1788 Quand les crises approchent... (Famille Brame)
En 1788, ça va plutôt mal en France et aussi à Erquinghem/Lys. Drôle d'année. Le temps qu'il fait compte pour beaucoup dans les campagnes. Et en 1788, c'est la sécheresse depuis le printemps. On craint de faibles récoltes. Début juillet il fait toujours aussi chaud et de plus en plus lourd. Le 13 juillet dans la matinée, cela s'assombrit sérieusement du côté de Fleurbaix. Vers onze heures trente, c'est le déluge qui s'abat, une effroyable grêle d'une grosseur et d'une abondance sans précédent, sans exemple connu de mémoire d'ancien. Des grêlons jusqu'à trois pouces, huit centimètres. Chacun court se mettre à l'abri, prie ou se désole. Que faire d'autre ?
Écrit d'un chroniqueur de cette époque, Messier :
« Cet orage fut terrible par ses effets dans différentes provinces où, en moins d'un quart d'heure, il ôta tout espoir de récolte. Tout fut enterré, haché, abîmé, déraciné. Les toits découverts, les vitres brisées, les vaches et les moutons tués ou blessés, le gibier, la volaille périrent. Cet orage, avant d'arriver à Paris avoit ruiné le Poitou, la Touraine, la Beauce, le Pays Chartrain, avoit continué sa route à travers l'Isle de France, la Picardie et la Flandre ».
On dit que ce jour-là, la France a perdu dix pour cent de sa richesse annuelle. La région de la Lys est sévèrement touchée, puis inondée. Trois jours durant on retrouve de la glace. Pour Jean Baptiste BAILLEUL (123) et son épouse Catherine Joseph DUQUENNE (124), aïeuls à la sixième génération, petits fermiers d'Erquinghem/Lys, ça ne peut pas plus mal tomber. Il y a déjà des enfants à la maison et Catherine est enceinte de huit mois. Le vingt deux août 1788, c'est le petit Pierre François BAILLEUL (61) qui naît. Pour s'y retrouver, disons tout de suite qu'il sera l'un des grands-pères de Marie Rosalie Delebarre (14), une de mes arrière grands-mères, qu'on verra plus loin bien en peine avec ses deux brefs mariages (Sénéchal et Deburgrave). Comme le veut l'obligation catholique, Pierre Bailleul est baptisé au plus vite c'est à dire le jour même de sa naissance par le vicaire de la paroisse. Il a été amené par sa marraine. Ses parents ne sont pas là. Sa mère, cela se comprend. Pour son père, il apparaît que cela est fréquent, quand il s'agit d'aller voir le curé.
« Copie de l'acte de baptême
Le vingt deux août mil sept cent quatre vingt huit, je soussigné vicaire de cette paroisse ai Baptisé pierre françois joseph Bailleul né ledit jour en légitime mariage de Jean Baptiste natif de Nieppe et de Catherine Duquenne native de cette paroisse tous deux fermiers habitants de cette paroisse. Le parrain a été Jean Baptiste Bailleul et la marraine Marie Anne Cécile Hugeux, le parrain a déclaré ne scavoir écrire. De ce interpellé. Le père absent. Suivent les signatures Hugeux, Légillon vicaire d'erquinghem ».
Fin août 1788, conséquence de ce fameux treize juillet, on n'a pu faire que du fumier avec ce qui avait été planté ou semé. Par bonheur, le foin de juin, la première et faible récolte, est à l'abri. C'est déjà ça. Mais les paysans ne sont pas au bout de leurs peines. Ils n'ont pas fini de rentrer ce qu'il reste dans les champs qu'il gèle déjà, dès le mois de novembre. Sans compter les réparations sur les toits de chaume qui ne sont pas terminées. L'hiver est rude. Les températures sont négatives pendant près de trois mois. Parfois on atteint les moins vingt degrés. A la campagne, on a au moins cette chance d'avoir chaud si on a rentré assez de bois et s'il est bien sec, les petits sont bien. Et pour tisser quelques toiles et trier les haricots, c'est mieux. Mais c'est le prix du froment qui a augmenté, plus que doublé cet hiver-là. Alors cette année, on garde pour soi plus que d'habitude les maigres récoltes, on tue deux cochons au lieu d'un et quelques volailles. Le père sait que la chasse est réservée aux nobles, mais il va en douce poser quelques collets. On s'appauvrit. Du temps comme ça, ce ne sont pas forcément les gens de la campagne les plus malheureux, s'ils ont été prévoyants et un peu chanceux. Mais tous ces fermages à payer à des propriétaires qui en ont déjà tant ! C'est rageant. Si au moins ils étaient aimables, quand on va leur donner ce qu'on leur doit, s'ils ne nous regardaient pas de haut et ne nous laissaient pas dehors ! On entend dire le dimanche matin que des nouveaux impôts menacent, car le budget de la nation a atteint des déficits record. La crise est proche... On ne sait pas encore que ce sera la Révolution !
récit publié en novembre 2011