1800 Les Mariés de l'An IX (Famille Défossez)
Le premier décembre 1800, dix frimaire de l'an IX, Jean François DEFOSSEZ épouse en premières noces Catherine Josèphe HAMEAU. Petite histoire de petites gens qui ont à vivre leur vie.
Deux jours plus tard, les troupes de Bonaparte corrigent les Autrichiens à Hohenlinden. Trois semaines encore et ce Napoléon échappe de peu à un attentat perpétré par les Chouans, la conspiration de la Machine Infernale. Il en profite pour éliminer sans procès ses ennemis les plus proches, ceux du parti des Jacobins. La Grande Histoire, la seule qu'on apprenne. On sort tout juste de la Révolution française. Après son coup d'État du 18 brumaire, Napoléon Bonaparte a étendu son pouvoir. De retour d'Égypte, il a traversé les Alpes avec une partie de son armée et battu les Autrichiens à Marengo. 1800, c'est aussi l'année des lois sur la Justice, l'Administration, la création des trente six mille Communes et des Départements, de la Banque de France. Beaumarchais vient de mourir, Beethoven écrit sa première symphonie, Balzac a un an.
Au gré des saisons, les noms des mois du calendrier républicain ont encore cette poésie qui n'a duré que quatorze ans, de 1792 à 1806. Floréal, Prairial, Fructidor, Vendémiaire... A ce rythme là, je serais né le 3 Brumaire, jour de la Poire ! Car pour remplacer les saints du calendrier, on a choisi des mots de la nature : arbres, plantes, animaux, objets usuels...
Revenons un peu trente ans plus tôt, en 1770. Deux mondes bien opposés, comme toujours. Louis XVI épouse Marie-Antoinette, Mozart est prodigieux, Jean Jacques Rousseau déprimé. Jean François DEFOSSEZ (31), le marié de l'an IX du début de l'histoire, naît le 25 septembre, à Erquinghem/Lys C'est là que ses parents vivent, Pierre Antoine DEFOSSEZ (63) et Marie Anne Joseph SEINGIER (64), c'est là que vivaient les aïeux, petitement, de quelques arpents de terre. Beaucoup de naissances. Des actes paroissiaux approximatifs, le nom de famille se voit écrit de plusieurs façons au gré de la plume de l'auteur, le curé du lieu : déffossez, défossé. Ce patronyme se stabilise à l'heure où la Révolution Française va se déployer.
1792 : Jean François Défossez a vingt deux ans. La Patrie est en danger, dit-on à la capitale. La guerre est à nos portes. La France se retrouve envahie par une coalition des royautés des pays environnants. Est-il révolutionnaire ou royaliste, ce jeune homme de la campagne ? Probablement ni l'un ni l'autre. Mais il est victime du Décret Barère du 2 ventôse an I (20 février 1793), qui décide de réquisitionner des hommes de 20 à 25 ans pour défendre la patrie. Il enrage. Alors qu'il y a tant à faire à la ferme, il est de la liste des réquisitionnaires. Tiré au sort ou choisi par des comités locaux, cela dépend des communes. Participe-t-il fin 1793 aux batailles contre les Autrichiens à Hondschoote et Wattignies ? Va-t-il devoir quitter la région ? Aucune mention pour l'instant. Son frère Jean Baptiste a 14 ans, il aide le père en l'absence de l'aîné. Les années passent. La nouvelle loi sur la conscription du 17 ventôse an VIII (8 mars 1800), libère Jean François de ses obligations. Il est remplacé et peut reprendre la vie qu'il aime et examiner son avenir.
Il va quitter ce village d'Erquinghem/Lys où il a grandi et où ont vécu ses ancêtres, en se mariant avec Catherine HAMEAU (32), une fille d'Estaires, à une petite dizaine de kilomètres de là, toujours le long le la Lys. Va-t-il la retrouver en utilisant le «carrosse d'eau», un bateau à fond plat qui relie Saint-Omer à Lille par Merville et Armentières ? Non, sans doute. C'est à pied qu'il rejoint Catherine, deux petites heures de marche, ce n'est pas grand-chose, après la sieste du dimanche. Parfois il profite de monter dans la carriole d'un voyageur occasionnel qui rejoint Béthune par la seule route carrossable et souvent impraticable l'hiver, à moins d'utiliser les pierres d'appas, sortes de pas japonais surélevés disposés sur les côtés des voies. Il traverse Sailly-sur-la-Lys, l'unique village sur son chemin. Partout ailleurs, ce sont des fermes, des petites maisons de journaliers, ouvriers agricoles payés à la journée, de laboureurs, de tisserands, et puis des forges, des moulins... Le plat pays s'étend à perte de vue, l'eau affleure. Des ouvrières s'affairent au blanchiment des toiles dans les prairies le long de la rivière. A l'entrée d'Estaires, il passe le grand pont de bois sur l'ancienne voie romaine qui va de Boulogne à Tournai. C'est le seul qui existe pour enjamber la Lys, mais on peut la traverser dans chaque village au moyen d'un bac. Encore quelques centaines de mètres et il rejoint Catherine qui l'attend rue du Bois (devenue plus tard la rue du Collège dans sa première partie). Le cheval, on le réserve pour les travaux des champs et le marché du jeudi matin à Estaires. C'est là qu'ils se sont rencontrés au printemps dernier. Tous deux y vendent les produits de leurs fermes. Ils sont cultivateurs, comme les parents, comme les grands-parents. Il a trente ans, elle vingt-neuf. Il est temps de s'installer. C'est donc dans ce gros bourg d'Estaires qu'ils reprennent la ferme du père HAMEAU, Philippe Joseph (65), qui a déjà soixante-neuf ans. Sa fille Catherine est courageuse, mais fragile, et il y a tant de travail. Le père Hameau ne sait pas encore qu'il la verra mourir dans treize ans, à quarante deux ans. Six mois avant lui. Entre temps, dans cette ferme de la rue du Bois, où cohabitent les générations, naissent six enfants. Les deux premiers sont des jumeaux, deux garçons qui ne vivent que six et neuf jours. Le suivant, encore un garçon, un bon mois. Enfants de pluviôse et de nivôse. Catherine a beau implorer saint Roch. La ferme est proche du bois et il y a de l'humidité partout. Beaucoup de nouveaux-nés sont victimes du croup, des poquettes (varicelle, variole), de la coqueluche ou de fièvres malignes. En 1806, on retrouve le calendrier grégorien, et c'est Auguste Henri Joseph DÉFOSSEZ (15) qui s'annonce le 18 novembre. Il résiste malgré l'hiver. Puis naissent encore deux filles dont une seule survit, Anasthasie, qui épousera un Quintrel, famille prolifique de la rue des Amoureux à Laventie. Ce chef lieu de canton s'est d'abord écrit La Vanthie, La Venthie, puis La Ventie, jusqu'au milieu du XIXème siècle.
Auguste Défossez, qui a si bien tenu le coup face à toute l'adversité d'une vie au XIXème siècle, est mon quadrisaïeul, le grand-père de mon grand-père Léon Défossez, né lui aussi à Estaires, quatre vingt ans plus tard, en 1886.
récit publié en juin 2012