1802 Rue des Tronchons (Famille Brame)
Jeudi 21 octobre 1802. Un petit matin frais, un soleil pâle. Il a sorti son nouveau chapeau haut-de-forme en peau de castor, sa redingote et ses bottes de cuir, Antoine Taffin, le Maire de la commune de FLEURBAIX, quand il a su qu'Alexandre, tout exalté, le cherchait pour déclarer la naissance de sa fille. Il se régale maintenant à calligraphier de sa plus belle plume d'oie la signature sur l'Acte de Naissance. Célestine Amélie Joseph GRUSON (24) est née la veille en la maison de ses parents rue des Tronchons.
Copie de l'Acte de Naissance N°6
commune de Fleurbaix
« Du vingt neuvième jour du mois de Vendémiaire, l'an onze de la République française. Acte de naissance de Célestine Amélie Joseph GRUSON, née le vingt huit dudit à onze heures du soir fille d'Alexandre Joseph, cultivateur, et de Robertine Joseph Messéant, demeurant à Fleurbaix, mariés. Le sexe de l'enfant a été reconnu être féminin. Premier témoin Louis Joseph Messéant, âgé de quarante ans cultivateur à Sainghin-en-Weppes. Second témoin Georgine Caroline Joseph Gruson, âgée de vingt deux ans, cultivatrice à Herlies. Sur la réquisition à moi faite par le dit Alexandre Joseph Gruson et ont signé sauf ladite Gruson qui a déclaré ne savoir signer ce registre. Suivent les signatures. Constaté suivant la loi par moi Antoine Joseph Taffin Maire de Fleurbaix faisant les fonctions d'officier public de l'état civil, soussigné. A.Taffin. »
Le père de Célestine, Alexandre Joseph GRUSON (49), est natif de Herlies. La mère, Robertine MESSEANT (50), de Sainghin-en-Weppes. Ils se sont mariés dix mois plus tôt, le 18 frimaire an X (neuf décembre 1801), ils ont 36 et 41 ans. Elle vient habiter avec lui dans cette petite ferme qu'il occupe depuis quelques années, entourée de prairies et de terres à labour. C'est près de la Chartreuse de la Boutillerie, à Fleurbaix.
Extraits du livre « Jean Le Vasseur, Sa Vie Édifiante, Sa Chartreuse de Notre Dame des Douleurs à La Boutillerie » de l'abbé Léon Peulemeule 1935 à propos du mot : La Boutillerie :
« On y a vu l'indice d'une ancienne verrerie. Il n'en est rien. Le nom de Boutillerie ou Bouteillerie se retrouve à Sequedin, Bondues, Roubaix, Wattrelos, Amiens, Avignon... Le bouteiller, buticularius, était l'un des trois premiers officiers attachés aux princes laïques ou ecclésiastiques : sa charge de bouteillerie consistait primitivement dans l'approvisionnement de bouche, surtout en vin. En retour de ce service noble, il recevait en propriété et en fief une terre qui porterait le nom de sa charge et dignité. »
Cette petite ferme, Alexandre l'a trouvée, tout au bout d'un chemin malaisé, à peine tracé et inondable quand la rivière des Layes sort de son lit. Mais au moins il est chez lui. Il n'a plus qu'à remonter ses manches. Du hameau de la Boutillerie, qui n'est rattaché au village de Fleurbaix que depuis une dizaine d'années, on en a beaucoup entendu parler ces derniers temps. Tous ces événements, tous ces bouleversements ! A commencer par la spoliation dont ont été victimes les moines de la Chartreuse toute proche. L'abolition des privilèges votée la nuit du quatre août 1789 a concerné autant le clergé que la noblesse. Les Chartreux ont perdu leurs droits de percevoir loyers et redevances. Le deux novembre 1789, la Loi a mis tous les biens des Églises à la disposition de la Nation et le treize février 1790, supprimé les ordres monastiques. De cette Chartreuse si riche et si féconde, tout sera vendu au profit de la Nation nouvelle. Début juin c'est l'inventaire des registres, comptes, objets... réalisé par le Maire, les Officiers municipaux, le Procureur et le Greffier. Et puis la vente va commencer à partir de février 1791. Au moins une vingtaine de fermes et plus de quatre cents bonniers de terre (six cents hectares environ). Après la chute de la Royauté, le 10 août 1792, les événements se précipitent. Une Loi est votée peu après, ordonnant l'évacuation des moines et la mise en vente des bâtiments dès le premier octobre.
Et quelle drôle d'affaire que ce miracle, en juin 1793, à l'exhumation de Jean Levasseur, le fondateur et bienfaiteur de l'Abbaye. Alexandre vient lui aussi, entre les foins et la moisson, voir le saint de la Chartreuse. Il n'en croit pas ses yeux de ce corps sorti du double cercueil de plomb (un métal très recherché) et de chêne. Le corps est intact, plus de cent quarante ans après sa mort !
Extraits du livre « Jean Le Vasseur, Sa Vie Édifiante, Sa Chartreuse de Notre Dame des Douleurs à La Boutillerie » de l'abbé Léon Peulemeule 1935.
« Il étoit comme s'il eut été vivant, il n'y avoit que la parole qui lui manquoit, il prenoit toutes les attitudes qu'on lui donnoit, et lorsqu'on lui enfonçoit les mains sur ses joues ou autres parties du corps, tout reprenoit son attitude naturelle comme sur un corps vivant » (Abbé Bourgeois)
« Il a été trouvé conservé comme s'il ne fut mort que depuis quelques jours ; même ayant été ouvert et examiné par plusieurs chirurgiens et médecins, ils ont reconnu le cœur et tous les intestins dans leur entier. On raconte plusieurs faits miraculeux » (Pélerin-Joire)
« Il avait toute l'attitude d'un homme vivant. On aurait dit un homme qui dormait... Il avait la figure rouge et vermeille... Toutes les personnes qui étaient avec moi l'ont embrassé à la figure et ont attesté qu'il ne donnait aucune odeur, seulement le bois de son cercueil de chêne sentait un peu » (Domitille Blanquart)
Comme voisin proche, Alexandre va y venir plusieurs fois. Devant ce qu'il voit, il se signe à chaque fois d'effroi et d'incompréhension plus que de dévotion. Au bout de deux semaines, les révolutionnaires, devant l'affluence et les désordres, vont faire emporter la dépouille. C'est son cousin Messéant, le charron, qui aide à déposer le corps dans le nouveau cercueil dont il cloue le couvercle avec soin. Ensuite, c'est le départ sous bonne garde des hussards et l'enterrement de «Levasseur prétendu Saint», en toute discrétion dans un cimetière de Lille. Et puis, l'Abbaye vendue, on s'attaque à la destruction de ses bâtiments. D'autres Chartreuses ont plus de chance. Bien que devenus Biens Nationaux, elles ne sont pas détruites et ont diverses destinations. (granges à foin, entrepôts, prisons, hôpitaux...) Pour se faire une idée de la Chartreuse de la Boutillerie, on peut se rendre à Neuville-sous-Montreuil dans le Pas de Calais, sa copie conforme en cours de restauration.
Installé à deux kilomètres de là, Alexandre GRUSON va traiter avec un certain Simon, un lillois, qui a racheté les lieux et en a eu bien des déboires. Ces temps-ci, Simon liquide ses affaires avant de remettre en vente. Alors Alexandre agrandit cette petite ferme de la rue des Tronchons, récupère des terres en fermage et en profite pour réutiliser des briques du mur d'enceinte et des matériaux vendus à bas prix par l'acquéreur de l'enclos de la Chartreuse. Il n'est pas le seul dans les environs à faire du charroi pour améliorer ses conditions de vie à moindre frais, c'est le moment d'en profiter. Et ils en ont entassé des pierres plates et des gravats le long du chemin des Tronchons pour qu'il soit un peu plus praticable. Tout se transforme peu à peu, c'est l'époque qui le veut.
La fille d'Alexandre et Robertine, la petite Célestine GRUSON, va vivre tout le 19ème siècle. Née en 1802, la même année que Victor Hugo, elle s'éteint en pleine affaire Dreyfus, en 1897. Quatre vingt quinze ans sur douze kilomètres carrés.
Restons encore un peu dans cette petite rue des Tronchons. Lors du recensement de 1815, l'horrible année de Waterloo pour Napoléon, Célestine a treize ans. Elle est fille unique. On a travaillé dur toutes ces années et on est récompensé. A la maison, en plus des parents, il y a Pierre Antoine, un vieux domestique qui en a tellement vu déjà et qui sait si bien le raconter, et puis une jeune servante, Philippine. A la ferme, on trouve toujours de quoi les nourrir et ils rendent tous les services possibles. D'autant que la maman, Robertine, qu'au recensement de 1820 on appelle Albertine, est bien fatiguée. Elle s'éteint en 1824, à soixante trois ans. La petite Célestine qui a bien grandi, l'héritière de la maison, en a vingt deux. Trois ans plus tard, et de justesse, elle ne coiffe pas Sainte Catherine. Elle est grosse. Son fils naturel Alexandre Gruson, prénommé comme son grand-père, qui n'a pas de ressentiment semble-t-il, naît le quinze novembre 1827. Qui Célestine a-t-elle rencontré à l'aube du printemps dernier qu'elle n'a pas voulu ou pas pu épouser ? Nous ne le saurons jamais. L'histoire aurait pu passer aux oubliettes, d'autant que le bébé ne survit que vingt cinq jours.
Copie de l'acte de décès de Alexandre Gruson
Commune de Fleurbaix
« L'an mille huit cent vingt sept le dix décembre dix heures du matin par devant nous Constant Aimable Désiré Joseph Béghin, Maire Officier de l'État civil de la commune de Fleurbaix canton de Laventie, Département du Pas de Calais, sont comparus Alexandre Joseph Gruson âgé de soixante et un ans cultivateur et Jean François Messéant âgé de soixante huit ans garde-champêtre, domiciliés à Fleurbaix, le premier aïeul maternel au défunt, lesquels nous ont déclaré que le jour d'hier onze heures du matin, Alexandre Joseph Gruson âgé de vingt cinq jours, fils naturel de Célestine Amélie Gruson, est décédé en la maison de la mère rue des Tronchons. Tous les déclarants signé cet acte de décès avec nous après que lecture leur à été faite ». Suivent les signatures.
C'est l'année suivante, en 1828 que Célestine épouse François Thomas Joseph BRAME (23), dit Thomas BRAME, né à Armentières trente ans plus tôt.
Petit retour en arrière :Le grand-père de Thomas, François BRAME (95) est laboureur au jour de son mariage le 19 mai 1744, avec Marie Anne BOURGEOIS (96). Ils s'épousent à Fleurbaix, car elle est de là-bas. Il l'emmène à Armentières où ils passent toute leur vie.
Copie de l'acte de décès de François Brame.
Commune d'Armentières.
« Le treize juin 1762 est décédé en cette paroisse françois thomas Brames époux de Marie Anne Bourgeois, fermier âgé de quarante trois ans et a été inhumé le quinze de ce mois et an en le cimetière en présence de François Thomas Brame son fils et d'Eugène Brame son frère qui ont signé »
suivent les signatures »
Copie de l'acte de décès de Marie Anne Bourgeois
Commune d'Armentières
« Du cinquième jour du mois floréal an douzième de la République française : acte de décès de Marie Anne Bourgeois, décédée le jour d'hier à deux heures de relevée âgée de quatre vingt quatre ans, rentière née à fleurbaix demeurant en cette ville d'Armentières, veuve de François thomas Brame y décédé, et fille des feux (illisible) Bourgeois et de Marie anne Descamps (incertain) décédés au dit fleurbaix. Sur la déclaration à moi faite par Charles Eugène Brame agé de cinquante (illisible) ans et demeurant à Sainghin, et par Pierre françois Brame de quarante neuf ans demeurant au dit armentières, tous deux cultivateurs fils de la défunte qui ont signé après lecture. Constaté suivant la Loi par moi auguste Ghesquier adjoint au maire au dit Armentières faisant la fonction d'officier public des ... soussignés. » Suivent les signatures.
Son fils Pierre BRAME (47) reste à Armentières comme agriculteur en épousant Marie Anne LAMERAND (48). La génération suivante, les BRAME reprennent donc le chemin inverse jusqu'à Fleurbaix.
Célestine et Thomas BRAME, qu'on voit parfois écrit Brasme, Brames ou Brâme, ont des enfants plus souvent qu'il n'y a de recensement. Six filles et un garçon, sur 13 années. Sophie, Justine, Julie, Désiré dit Louis (11), Henriette, Philomène, Apolline. Et dans la ferme, toujours au moins un charretier et une domestique. On peut dire qu'il a du l'être, désiré, ce garçon-là. Et la vie au beau milieu de ses six sœurs ? De cela les actes de l'État Civil ne parlent pas !
Copie de l'Acte de naissance N°28 de Désiré Louis Brame.
Commune de Fleurbaix.
« L'an mil huit cent trente cinq le trente et un mars à midi en la mairie et par-devant nous Constant Aimable Désiré Joseph Béghin Maire officier de l'état civil de la commune de Fleurbaix, canton de Laventie arrondissement de Béthune département du Pas de Calais ; a comparu François Thomas Brâme, âgé de trente six ans cultivateur né à Armentières domicilié à Fleurbaix lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin né en cette commune le vingt neuf de ce mois à onze heures du soir, de lui déclarant et de Célestine Amélie Gruson âgée de trente deux ans cultivatrice née et domiciliée à Fleurbaix son épouse en leur maison rue des Tronchons auquel enfant à été donné les prénoms de Désiré Louis. Le présent acte a été rédigé en présence de Charles Castelin âgé de trente quatre ans cultivateur domicilié à la Chapelle-d'Armentières oncle par alliance de l'enfant et Jean François Messéant âgé de soixante seize ans garde champêtre domicilié à Fleurbaix. Comparant, les père et témoins signé cet acte de naissance après que lecture leur a été faite ». Suivent les signatures.
Dans les années 1840 et suivantes, la rue des Tronchons est une fourmilière. Près de cent personnes y vivent dans une quinzaine de maisons. Surtout des cultivateurs et cultivatrices, en activité ou rentiers, mais aussi des tisserands et tisseuses, couturières, bûcherons, charpentiers, jardiniers, ménagers, domestiques dont quelques belges, et beaucoup d'enfants ! On va constater au fur et à mesure des recensements effectués tous les cinq ans une diminution progressive de l'activité dans la ruelle. En 1876, toutes les filles de la ferme Brame se sont égayées. Il reste Louis BRAME (11), le garçon si désiré, qui a ramené Émélie Floride Joseph LYS (12) d'Erquinghem-Lys en l'épousant en 1873 (on voit parfois écrit Amélie, mais notre grand-tante nous parlait bien d'Émélie). Un petit mot en passant sur le grand-père d'Émélie ? Pour lui, la vie s'était soudain accélérée soixante six ans plus tôt. Pour lui, Louis LYS (51) et pour Catherine Joseph POTTEAU (52). On sait très peu sur eux. Comment ils se sont connus. Lui est agriculteur. Elle, on ne sait pas. Mais les dates sont là. Ils se sont mariés en urgence le douze février 1806, et trois mois plus tard, le vingt trois mai, naissaient Jean François Séverin LYS (25) (le futur père d'Émélie) et Antoine François Joseph, de charmants jumeaux, qui vont arpenter longtemps les rues d'Erquinghem.
Copie de l'Acte de naissance des jumeaux Lys.
Commune de Erquinghem/Lys.
« L'an mil huit cent six, le vingt trois mai à cinq heures du soir par devant nous Jean François Lemettre maire d'Erquinghem/Lys officier d'État civil est comparu Louis François Joseph Lys âgé de trente et un ans, cultivateur né et domicilié en cette commune, lequel nous a présenté deux enfants du sexe masculin, nés aujourd'hui à trois heures du matin, de lui déclarant et de Catherine Joseph Potteau, sa femme âgée de vingt neuf ans née à Armentières, et auxquels il a été déclaré vouloir donner les prénoms d'Antoine François Joseph pour le premier et Jean François Séverin pour le second. Lesdites déclarations et présentations faites en présence d'Antoine Potteau âgé de soixante cinq ans cultivateur père-grand des enfants et de Eugène Célestin Lys âgé de quarante cinq ans cultivateur oncle des enfants demeurant en ce lieu, et ont signé après lecture ». Suivent les signatures.
Depuis, de l'eau a coulé sous les ponts de la Lys. Les pages se tournent et les histoires s'oublient. En 1876, Louis et Émélie ont donc repris la ferme de la rue des Tronchons. On est plus à l'aise. Les parents BRAME vivent là aussi, ils sont rentiers, en compagnie d'un domestique, d'un charretier et d'une servante.
Dix ans plus tard, nouvelle génération : le vieux Thomas Brame est parti en paix à 87 ans, sa veuve Célestine Gruson est au village, dans le quartier de La Malassise, sans doute chez l'une de ses six filles. Et encore dix ans de plus. Il est émouvant, ce recensement de 1896. J'y retrouve mon grand-père, Léon BRAME (5), il a treize ans et des frères et sœurs, ces prénoms qui résonnaient dans mon enfance, Désiré, Louis, Lia, Henri, Arthur et Marie, ma si chère grand-tante qui en est à apprendre à lire à la lumière d'une bougie. Elle a six ans. Le petit voisin d'en face, Louis Coustenoble, marche à quatre pattes. Il fêtera ses vingt ans, si l'on peut dire, dans les tranchées d'une quelconque effroyable bataille, entre l'Artois et la Champagne avec la pensée attristée de sa ferme détruite dès le début de la guerre. Il en reviendra avec des images qui vont le hanter toute sa vie. La rue des Tronchons se vide peu à peu. Quarante huit personnes en 1896. Les ouvriers, tisserands, couturières sont partis en ville, dans les nouvelles usines et leurs énormes cheminées de brique, à Armentières, Bac-Saint-Maur, Nieppe. Ils vivent dans des corons ou dans des courées. Adieu le grand air. Bonjour le XXème siècle ! Le dernier recensement, celui de 1911, tout juste un siècle d'ici, ne dénombre plus que trente et une personnes. Et quelques patronymes pérennes : Dewalle, Coustenoble, Morel, Brame, Hennaert... Dans quelques années, le passage de la Grande Guerre fera le reste. Tout sera détruit ! A la suite de quoi, cinq maisons seulement seront reconstruites, et une quinzaine de personnes tout au plus y vivront.
Cette ruelle où je suis né et qui a accompagné mon enfance et ma jeunesse : le Grand Arbre, un chêne majestueux qui marquait la frontière entre le Nord et le Pas de Calais (j'étais bêtement fier d'habiter la dernière maison du département), la haie de peupliers du voisin qui nous cachait le soleil du matin, les saules têtards dans lequel nous faisions des cabanes ou des refuges, la rivière des Laies, parfois à sec, parfois au contraire prête à déborder et dans laquelle nous pêchions des épinoches, trouvions des grenouilles et des escargots, l'herbe qui poussait au milieu de la route, et ces quelques voisins qui, malgré leurs chiens menaçants, me paraissaient tout à fait placides mais ne l'étaient bien sûr pas tant que ça...
Aujourd'hui, j'ai une pensée pour ces anciens voisins, leurs enfants ou petits enfants, ou d'autres arrivés là. Comme les générations avant eux, ils y ont eu leur lot de drames et de réjouissances, leurs enchantements et leurs châtiments, leurs cafards et leurs distractions, y ont vu passer, méfiants, de mystérieux inconnus, ont attendu sur le pas de la porte une nouvelle qui n'arrivait pas, un enfant qui ne rentrait pas, ont chanté des Vivats et cassé des assiettes, ne se sont pas découragés d'une tâche toujours à répéter, se sont fâchés d'une borne déplacée, réjouis d'un matin de printemps, d'un enfant qui se met à marcher, ont traversé en somme et tant bien que mal la vie qu'ils choisirent ou qui leur fut destinée...
Aujourd'hui, cette ferme n'appartient plus à la famille. Elle a été vendue en 1984 par mes parents qui souhaitaient venir habiter dans le centre du village.
récit publié en mai 2012