Les derniers kilomètres nous les avons fait en courant et pleurant de joie, après une absence de deux mois et deux jours. Mais quelle déception ! La maison vidée de tous ses meubles, les caves avec vingt centimètres de paille. Il ne restait au rez-de-chaussée que la cuisinière toute rouillée. J'ai retrouvé le buffet et les belles chaises de salon « orgueil de Marie » au cimetière militaire de Beaurepaire.
Dans la cour, après deux mois, l'herbe et les orties avaient tout envahi. Le bétail avait disparu : plus une vache, ni veau, ni cochons. Plus tard, je retrouvai pourtant trois poulets qui, à la moindre présence se cachaient dans les orties et que j'ai du attraper au piège pour manger. Dans la remise à chariots, de l'autre côté de la route, il y avait un chariot plein de sacs de blé éventrés qui n'avaient pas été livrés avant l'exode, et aussi un cheval mort tout gonflé, sans doute à cause du blé qu'il avait mangé. Sous l'écurie, il y avait un dépôt de gros obus pesant au moins 50 kgs. Je les portai en bordure de route, malgré l'interdiction des allemands qui, pour moi, tardaient trop pour les débarrasser. Que voulez-vous ? Marie me disait toujours que je n'avais pas l'âge de raison et je crois que je ne l'ai jamais eu. La moisson était plus que mûre, et plus un sou pour payer les ouvriers et la bouffe ! Heureusement que Mr Thiébaut était là ! Il me fit, sous son couvert, un emprunt, car je n'étais pas majeur. Il me fit avoir plusieurs prisonniers français qui logeaient dans la salle des fêtes en attendant d'être envoyés en Allemagne et auxquels, la moisson terminée, je donnai des vêtements civils pour retourner chez eux. Que Gérard me pardonne d'avoir donné ses habits... Il y avait à la ferme deux ouvriers agricoles, Grégoire, « la tête de cochon » et Georges Cavel qui était de mon âge. Je me souviens au fond de Craonne, qu'il y avait un dépôt de munitions abandonnées par les anglais dans un champ appartenant à M.Cauvels entre deux bois. Des centaines de tonnes étaient là et nous n'avions rien trouvé de mieux, Georges et moi, que de récupérer de la poudre, de la mettre dans une grande caisse et d'y allumer une petite mèche. Nous l'avons fermé précipitamment et pris les jambes à notre cou. Alors l'effet était fantastique : la caisse s'élevait dans les airs crachant des flammes par tous les interstices. Mais, plusieurs fois répété, ce qui devait arriver arriva : le feu prit dans les herbes du bois. Nous avons essayé de l'éteindre avec des branches, mais plus nous tapions, plus le feu prenait vigueur. Alors nous avons 'mis les bouts' avec la consigne : 'motus et bouche cousue'. Le secret fut bien gardé et le feu s'éteignit plus tard faute de combustible. Nous n'avons plus recommencé. Rentré à Pontavert avec 13 kgs de moins, il fallut s'organiser pour le ravitaillement en viande. Il y avait dans les bois beaucoup de gibier et des lignes téléphoniques qui avaient servi à l'armée. Avec le fil de cuivre, c'était idéal pour faire des collets. Avec mon professeur Cauvels, nous en fabriquâmes mille que nous tendîmes chacun dans son secteur. Le matin, je faisais ma tournée et il m'arrivait rarement d'être bredouille. Si c'était le cas, je passais par celle de Cauvels et me servais. Il m'est arrivé une fois de prendre un faisan dans un de ses collets, mais je fus pris de remords et l'invitai à dîner. Bien sûr je ne lui dis pas ! On s'entendait comme deux larrons en foire. On allait fureter au fond des sapes de la dernière guerre. Là il y avait plein de terriers. Comme je n'étais pas gros, il m'envoyait au fond, la tête la première, pour mettre le furet, me tenant par les pieds. Je devais attendre qu'il me retire. J'étouffais, le sang plein la tête et ressortais à moitié mort. En une après-midi, nous avons pris 25 lapins. Une fois, nous nous sommes perdus du côté de la Maison Blanche. Il faisait très noir. Je suivais Cauvels de près, quand il disparut dans un trou d'obus rempli d'eau. Le pauvre, il n'était pas beau à voir ! Nous sommes finalement sortis sur la route de Beaurieux, face à Chaudarte. Nous sommes rentrés à 22 heures en plein hiver. Un jour que je relevais mes collets aux « Hautes Vignes », je fus pris dans une battue de sangliers organisée par les allemands. Plus je courais, plus je faisais craquer les branches mortes, et plus les allemands me couraient après. J'arrivai enfin sur la route de Craonelle, face à d'autres soldats allemands qui attendaient fusil en main. En me voyant, ils restèrent bouche bée. Ils s'attendaient à autre chose. Alors, prenant un air indifférent, je passai devant eux, ma musette remplie de lapins sur le dos, tout en sifflotant. Je pourrais aussi vous raconter qu'une fois, avec Cauvels, nous avons creusé une tranchée que nous avons recouverte de branches et de paille, autour d'une meule de blé très fréquentée par les sangliers. Au cour de la nuit, les allemands qui faisaient des manœuvres, tombèrent dedans. Heureusement que nous n'avions pas mis des pieux au fond comme Cauvels le souhaitait ! Je pourrais vous en raconter encore beaucoup, mais tout ceci ne fait plus partie de mon exode. J'avais toujours 5 à 6 lapins de réserve dans les clapiers et des faisans dans le poulailler pour le cas où j'aurais été bredouille, de sorte que nous mangions du lapin tous les jours. C'est pourquoi il ne faut plus m'en servir ! Une petite anecdote avec mon premier faisan que j'avais attrapé vivant. Je le trouvai tellement joli que je pensais le ramener à Fleurbaix. Alors j'ai monté l'escalier pour le mettre dans le grenier au dessus de la maison où je le lâchai. Il s'envola dans la lucarne qui vola en éclats, et disparut dans la nature. Quelle déception ! Heureusement j'en pris beaucoup d'autres dont un revint à Fleurbaix et qui a sa petite histoire : Alors que j'attendais le train à Guignicourt, en prenant mon billet, j'avais posé la boîte contenant mon faisan sur le guichet. Il se débattit et la boîte tomba à la stupéfaction des personnes suivantes.
Quelques semaines après mon retour, j'appris que Gérard était à Roucy. Il y travaillait dans une ferme et ne pouvait revenir chez lui parce que le canal qui servait de ligne de démarcation était gardé par les allemands. Le Nord, le Pas-de-Calais et l'Aisne étaient rattachés à la Belgique. Un jour, je voulus aller le voir. Je pris mon vélo, passai le pont de l'Aisne et tournai à gauche. (Actuellement, ce doit être un champ à Bernard, à l'époque c'était une pâture à Cauvels). Je continuai dans les bois et arrivai à un petit pont (2 m. de large). Enjambant le canal, je le franchis et c'est alors que j'aperçus sur ma droite, à une cinquantaine de mètres, un officier allemand et deux soldats qui se promenaient le long de la berge. Ils m'interpellèrent en courant vers moi et tout en me faisant signe d'arrêter. Mais je n'étais pas décidé et, appuyant sur les pédales de toutes mes forces, je tournai à gauche. Quand ils furent arrivés en haut du pont, j'étais loin. Je passai donc par Cormicy puis Roucy où je racontai mon aventure à Gérard. Pour le retour, j'attendis la tombée du jour et à chaque tournant, je descendais de vélo pour regarder s'il n'y avait personne. J'appris, le soir en arrivant à Pontavert, par M.Thiébaut, que la victime suivante fut M.Huguet qui faisait le même trajet que moi. Mais il était âgé et ne courait pas si vite ! À partir de ce jour, la ligne de démarcation fut la rivière et tous les dimanches nous nous voyions, Gérard et moi, sur le pont, en présence de la sentinelle. Un jour, Gérard lui demanda la permission d'aller jusqu'à sa maison et il lui fut répondu : « Ein Uhr retour ! ». Mais l'heure dura longtemps car il n'y eut pas de retour ! Voilà comment nous nous sommes retrouvés à deux. Marie était toujours en Vendée et ne pouvait revenir. Gérard s'occupait des champs, moi de la cuisine et nous nous entendions très bien. Nous ne manquions pas de viande. Tous les jours, mon travail consistait à aller relever mes collets. Je rentrais vers 10 heures et préparais mon lapin. Pour la vaisselle, pas d'histoire : quand nous avions fini de manger, nous retournions notre assiette et notre verre tous les soirs. J'allais régulièrement à Berry au Bac, pour le ravitaillement. Je me souviens que les oignons coûtaient 6 f/kg car j'étais spécialiste de la soupe à l'oignon. Une fois il y eut un camion qui venait de la côte et qui était bloqué à la ligne de démarcation, à Berry au Bac. C'était du poisson sans ticket et j'en pris un cageot. C'étaient des sardines et nous en avons mangé pendant une semaine. Je les avais mises sur les marches de l'escalier, pour ne pas devoir descendre à la cave, mais les dernières auraient pu descendre toutes seules à cause des asticots. C'était marrant, car sur le grill, ça faisait « pchitt ». Mais Gérard voulait qu'on mange tout. Il en raffolait : « C'est de la viande sans os », disait-il. En octobre 1940, je décidai de revenir à Fleurbaix car je n'avais toujours pas de nouvelles depuis l'évacuation. Avec le vélo de M. le maire d'Ardange, je pris la route à 8 heures avec deux tartines dans ma musette en ayant l'intention de prendre le train à St Quentin. Mais arrivé sur le pont je vis tellement de monde qui attendait le train, que je décidai de continuer ma route jusqu'à Fleurbaix. J'arrivai à 21 heures, mourant de faim. Maman n'en revenait pas de me voir. Je restai quelques jours, puis je repartis mais à midi cette fois, maman ne voulant pas que je fasse la route en une journée. Je couchai à Vendeuil à l'hôtel du 'cerf' sur un matelas à même le sol. A Pontavert, j'étais à peu près le seul garçon, tous les autres étaient soldats ou prisonniers. Alors j'étais roi, toutes les filles me couraient après et nous nous amusions bien. En mars 1941, je ne sais pas pourquoi, il prit à Gérard la fantaisie d'acheter des bœufs pour travailler. Toujours est-il que nous sommes partis à vélo les chercher à Monampteuil. Gérard revint à pied avec les bœufs par le Chemin des Dames et moi avec les deux vélos. Bien sûr je rentrai le premier. Mais à dix heures du soir, ne voyant toujours rien venir, inquiet, j'allai à sa rencontre. C'est en bas de la côte de Craonelle que j'aperçus le convoi qui arrivait à l'allure d'escargot, fourbus tous les cinq. Il était minuit lorsque nos arrivâmes à la maison. Ça promettait ! Et pourtant un jour que je labourais aux Blanches Terres, ils se sont emballés. Incroyable ! Quand le courrier fut rétabli, nous reçûmes une lettre du maire d'Ardange qui réclamait son vélo. J'aurais pu lui répondre que je l'avais remis chez lui en revenant de Montjean et qu'il avait été volé. Mais ma conscience me l'aurait reproché, et je le lui expédiais par le train. Je le regrettai beaucoup car c'était le seul moyen de locomotion que j'avais. Et la vie continuait. Pour moi c'était la belle vie, mais pour Gérard, ce n'était certainement pas la même chose. Il manquait toujours 'quelqu'un' et il ne connaissait même pas Marc qui devait avoir à peu près un an. Je ne pourrais pas dire la date à laquelle Marie rentra de Vendée ; Avril ou Mai peut-être, à elle de corriger, mais quelque temps après, pendant que j'étais encore là, ils allèrent à Fleurbaix, voir maman et reprendre Bernard. Ils revinrent avec des nouvelles alarmantes : maman était très malade et quelque temps plus tard je retournai à la maison avec promesse de donner des nouvelles. Mais je ne pus, quelques semaines plus tard, qu'envoyer une lettre express, annonçant son décès, le télégramme n'étant pas encore rétabli.
P.S. Je sais que j'ai fait beaucoup de fautes. Mais c'est Bernard qui a voulu que je raconte. Alors si ça ne plaît pas, mettez le tout au feu ! C'est déjà une prouesse que j'ai réalisé là.


récit publié en mars 2013
Vécu par Simon Défossez à l'âge de 18 ans, du 16 mai au 18 juillet 1940, raconté et écrit par lui-même, à la demande de ses neveux Cousin, en particulier Bernard, 54 ans plus tard.